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Haro sur l’héritage ?

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Jean Duchesne - publié le 25/01/22

Tous les mardis, l’essayiste Jean Duchesne, décrypte les mouvements de fond qui traversent la société. Alors que le débat sur les droits de succession est relancé, il s’interroge sur l’état d’un pays où l’on ne pourrait avoir pour héritier que l’État : ce serait un pas de plus vers le triomphe du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, du Meilleur des mondes d’Huxley ou de la reine Jézabel.

On a pu lire récemment dans la presse que des économistes préconisent, afin de remédier aux inégalités qu’ils voient s’aggraver, une remise en cause du principe même de l’héritage familial, tout en reconnaissant que le public n’y est malheureusement pas encore prêt. Un sondage montre d’ailleurs que quatre citoyens sur cinq sont au contraire favorables à un allègement des droits de succession. A-t-on là le schéma classique d’une résistance populaire fâcheusement irrationnelle et passéiste, face à une science foncièrement philanthropique qui finira bien par l’emporter, puisqu’elle va dans « le sens du progrès et de l’histoire » ?

Les riches sont-ils tous des voleurs ?

Il est permis de s’interroger sur la pertinence des raisonnements qui permettent de déclarer au bout du compte immorale la récupération par les enfants de biens ayant appartenu à leurs parents. Quand on dit que le fossé se creuse entre riches et pauvres, ce n’est pas forcément parce que premiers auraient spolié les seconds. Cela arrive certes. C’est par exemple le cas dans la fable que le prophète Nathan raconte au roi David pour lui faire honte d’avoir pris à Ourias le Hittite sa femme Bethsabée (2 S 12, 1-15). Mais ce n’est pas la règle générale. 

Les fortunes insolentes d’aujourd’hui s’édifient sur la propriété de ressources soudain convoitées (comme le pétrole au Proche-Orient), ou bien sur des nouveautés technologiques qui s’imposent, profitant aux firmes qui les commercialisent et dont les fondateurs restent les principaux actionnaires, tels Bill Gates, Elon Musk ou Jeff Bezos. La valeur de ces biens immatériels fluctue en fonction de leur rendement, qui conditionne leur cote sur les marchés financiers. Et là d’autres, tels John Templeton ou Warren Buffett, deviennent à leur tour zillionaires en achetant puis revendant des parts d’entreprises qui « montent », tandis que quantité d’investisseurs (privés, publics et individuels), chacun à son niveau et avec plus ou moins de succès, boursicotent ou diversifient leurs acquis pour qu’ils ne se dévaluent pas.

À l’ère du consommateur

Ceci veut dire que la nature de la richesse change constamment, et avec elle celle de l’activité qui la crée et doit la renouveler pour la conserver. Elle n’est plus essentiellement basée, comme depuis la nuit des temps, sur des terres nourricières et des biens au soleil, ni sur l’industrialisation et l’urbanisation comme depuis le XIXe siècle, mais sur des procédés de traitement et de diffusion d’informations grâce auxquelles on peut contrôler la production et son écoulement, prévoir et même modeler la demande sur l’offre des marchands. C’est une mécanique qui transforme l’homme en consommateur, simultanément rétribué à proportion de la rentabilité de son travail ou simplement par son anticipation des variations de valeur. 

Les « riches » ne sont alors pas seulement ceux qui placent, pour le faire fructifier, l’argent qu’ils ne parviennent pas à dépenser. Ce sont aussi ceux qui n’en auront jamais assez pour s’offrir absolument tout ce dont l’envie leur est inspirée. Et les pauvres sont ceux qui ne s’intègrent pas dans le système, parce qu’ou bien ils n’arrivent pas à s’y conformer, ou bien ils vivent dans des sociétés ruinées par la corruption, la guerre ou des catastrophes naturelles.

Vers l’« éradication de la pauvreté » ?

