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L’économie de marché peut-elle fonctionner sans éthique ?

FINANCE

© THOMAS SAMSON / AFP

Jean-Yves Naudet - publié le 25/12/21

Pour la doctrine sociale de l’Église, l’économie de marché a toute sa pertinence mais de grandes dérives sont possibles. Dans l’encyclique "Centesimus annus" Jean Paul II énonce les critères d’une économie acceptable, car tout n’est pas moralement recevable dans nos sociétés de consommation.

L’Église n’a pas de programme politique ou économique défini, mais elle érige en critère normatif le respect de la dignité de l’homme en toutes circonstances. Suivant une expression de Jean Paul II, « l’Église n’a pas de solution technique à offrir » en matière économique et sociale. Son rôle n’est pas d’offrir un programme économique ou un programme politique. Le pape polonais va jusqu’à dire que l’Église ne manifeste pas de préférence pour les programmes des uns ou des autres — en ajoutant aussitôt : pourvu que la dignité de l’homme soit dûment respectée et promue. C’est évidemment une condition constructive très forte. Elle ne manifeste pas de préférence, à condition que la dignité de l’homme soit respectée.

L’Église et les systèmes économiques

Les régimes communistes et les systèmes marxistes ont systématiquement bafoué cette dignité et c’est pourquoi l’Église les a toujours condamnés.Si l’on part d’une conception erronée de la personne, on a nécessairement une conception erronée de la société. C’est ce qui a conduit l’Église à condamner clairement le marxisme et les régimes de ce que Léon XIII a appelé « socialisme » à son époque, mais qui voulait dire « marxisme », ou ce que Jean-Paul II appelait le « socialisme réel », parce qu’il repose sur une « erreur anthropologique » (c’est une expression de Jean Paul II dans Centesimus annus) — une « erreur » à propos de la conception même de la personne. L’idée, dans la pensée marxiste, est que l’homme n’a pas besoin de liberté : il n’a de sens que par son appartenance de groupe ou de classe et ainsi, il est non seulement privé de ses droits, mais même de sa possibilité de véritables choix moraux.

Après avoir combattu les erreurs du communisme, Jean Paul II est le pape qui est allé le plus loin dans l’analyse de l’économie de marché…

Le rejet de ces régimes ne signifie pas pour autant une totale acceptation de l’économie de marché.En considérant tous ces textes de l’Église — dont le plus long sur ce sujet est un texte de Pie XI en 1937, Divini Redemptoris, qui condamne le communisme — on s’est demandé si l’Église acceptait le système qui a été opposé au marxisme : le système de l’économie de marché ou capitaliste. Il y a quelques années, quand Jean Paul II avait publié Centesimus annus, un cardinal français avait dit : « L’Église a donné l’extrême-onction au marxisme, mais va-t-elle pour autant baptiser le capitalisme » ? Mais, en appliquant les mêmes critères d’analyse à l’économie de marché, l’Église opère un discernement et conclut sur une position nuancée.

Les dérives de l’économie de marché

Si l’Église accepte bien un certain nombre d’institutions de l’économie de marché, elle condamne fermement toutes les dérives auxquelles elle peut conduire. D’une manière générale, il est vrai que l’Église accepte un certain nombre d’institutions de l’économie de marché, qui sont reconnues comme de droit naturel. On le voit très bien déjà chez Léon XIII à propos de la propriété privée par exemple. Pie XI, dès 1931 dans Quadragesimo Anno, fait allusion à la façon dont Léon XIII avait examiné le « régime économique » (c’est l’expression qu’il utilise) et le système qu’on appelle couramment « capitaliste », en écrivant : « Ce régime, Léon XIII consacre tous ses efforts à l’organiser selon la justice. Il est donc évident qu’il n’est pas à condamner en lui-même. » Cette phrase résume bien la position de l’Église, qui ne condamne pas les institutions du régime de marché dans leur principe, mais qui veille à sa mise en place concrète « selon la justice » et, partant de là, veille aussi à en condamner toutes les dérives, toutes les faiblesses, toutes les limites.

