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Le saint cordon de Thomas d’Aquin

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LA TENTATION DE SAINT THOMAS D'AQUIN

© Leemage via AFP

La tentation de saint Thomas d'Aquin par Velasquez.

Anne Bernet - publié le 27/01/22

Les vœux religieux du frère Thomas d’Aquin furent conquis de haute lutte par le jeune homme, qui dut déjouer tous les pièges de ses tentateurs, dont celui de la chair. Cela lui valut une divine protection, sous la forme d’une mystérieuse ceinture angélique.


C’est un singulier petit garçon que le dernier-né des seigneurs d’Aquino venu au monde en 1225 au royaume de Naples. Encore nourrisson, il s’accroche un jour, sans motif apparent, à un bout de parchemin trouvé on ne sait où, qu’il se refuse en sanglotant de lâcher. Quand on put enfin le lui prendre, on n’y vit que ces mots indéchiffrables pour un enfant au berceau : Ave Maria.

Que Dieu ait des vues sur lui, ses parents s’en doute un peu, depuis le jour où la foudre étant tombée dans la chambre où dorment Thomas et sa sœur, celle-ci a été tuée et lui épargné. Selon les mentalités du temps, cela signifie qu’il faut donner ce cadet à l’Église. Au demeurant, cela ne les contrariait pas ; cela permettait de conserver dans la famille l’abbaye du Mont-Cassin, l’une des plus puissantes de la chrétienté. Cependant, Thomas n’éprouve aucune attirance pour cette maison, où il a fait ses premières études et, dès l’âge de douze ans, il rêve de rejoindre le tout jeune ordre fondé par Dominique de Guzman, perspective invraisemblable pour sa noble famille : l’un de leurs fils chez des prêcheurs mendiants ! Jamais ils n’y consentiront !

Ils envoient l’adolescent étudier à Naples, réputée, certes, pour la qualité de ses maîtres mais surtout pour les plaisirs en tous genres que la ville offre aux jeunes gens. Selon toute vraisemblance, la vocation de Thomas n’y résistera pas. Elle résista car le garçon se détourne farouchement de ce qui peut l’inciter au mal. Malgré les menaces paternelles, à 16 ans, Thomas prend l’habit de l’ordre qu’il a choisi et, comme sa puissante famille parle de l’arracher de force à son couvent, on l’envoie à celui de Rome, qu’il lui faut quitter à son tour car sa mère veut obtenir l’annulation de ses vœux auprès du pape. Ses supérieurs décident alors de lui faire quitter l’Italie pour lui faire poursuivre son noviciat à Paris.

Épouvantée, la fille le regarde tracer sur le mur avec cette braise une grande croix devant laquelle il s’agenouille et renouvelle ses engagements de pureté.

Thomas n’y parvint point. Prévenus, ses frères aînés font placer sur toutes les routes qui mènent en France des hommes à eux avec ordre d’arrêter le jeune et désobéissant seigneur d’Aquin. C’est ainsi que Thomas se retrouve prisonnier de son frère Reynald qui le somme de se dépouiller de ce froc déshonorant. Thomas refuse ; on lui arrache de force sa robe, en le brutalisant. Imperturbable, il déclare : « C’est une chose honteuse de vouloir reprendre à Dieu ce qui lui a été donné. » On le ramène à la forteresse familiale de Rocca Secca où on l’enferme en le privant de toute visite, exceptée celle de ses sœurs chargées de le ramener à la raison ; c’est le contraire qui arrive et les jeunes filles, subjuguées, se convertissent.

L’épreuve de la chasteté

Alors, une nouvelle fois, on change de méthode. Puisque ni la prison ni la violence ni les privations n’agissent sur lui, ses frères décident de s’en prendre à la chasteté du jeune religieux ; ils le savent bien, les hommes de la famille sont sensuels et succombent facilement aux plaisirs de la chair. Il suffit à Thomas d’y goûter pour ne plus pouvoir s’en passer et oublier le reste. Ils font venir de Naples la plus belle et la plus savante prostituée qu’ils purent trouver et l’enferment dans la chambre de leur cadet, charge à elle de le faire manquer à son vœu de chasteté. Il faut croire que la dame n’est pas loin d’y réussir car Thomas, se sentant sur le point de succomber, saisit dans la cheminée un tison ardent, et l’atroce douleur de la brûlure écarte la tentation. Épouvantée, la fille le regarde tracer sur le mur avec cette braise une grande croix devant laquelle il s’agenouille et renouvelle ses engagements de pureté. Puis il sombre dans une profonde extase. Dans cet état mystique, des anges lui apparaissent et lui déclarent : « Nous venons à toi de la part de Dieu te conférer le don de la virginité perpétuelle ; Il t’en fait dès maintenant l’irrévocable cadeau. » Puis ils lui montrent une ceinture blanche nouée de quinze nœuds impossibles à dénouer qui symbolisent, lui disent-ils, son inébranlable chasteté.

Thomas pensait rêver mais une douleur soudaine qui lui vrille les reins et lui arrache un cri de souffrance, le tire de son extase. Autour de sa taille est véritablement liée une ceinture longue d’un mètre cinquante-six, d’un tissu blanc brillant et soyeux extraordinairement léger qu’il ne retira plus jamais et dont il n’avoua l’existence à son confesseur qu’à son lit de mort. Dès lors, il n’éprouva plus, tout le restant de ses jours, la moindre tentation contre la chasteté. Après deux ans de captivité, sous pression des autorités impériales et pontificales, sa famille est contrainte de le laisser partir.

Une fibre inconnue

Cette ceinture angélique, enlevée sur son cadavre, fut offerte au couvent dominicain de Verceil d’où elle passa à celui de Chieri en Piémont ; elle est aujourd’hui vénérée dans l’église San-Domenico de cette ville. Au XVIIe siècle, on créa sous son invocation une pieuse association, la Milice angélique, dont les membres se distinguent en portant une copie de la sainte ceinture qui a touché la précieuse relique. Le but est d’aider les jeunes gens, d’abord les séminaristes et ceux qui se sentent appeler par Dieu, à conserver leur pureté. Pier Giorgio Frassatti fut l’un de ses plus célèbres adhérents.

Mais le plus étonnant de l’affaire n’est pas là. Il semble, en effet, que cette ceinture qui, avec le temps et à force de manipulations, a perdu son éclatante couleur blanche d’origine, ne soit pas, comme on le croyait, tissée de fils de lin d’une finesse exceptionnelle mais d’une fibre inconnue dont le poids, quelques grammes à peine, ne peut correspondre à sa longueur. Quant aux quinze nœuds, associés aux quinze mystères du Rosaire, d’une grande complexité, ils sont bel et bien impossibles à défaire, selon la promesse des anges.

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