Nul ne soutiendra qu’il n’y a qu’à se résigner à la persistance de la pauvreté, c’est-à-dire l’incapacité non pas à satisfaire des désirs, mais à subvenir aux besoins élémentaires. Ce serait mal interpréter la remarque de Jésus : « Des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous » (Mc 14, 7 ; cf. Dt 15, 11), qui signifie plutôt qu’aucune société ne sera jamais parfaite. Cela laisse cependant le devoir de rectifier sans relâche ce qui peut l’être, avec priorité aux détresses dont on est témoin sur les dysfonctionnements « systémiques ». Les richissimes, puisqu’ils en ont les moyens, créent donc des fondations humanitaires. Mais la réussite dans leur domaine ne garantit pas une infaillibilité tous azimuts. Il s’avère que, globalement, leur générosité promeut un libéralisme pas seulement politique et démocratique, mais aussi économique et moral, qui n’est pas vraiment la panacée pour réduire les inégalités. 

Recevoir et léguer touche au principe même de la vie, qui est donnée non par la société, mais par les parents, et ne consiste ni en appropriation ni en conformisme procurant quelques aises, mais en transmissions.

Les États, dont la raison d’être est d’assurer le bien-être de leurs administrés, assurent-ils mieux une redistribution par l’impôt ? La protection sociale et sanitaire (du moins dans les pays développés) est impressionnante, voire admirable. Mais, même en l’absence d’idéologie officielle, le risque existe d’un totalitarisme qui ne tient sa promesse d’« éradiquer la pauvreté » qu’en érigeant l’État en père tout-puissant et vigilant. C’est exactement la « société de l’efficacité » que veut établir le Grand Inquisiteur dans la fameuse légende rapportée par Dostoïevski dans Les Frères Karamazov : tous y sont égaux et heureux dans le confort d’une soumission infantilisante, sans souci matériel ni angoisse métaphysique.

Le mirage de la société parfaite

C’est ce qu’on retrouve dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, où il n’y a plus de problèmes sociaux : l’économie gouverne la démographie ; la planification détermine le nombre de bébés, futurs producteurs-consommateurs, à fabriquer en laboratoire ; plus de pauvres donc ; plus la peine non plus d’interrompre ou d’initier artificiellement des grossesses ; l’amour libre est obligatoire, garanti ludique et stérile ; chacun sait qu’il sera éliminé proprement avant de trop vieillir et l’accepte sans états d’âme ; la paternité et la maternité sont désormais des obscénités. Et, comme d’une part personne n’a de parents et d’autre part tout appartient à la collectivité, la question de l’héritage est sans objet.

On peut se demander si la taxation de plus en plus confiscatoire de la transmission intergénérationnelle de biens personnels au sein d’une famille ne va pas dans ce sens-là, surtout quand elle coïncide avec la légalisation de manipulations des naissances (pour les obtenir ou les éviter) et bientôt de l’euthanasie. Supprimer l’héritage au-delà d’un seuil modeste, afin de doter chacun d’un petit pécule à sa majorité, établirait une égalité illusoire. D’après le philosophe John Rawls, pourtant apôtre de l’équité, la parité au départ ne produirait que des « inégalités justes », car tous n’en tireraient pas identiquement parti. Voir à ce propos la parabole des mines en Luc 19, 12-27, assez différente de celle des talents en Matthieu 25, 14-30, car c’est la même somme qui est confiée à dix (et non trois) serviteurs. 

Sur les traces de Jézabel

De plus, s’il existe certes des « dynasties » d’entrepreneurs, nombre d’héritiers ne sont pas à la hauteur. Il suffit de lire Les Buddenbrook de Thomas Mann ou Les Grandes Familles de Maurice Druon. Enfin, l’évolution perpétuelle des sources de richesse rend toute fortune précaire, et les moins fluides (comme l’immobilier possédé par des particuliers) sont les plus aisément taxables et donc s’érodent inexorablement.

Recevoir et léguer touche au principe même de la vie, qui est donnée non par la société, mais par les parents, et ne consiste ni en appropriation ni en conformisme procurant quelques aises, mais en transmissions. La dénonciation de l’héritage associe à la sinistre reine Jézabel, épouse du roi Achab, tous deux réprouvés par le prophète Élie : ils excitent la vindicte populaire contre un certain Naboth, afin que le malheureux soit lapidé et que leur État récupère la vigne qu’il ne voulait pas leur céder parce qu’il la tenait de ses pères (1 Rois, 21).

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