L’initiative privée et intervention de l’État

Jean XXIII expliquait dans Mater et magistra dès 1961 que, dans le domaine économique, la priorité revient à l’initiative privée des individus, qu’ils agissent isolément ou associés, ce qui est dans la logique du marché, mais il ajoutait aussitôt : « En même temps, cela n’exclut pas, au contraire, l’intervention de l’État pour équilibrer un certain nombre de choses, encourager, stimuler, etc. » C’est bien dans cette perspective d’une recherche d’équilibre qu’il faut placer la réflexion de l’Église sur le marché. C’est vrai que la question s’est posée d’une manière peut-être renouvelée et plus radicale avec l’effondrement des systèmes « alternatifs ». Avec la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement des systèmes communistes, qui sont en quelques mois devenus à leur tour des économies de marché, puis avec l’effondrement de l’Union soviétique qui devient plus ou moins un système capitaliste, et avec les derniers régimes réputés « communistes » sur le plan politique, comme la Chine ou le Vietnam, qui se sont tournés à leur tour vers le capitalisme, on a aujourd’hui une sorte de généralisation du marché, mais l’Église continue à affirmer la nécessité d’un discernement sur ces questions.

Centesimus annus, une encyclique fondamentale 

Après avoir combattu les erreurs du communisme, Jean Paul II est le pape qui est allé le plus loin dans l’analyse de l’économie de marché et ce n’est pas surprenant. Son encyclique Centesimus annus est parue en 1991, quelques mois après la chute du mur de Berlin, au moment où l’Union soviétique était en train de vivre ses derniers moments, puisqu’elle disparaîtra à la fin de cette année-là, quelques mois après l’apparition de l’encyclique. Jean Paul II avance un certain nombre d’arguments positifs sur le marché, qui est un instrument, mais il pointe aussi ses limites, puis il étend son analyse au système économique et donc à l’économie de marché ou au capitalisme dans leur ensemble, et à tous les aspects de ce système économique : la propriété, l’entreprise, le profit, etc. Il y a, pour lui, à la fois des raisons de défendre le marché, et des raisons d’y mettre des limites extrêmement fortes.

Les trois avantages de l’économie de marché

Ces raisons de défendre le marché sont détaillées aux paragraphes 34 et 40. La phrase la plus connue de Jean Paul II sur ce point est la suivante :

« Il semble qu’à l’intérieur de chaque pays, comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins. » On voit donc ici le marché d’un point de vue purement rationnel, de raison, comme un instrument technique qui permet de lutter contre la rareté, qui est le propre de l’économie (qui concerne la gestion des ressources rares) et donc de répartir ces ressources (les matières premières, les facteurs de production) et de répondre aux besoins, donc de permettre d’organiser la vie économique. Le pape précise un peu ces éléments qu’il appelle, dans le paragraphe 40, des « avantages solides » : « Les mécanismes du marché présentent des avantages solides ». Il en avance trois qui sont purement des arguments de raison — au moins pour les deux premiers.

Le premier argument affirme que les mécanismes du marché aident à mieux utiliser les ressources en permettant de gérer les ressources rares, de les combiner et de les mettre en circulation d’une manière naturelle. Le deuxième argument considère que le marché favorise les échanges de produits, puisque toute la vie économique induite repose sur l’échange (travail contre revenu, revenu contre des produits, etc.) Le marché est donc ce mécanisme qui organise ces échanges de manière naturelle. Le troisième argument de Jean Paul II est à la fois un argument de raison et un argument moral : « Les mécanismes de marché placent en leur centre la volonté et les préférences de la personne qui, dans un contrat, rencontrent celles d’une autre personne ». Le contrat permet à deux volontés libres de se rencontrer sur un véritable marché : quand l’échange n’est pas forcé et n’est pas obligatoire, il y a bien deux volontés libres qui se rencontrent. Il y a donc derrière une dimension éthique dans le principe même, puisque ce sont les deux volontés – celles de l’acheteur et du vendeur – qui se rencontrent pour échanger un produit contre un produit, ou de l’argent contre un produit ou un service. On peut remarquer tout de suite que cela ne suffit pas à rendre le marché éthique. Si la démarche est éthique, deux volontés libres peuvent se rencontrer pour faire le bien ou pour faire le mal, dans les limites du marché, mais le marché favorise à l’évidence l’exercice de la liberté qui est au cœur des droits fondamentaux de la personne humaine.

