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Le scandale du chlordécone, poison des Antilles

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Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Tugdual Derville - publié le 06/01/22

Tous les jeudis, Tugdual Derville, cofondateur du Courant pour une écologie humaine, décrypte les grands enjeux de société à la lumière de Laudato Si’. Il analyse cette semaine le scandale sanitaire d’un pesticide durablement toxique dont la France vient seulement de reconnaître les effets cancérigènes.

Alors qu’une sérieuse agitation sociale secoue à nouveau les Antilles, sur fond de controverse sur l’obligation vaccinale des soignants, plane le fantôme d’une poudre blanche : le chlordécone. Le 22 décembre 2021 a été publié un décret, longtemps attendu, qui reconnaît comme « maladie professionnelle » les cancers de la prostate des agriculteurs des Antilles françaises ayant été durablement exposés à ce pesticide. Ce chlordécone a été massivement utilisé dans les bananeraies à partir des années soixante-dix, sous l’appellation commerciale américaine de Képone, jusqu’à son interdiction en 1993. Le scandale n’a éclaté qu’en 2007. C’est l’histoire d’un empoisonnement durable. Pour éliminer essentiellement un coléoptère — le charançon noir du bananier (Cosmopolites sordidus) — on répandait ce pesticide au pied des plantes vivaces que sont les bananiers. Protégée de son parasite, la banane ne semble pas être contaminée par le produit. Mais il est à l’origine d’une contamination durable des terres, qui, de proche en proche, s’est propagée des bananeraies de la Martinique et de la Guadeloupe à l’ensemble du biotope, jusqu’à la mer. 

Un drame sanitaire

Le chlordécone fut pourtant interdit aux États-Unis dès 1976 : on suspectait déjà son caractère cancérogène. Mais il ne l’a été en France qu’en 1990, avec — facteur aggravant — une dérogation pour les Antilles, prolongée jusqu’en 1993. Il s’agissait alors de sauvegarder cette « précieuse » monoculture de la banane française. Résultat : un drame et un scandale sanitaires, dont les répercussions ne cessent de se faire sentir. Les terres polluées par le chlordécone le sont en effet pour longtemps : considérée comme non-biodégradable, la molécule est très stable, se déplace avec l’eau et ne devrait pas disparaître, selon certains experts, avant 650 ans ! Or la nocivité de la substance comme « perturbateur endocrinien neurotoxique, reprotoxique et écotoxique » est fortement suspectée.

En Martinique, on décèle le plus fort taux de ce cancer masculin au monde, deux fois plus qu’en métropole.

Deux façons d’être contaminé par le pesticide sont évoquées : l’exposition directe des ouvriers agricoles le manipulant, et l’exposition de ceux qui consomment l’eau, les légumes-racines (les fruits sont épargnés) et les produits des cours d’eau et de la mer, contaminés à des degrés divers. Le chlordécone pourrait entraver la fertilité, augmenter le taux de prématurité, engendrer des retards de développement et, selon l’Inserm, il y aurait surtout « présomption forte d’un lien entre l’exposition au chlordécone de la population générale et le risque de survenue de cancer de la prostate ». En Martinique, en effet, on décèle le plus fort taux de ce cancer masculin au monde, deux fois plus qu’en métropole.

Des responsabilités multiples

L’enjeu sanitaire, écologique, économique et politique, est monumental. D’après des chercheurs de l’Inserm, un tiers des terres agricoles et des littoraux de la Martinique et la Guadeloupe seraient pollués. Et cela pour des siècles. On a découvert en 2018 que plus de neuf Guadeloupéens et Martiniquais sur dix étaient contaminés par cette substance. Certes, le « taux d’imprégnation » varie beaucoup : « 5% des participants [à l’étude] ont une imprégnation au moins dix fois plus élevée que l’imprégnation moyenne ». 

Il reste difficile, longtemps après l’arrêt de l’utilisation d’un produit nocif, de faire le lien de cause à effet entre l’exposition à ce produit et une maladie survenant des dizaines d’années plus tard. Le décret du 22 décembre 2021 réserve le statut de « maladie professionnelle » aux cancers de la prostate survenant chez les agriculteurs qui ont subi dix ans au moins d’exposition au pesticide. Si l’omniprésence du chlordécone dans l’organisme des Antillais est incontestable, ses méfaits restent objets de controverses. Selon certains experts, une part du taux élevé des cancers de la prostate tiendrait à l’origine ethnique subsaharienne de la plupart des Antillais… Mais une part seulement.

Et comment faire la part des choses ? Comment établir les responsabilités, entre ignorance, doutes, aveuglement, inertie, appât du gain et coupable incurie ? Celle de l’État et des organismes chargés d’autoriser et confirmer la mise sur le marché de produits semble aussi indéniable que celle des producteurs de bananes et de leurs groupements professionnels. Tous furent longtemps enclins à fermer les yeux sur les conséquences nocives à long terme des produits qui préservaient leurs intérêts à court terme, même quand ils en deviendraient les premières victimes. Sous la pression du lobby bananier des Antilles, plusieurs ministres de l’Agriculture successifs ont autorisé ou prolongé l’autorisation d’utiliser le pesticide, alors que les premiers résultats des études sur les effets sanitaires du chlordécone commençaient à être publiés. 

Il faut ajouter qu’il a pu être utilisé dans nombre de jardins maraîchers privés, et que des usages, importations et stockages illégaux ont perduré après son interdiction définitive. Jusqu’à ce qu’arrivent des confirmations multiples de la contamination de l’eau potable (jusqu’à 100 fois la norme !), de la terre, des légumes, des animaux et des humains. Cette contamination concerne la molécule originelle mais aussi d’autres molécules nocives issues de sa dégradation. Il semble désormais que les produits de la pêche soient un facteur important de contamination pour leurs consommateurs réguliers.  

Une confiance ruinée

C’est peu dire que de parler de catastrophe. Sur le plan économique, il a fallu cesser des activités : certains élevages de crevettes d’eau douce ont dû fermer, la pêche à proximité des côtes a été interdite à des centaines de mètres du rivage, et, surtout, de vastes espaces de terres agricoles sont durablement impropres à la culture… 

Dans un contexte qu’on sait toujours « sensible » où la tension entre Antillais et métropolitains est palpable, une telle catastrophe entre en résonnance avec une histoire douloureuse. La moindre maladresse de langage met le feu aux poudres et ravive les ressentiments : l’actuel président de la République, qui avait pourtant reconnu le scandale, l’a expérimenté en 2019 lorsqu’il a affirmé qu’il ne fallait pas dire que le produit était cancérigène, avant de se rétracter devant la levée de bouclier. Certains dénoncent même un « polluant néocolonial ». Pour le politologue Justin Daniel, interrogé par France culture en mai 2019, « le chlordécone, dans l’imaginaire collectif, est perçu comme un “empoisonnement collectif”, plus ou moins organisé par les Békés, très présents dans le monde agricole. Ça réactive la vieille question coloniale, dit-il, qui n’est pas totalement soldée à la Martinique ».

La pollution vient donc non seulement ruiner la confiance que les habitants avaient dans la « nature » environnante, mais encore réactiver leur défiance vis-à-vis des autorités censées les protéger. Que faire quand nature et société deviennent invisiblement et durablement menaçantes, tant dans le lointain passé qu’à long terme ? Le dédommagement des « travailleurs de la banane » victimes d’un cancer de la prostate ne résoudra que très partiellement une équation extrêmement complexe.

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