Les limites du marché et de ses mécanismes

Dans les deux mêmes paragraphes 34 et 40, Jean-Paul II en vient ensuite aux autres aspects, qui sont les critiques qu’on peut adresser au marché, et ses limites dans la mise en place concrète de ce système. Première limite : la nécessité d’avoir un revenu, sous peine d’exclusion. Il affirme, dans le paragraphe 34 : « Cela ne vaut que pour les besoins solvables, et si l’on dispose d’un pouvoir d’achat. » C’est là un élément essentiel, qui rejoint ce que l’Église dit sur la destination universelle des biens et sur le fait que les biens de la terre sont destinés à tous les hommes. Or, dans le marché, celui qui a un revenu peut évidemment répondre à ses propres besoins en achetant les biens qui permettent de le faire. C’est pour cela qu’il parle de « besoins solvables ». Il explicite le mot « solvable » en disant : « Si l’on dispose d’un pouvoir d’achat » et il ajoute « des ressources qui sont vendables, susceptibles d’être payées à un juste prix ». Il est donc évident que celui qui n’a pas de revenu est exclu du marché. C’est un thème absolument essentiel : la limite du marché qui va justifier tout ce qui est solidarité, redistribution volontaire aux plus démunis, qui leur permet d’accéder aux biens.

La deuxième limite pointée est qu’il y a de nombreux besoins humains qui « ne peuvent être satisfaits » par le marché. Le pape explique dans le paragraphe 40 cette « nouvelle limite du marché » qui est en fait de plusieurs sortes : « Il y a des besoins collectifs et qualitatifs qui ne peuvent être satisfaits par ces mécanismes ». Il y a des besoins, notamment collectifs – par exemple la défense nationale – qui ne peuvent pas être satisfaits par le marché au sens large ; il y a donc un certain nombre de services de base ou de « services d’intérêt général » que le marché ne peut atteindre pour des raisons pratiques, et qui doivent donc être satisfaits par un autre mécanisme, soit par l’État (budget public,  redistribution,  service public, etc.), soit par des collectivités décentralisées, soit par des associations ou autres arrangements institutionnels, conformément au principe de subsidiarité. Parfois, il peut y avoir débat, notamment entre économistes, par exemple pour les questions liées à l’environnement, à l’écologie, chères au pape François dans Laudato si’, qui peuvent se régler par des techniques marchandes (marchés de droits à polluer) ou étatiques (réglementations, fiscalité).

Tout ne se vend pas

La troisième limite vise le fait qu’il y a « des réalités humaines importantes qui échappent à la logique du marché », c’est-à-dire que tout ne peut pas s’acheter ou se vendre. Jean Paul II le précise peu après : « Il y a des biens qui, en raison de leur nature, ne peuvent ni ne doivent être vendus ou achetés ». C’est là un enseignement important, qui ne porte pas sur la technique du marché mais sur le jugement moral qu’on peut porter sur lui : le marché peut être légitime, à certaines conditions, dans son domaine propre, mais ne l’est pas en-dehors de ce domaine. Les deux phrases citées peuvent viser des choses qui pourraient très bien passer techniquement par le marché, mais ne le doivent pas. On peut prendre le cas de la corruption. La corruption, c’est par exemple le fait d’acheter auprès d’un décideur politique un droit qui ne devrait pas faire l’objet d’un échange marchand, mais qui devrait être accordé en fonction du bien commun ou de la loi. De la même façon, on ne peut pas moralement acheter des notes aux examens, voire un diplôme, ou tel autre élément, alors que, en pratique, techniquement, la corruption peut exister dans ces domaines.

Quand on parle de biens qui ne peuvent ou ne doivent être vendus sur le marché, il y a aussi tout ce qui concerne le corps humain.

Quand on parle de biens qui ne peuvent ou ne doivent être vendus sur le marché, il y a aussi tout ce qui concerne le corps humain. L’Église a toujours condamné la marchandisation du corps humain au nom de la juste conception de la dignité de la personne humaine, que ce soit la prostitution, la GPA, l’esclavage, etc. L’Église n’a jamais admis non plus la vente des éléments du corps humain, alors que, techniquement, cela peut parfaitement passer par le marché. Il y a d’ailleurs des pays où l’on vend son sang ou certains organes. Il faut là des limites morales et il y a évidemment des choses qui ne doivent passer par le marché.

Les dérives de la société de consommation

L’Église va un peu plus loin dans sa réflexion, toujours dans Centesimus annus, au paragraphe 36 qui porte sur la société de consommation et la consommation elle-même. Jean Paul II insiste sur l’aspect moral en disant que, si on ne se réfère qu’à ses instincts et à ses besoins (au sens basique, presque animal) et si l’on fait abstraction de sa dimension morale, personnelle, consciente, on a le risque « d’habitudes de consommation et des styles de vie objectivement illégitimes », et donc moralement illégitimes. Il ajoute d’ailleurs que ces habitudes sont souvent « préjudiciables » aussi à la santé physique ou spirituelle. Il en vise quelques cas qui, techniquement, peuvent sans problème passer par le marché et la consommation, mais sont moralement illégitimes : il cite par exemple la drogue, la pornographie, etc. dans lesquelles ce qu’il appelle « les capacités d’innovation de l’économie libérale » sont mises en œuvre d’une manière inappropriée, car elles exploitent la fragilité des faibles. Il explique comment la réponse porte sur plusieurs plans, ce qu’il appelle un « vaste travail éducatif et culturel ».

Un nécessaire travail éducatif et culturel

Ce « vaste travail éducatif et culturel » concerne tout le monde. Il concerne en premier lieu, l’éducation des consommateurs à un usage responsable de leur pouvoir de choisir : au fond, le marché, c’est le libre choix effectué par le client, mais l’usage de cette liberté suppose une vraie éducation. On peut être surpris de voir qu’il n’y a pratiquement pas d’éducation des jeunes à l’usage responsable de cette liberté de choix : par exemple, décoder la publicité, apprendre les risques du crédit, etc.

La formation d’un sens aigu des responsabilités concerne aussi les producteurs, car on ne peut pas se contenter de renvoyer la responsabilité morale sur le seul client. Il faut insister sur la responsabilité morale du producteur et du vendeur, car moralement, tout ne peut pas être vendu. Troisième élément : la formation d’un sens aigu des responsabilités chez les professionnels des moyens de communication sociale. Les médias diffusent des modes ou des comportements auxquels les jeunes sont sensibles, et ils véhiculent aussi implicitement un certain nombre de messages en matière de consommation, voire de mœurs.

L’intervention des pouvoirs publics est souvent nécessaire

La loi a souvent un rôle à jouer, mais, comme le disait saint Thomas d’Aquin, elle ne peut pas réprimer tout le mal qu’il y a dans le monde ; elle ne remplace pas la morale, mais elle permet aux hommes de vivre en paix. La loi montre les limites et c’est absolument indispensable, mais elle ne suffit pas pour garantir une vie morale et donc, de ce point de vue, pour avoir un marché moral. Tout dépend en réalité de ce que les hommes en feront, en exerçant leur liberté. Ce sont des remarques ponctuelles que l’Église — et notamment ici Jean Paul II — fait sur le marché. Il en vient ensuite à une interrogation plus générale, qui est de passer du marché à l’économie de marché et pour finir, de l’économie de marché à la société marchande.

Le capitalisme est-il le meilleur système social ? 

La question de savoir si le capitalisme est le meilleur système social appelle une réponse équilibrée. Le paragraphe le plus célèbre de Centesimus annus est le paragraphe 42, pour lequel, à l’époque, le cardinal Etchegaray, qui présidait le Conseil pontifical Justice et Paix, avait demandé aux journalistes de ne pas le couper en deux, mais de le reproduire intégralement. Car la première partie approuve l’économie de marché et le capitalisme et la deuxième partie la condamne. C’est donc l’équilibre des deux qui est, évidemment, la pensée de l’Église. Le pape pose la question d’une manière extrêmement radicale : « Peut-on dire qu’après l’échec du communisme, le capitalisme soit le système social qui l’emporte ? » Est-ce le modèle pour les pays du Tiers-Monde et pour les anciens pays communistes ? Il commence par une formule prudente : « La réponse est évidemment complexe. » C’est là que les deux paragraphes s’enchaînent. Dans un premier temps, c’est « oui ». Dans un deuxième temps, c’est « non ».

La réponse du pape est d’abord un « oui » de principe, assorti d’un certain nombre de conditions : « Si, sous le nom de “capitalisme”, on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive ». C’est donc « oui », si ce qu’on entend par « économie de marché capitaliste », inclut ces éléments : l’entreprise, le marché, la propriété privée, la responsabilité, la créativité humaine dans le secteur économique. Il ajoute aussitôt qu’il n’aime pas le mot « capitalisme » qui apparaît dans la phrase (qui, d’ailleurs, est un mot inventé par Marx). Il dit qu’il serait peut-être plus approprié — et il propose trois expressions — de parler d’« économie d’entreprise » ou d’« économie de marché » ou simplement d’« économie libre ». Effectivement, la deuxième et la troisième sont surtout les plus classiques : « économie de marché », « économie libre », car « capitalisme » est très connoté historiquement et idéologiquement.

État de droit et règles morales

La deuxième partie du paragraphe 42, développe les limites de l’économie de marché ou ce qui peut la rendre condamnable : « Mais si, par “capitalisme”, on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative ». Cela veut dire deux choses. Si, dans le système capitaliste, il n’y a pas, premièrement, ce que Jean-Paul II appelle un « contexte juridique ferme », c’est-à-dire un état de droit, des règles du jeu (qu’il détaille à un autre moment), tout le cadre juridique qui fait que le marché ne peut pas être n’importe quoi, sinon c’est la loi de la jungle, si les droits de chacun ne sont pas respectés. Le pape dit, dans un autre passage, que l’économie du marché ne peut pas se dérouler dans un vide juridique. On voit combien il a raison avec l’expérience notamment de certains pays qui ont abandonné le communisme, comme la Russie, sans mettre en place le cadre juridique qui permet le bon fonctionnement du marché. Sans ce cadre juridique, sans ces règles du jeu, sans cet état de droit, on est dans le règne de la violence, du plus fort, de la corruption… Et évidemment, ce n’est plus alors une économie de marché acceptable.

Il ne peut pas y avoir d’économie de marché sans morale et sans éthique.

Le pape va beaucoup plus loin quand il dit, dans la deuxième partie de sa phrase, qu’il s’agit d’évaluer la défense de la « liberté humaine intégrale » et que l’axe doit en être « d’ordre éthique » et même « religieux ». Ce deuxième aspect est fondamental : il ne peut pas y avoir d’économie de marché sans morale et sans éthique. C’est peut-être sur ce point que Jean Paul II s’est révélé le plus prophétique, quand on voit les crises qui ont eu lieu ensuite, y compris celle de 2008, qui est très largement une crise morale. L’absence d’éthique pose d’abord des problèmes moraux évidents, mais cela empêche aussi le bon fonctionnement du marché lui-même, car le marché, l’échange, le contrat, reposent notamment sur la confiance. Si la morale n’est pas présente, la confiance n’est pas présente et le marché se grippe. On en a vu beaucoup d’applications malheureusement, dont la plus récente a été celle des crédits immobiliers accordés par les banques à des ménages peu ou pas solvables (les subprimes), sur pression de la Banque centrale américaine (FED). Il s’en est suivi des manipulations sur les subprimes, ces « créances pourries » comme on disait, où l’on a mis des créances insolvables qu’on a répandues par la titrisation sur le marché mondial, et la méfiance est arrivée tout de suite. Ce non-respect de la morale a entraîné une disparition de la confiance et a complètement bloqué en quelques jours le mécanisme économique : plus personne n’ayant confiance en personne, aucune banque ne prêtait à une autre, ni à l’économie, et le système s’est complètement grippé. Il est tombé en récession dans une crise dont on n’est pas encore sorti. La crise de confiance a été aggravée par l’immoralité des États, qui, par l’endettement à outrance, ont reporté la charge des dépenses publiques sur les générations suivantes, provoquant une crise de confiance nouvelle, celle des dettes souveraines. On peut trouver beaucoup d’autres exemples. Il y a, dans la généralisation du marché aujourd’hui, l’oubli que le marché ne peut fonctionner d’une manière acceptable que s’il y a deux éléments : l’état de droit et l’éthique, et que le fonctionnement du marché est remis en cause si cette morale élémentaire n’est pas présente. Cela, c’est pour l’économie de marché et le côté acceptable du marché.

Le matérialisme de la société marchande

Au-delà de l’économie de marché, le système culturel de la société marchande et le matérialisme des sociétés de consommation sont également au cœur des critiques.L’économie de marché peut contribuer au bien commun, défini comme l’ensemble des conditions permettant un plein épanouissement des personnes. La liberté dans le domaine économique comme dans d’autres — Jean-Paul II le dit très clairement — est un élément de l’épanouissement de l’homme et fait donc partie de ces conditions sociales avec la subsidiarité, la propriété, la destination universelle des biens, qui font donc partie des conditions du bien commun. Mais si les autres conditions ne sont pas réunies, comme le cadre juridique et la dimension morale, le marché ne peut plus fonctionner. C’est là que l’on passe à la critique la plus radicale que l’Église fait, qui n’est pas la critique de l’économie de marché, mais celle de la société marchande. Jean-Paul II dit bien, à plusieurs reprises, que l’économie n’est qu’un aspect de l’activité humaine et que, si elle finit par devenir un absolu, si la production et la consommation des marchandises occupent le centre de la vie sociale, et deviennent la seule valeur de la société, alors il faut en chercher la cause, non pas dans le système économique – c ’est-à-dire dans le marché – mais dans le fait que le système culturel ignorant la dimension éthique s’est affaibli et se réduit à la production de biens et de services. Voilà pourquoi « la société de consommation ne rend pas les hommes heureux », selon l’expression de Jean Paul II.

La dénonciation du matérialisme de nos sociétés de consommation est capitale : c’est la dénonciation du fait que tout, progressivement, y compris le domaine politique, semble ne tourner qu’autour de l’économie. Les hommes politiques, dans leurs discours, parlent à 90 % des questions économiques et laissent complètement de côté les questions d’éducation, de respect de la vie, de culture, etc. On a donc glissé de l’économie de marché vers la société marchande où non seulement tout s’achète, où tout se vend, mais tout devient d’ordre économique : la vie sociale se réduit à la production et à la consommation de marchandises.

Les trois domaines de la vie en société 

Dans son encyclique Caritas in veritate (2009), Benoît XVI nous a permis d’y voir plus clair en expliquant qu’il y a trois domaines dans la vie en société : le domaine économique, le domaine politique et le domaine qu’il appelle « de la société civile ». Chaque domaine a ses propres règles. Le domaine économique repose sur le contrat (comme le disait Jean-Paul II), donc sur une logique qui est de donner pour recevoir : je donne quelque chose pour avoir une contrepartie équivalente, si l’on passe, par exemple, par le juste prix. Le deuxième domaine, c’est le domaine politique qui est le domaine de la loi, donc de l’obligation : c’est donc ce qu’il appelle le domaine du devoir, où la loi pose les limites et explique notamment ce que l’on ne doit pas faire. Le troisième domaine, c’est celui qu’il appelle de la « société civile », pas tout à fait au sens de Tocqueville pour qui la « société civile » est tout ce qui n’est pas l’État, mais, dans un domaine un peu plus restreint, tout ce qui n’est ni économique ni politique. La société civile, c’est donc la famille, les associations, les clubs-services, les syndicats, les organismes caritatifs, les mouvements de jeunesse, les ONG, etc. Benoît XVI dit que le propre de la société civile, c’est le don et la gratuité et il explique qu’une société équilibrée est celle qui garde l’équilibre entre ces trois éléments.

Du tout politique au tout économique

Il y eut en fait deux sortes de dérives au XXe siècle : la première, c’est quand le domaine politique s’est mis à tout envahir, y compris l’économie et la société civile. C’est le totalitarisme (comme on le trouve dans le nazisme ou dans le stalinisme par exemple), où la famille, comme la liberté économique ou comme la liberté religieuse, sont totalement détruites : la politique absorbe donc et l’économie et la société civile. La deuxième dérive est celle qu’on voit encore dans nos sociétés de consommation matérialistes contemporaines : c’est au contraire l’économie qui absorbe tout. Pour prendre un cas très souvent traité ces temps-ci en France : les rythmes de la vie sociale sont commandés uniquement par des considérations économiques. On le voit à propos du travail du dimanche, à propos du travail de nuit, à propos des dates des congés scolaires, etc. C’est la vie économique qui commande les rythmes de la vie sociale. La conséquence, c’est évidemment l’affaiblissement de la société civile (à commencer par la famille), l’affaiblissement, d’une certaine façon, de la société politique qui ne fait que répondre aux considérations économiques, donc le matérialisme des sociétés. Benoît XVI montre bien qu’il y a ce risque aujourd’hui, dans nos sociétés capitalistes ou marchandes, d’une l’invasion générale de l’économie et d’un affaiblissement de la société civile. Il va jusqu’à dire qu’il y a une sorte de monopole (il faudrait dire de duopole, en fait) où l’économie et la politique ont occupé, en même temps ou successivement, tout le terrain, et le troisième domaine a été complètement affaibli : la société civile, la famille, le caritatif, les religions, les associations, les syndicats et tout le reste.

Le totalitarisme religieux

Au début du XXIe siècle, un autre risque se fait jour : celui d’une la loi religieuse qui prétend s’appliquer, de manière coercitive, la politique et à l’économie.C’est ce qui se passe avec certains radicalismes religieux dans l’islam. C’est un troisième risque : quand une partie de la société civile, en l’occurrence les religions, envahissent les deux autres domaines, au lieu de respecter leur autonomie légitime et donc quand la loi religieuse veut régir l’économie et la politique (on le voit en Iran, on l’a vu avec les Talibans, on le voit maintenant avec l’État islamique). La loi religieuse islamique notamment prétend parfois s’appliquer directement dans la société politique et dans la société économique en absorbant les deux domaines. De ce point de vue, le christianisme a apporté quelque chose d’extraordinaire, en distinguant notamment Dieu et César, et en introduisant le fait que la loi religieuse ne s’applique pas directement dans la société civile, même si la loi votée par les autorités politiques ne devrait jamais être contraire au droit naturel. Mais la morale, pour sa part, est ce qui va plus loin que la loi.

Le rôle du don et de la gratuité 

Pour finir, Benoît XVI va encore plus loin en expliquant d’une part que le propre de la société civile, c’est le don et la gratuité. Ce don et cette gratuité doivent influencer aussi les deux autres domaines. On peut civiliser, au fond, la politique et l’économie en y introduisant des éléments de don et de gratuité qui naissent dans la société civile, notamment dans la famille, mais qui ne doivent pas s’y limiter. Cela a évidemment suscité beaucoup de réactions, car beaucoup de gens disent que l’économie ne peut pas faire place au don et à la gratuité. Justement, Benoît XVI explique que c’est une manière de civiliser les choses, de civiliser l’économie. Il en va de même pour la politique qui devrait être normalement une forme suprême de charité, donc de don et de gratuité.

L’autre élément-clé avancé par Benoît XVI est que l’économie comme la politique ont toutes deux besoin d’une éthique vécue au niveau de la société civile. Cette éthique se forge dans la société civile avec le rôle de l’éducation, avec le rôle des religions, des mouvements de jeunesse, avec le rôle premier et fondamental de la famille. En affaiblissant la société civile, nos économies de consommation, nos économies matérialistes et nos systèmes politiques se sont en réalité affaiblis eux-mêmes, car ils ont besoin pour fonctionner de cette dimension éthique. On le voit bien avec l’économie, on le voit bien en politique avec la corruption.

La société ne peut pas reposer sur l’économie seule

Enfin, il ajoute que la société humaine ne peut pas reposer seulement sur des droits et devoirs, et donc ne peut pas reposer seulement sur la loi et le contrat — c’est-à-dire ce qui caractérise la politique (la loi) et l’économie (le contrat). Car sinon, on a des sociétés froides, un manque de « socialité » (c’est l’expression qu’il emploie). L’importance de la société civile, du don, de la gratuité et de l’éthique, c’est donc ce qui donne non seulement du lien social mais, en même temps, c’est ce qui fait que la société n’est pas seulement une société de règles, de droits, de devoirs, mais qu’elle intègre toute cette dimension de gratuité. En disant cela, Benoît XVI ne fait que renouer avec ce que Jésus disait dans la première des trois tentations au désert : « L’homme ne vit pas seulement de pain. » Cela veut dire qu’il a besoin de pain pour vivre : il faut donc une économie qui fonctionne (en gros, l’économie de marché bien comprise). Mais la vie humaine ne peut pas se limiter à l’économie. Le risque actuel, c’est cette espèce de domination générale de l’économie, qui a transformé toute la société en société marchande purement matérialiste

On retrouve ici la préoccupation centrale du pape François, notamment quand il dénonce « la mondialisation de l’indifférence » ou encore, dans Laudato si’ (2015) « le paradigme technocratique », qui sont d’autres manifestations de ce matérialisme dominant. Il en va de même quand François affirme que le marché ne suffit pas à garantir « en soi le développement humain intégral » ou quand il lance un appel à une vie moins matérialiste et plus frugale, car ce ne sont pas les bienfaits du développement économique qu’il dénonce, mais la limitation de l’horizon humain à la seule dimension économique matérielle. François, en disant cela, nous renvoie directement à la réponse de Jésus au tentateur.

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