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La pomme cuite de Catherine Labouré qui faillit lui coûter cher

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Magdalena Kucova - Shutterstock

Anne Bernet - publié le 27/11/21

Si c’est pour une pomme que nos premiers parents perdirent le paradis terrestre et l’amitié de Dieu, savez-vous qu’une pomme manqua coûter son auréole à sainte Catherine Labouré ?

La pomme a mauvaise réputation dans le christianisme. À tort d’ailleurs, car jamais la Genèse ne la désigne comme le fameux fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. En fait, il faut attendre le VIe siècle pour que des moines irlandais l’assimilent à l’objet de la tentation. À cela, deux raisons : en latin, pommier se dit malus, le même mot qui signifie le Mal, et, dans la mythologie celtique, le pays au-delà l’océan qui attend les âmes des défunts promis à une éternité bienheureuse se nomme Avallon, « l’île des pommiers », cet arbre étant symbole de vie et d’immortalité. Le glissement dès lors a été facile et s’est imposé : c’est une pomme qui induisit Ève en tentation, alors même qu’il s’agissait plus probablement d’un abricot, d’une pèche ou d’une grenade… Cela dit, c’est bien une pomme, une brave reinette des plus ordinaires, et cuite de surcroît, qui, en décembre 1876, manquera coûter à sœur Catherine Labouré sa réputation de sainteté.

La sœur du poulailler

À cette date, âgée soixante-dix ans, ce qui est vieux pour l’époque, sœur Catherine n’est plus en bonne santé depuis longtemps ; elle s’est usée à la tâche, sans se plaindre, alors qu’elle est percluse de rhumatisme, fatiguée, fragile, et que son cœur lui joue des tours. Cet épuisement, elle l’a vaillamment caché, afin de rester active autant que possible, de ne pas peser à la communauté qui ignore toujours, car elle l’a voulu, qu’elle est « la sœur qui a vu la Sainte Vierge en 1830 », « la privilégiée de la médaille miraculeuse ». Le 8 décembre, comme chaque année, pour l’Immaculée Conception, sœur Catherine a obtenu de ses supérieures la permission de quitter son couvent de Reuilly pour se rendre rue du Bac. Au retour, dans l’obscurité, elle s’est blessée en montant dans la voiture à cheval et s’est donné une mauvaise entorse au poignet qui la handicape beaucoup. À ses compagnes qui la voient revenir ainsi estropiée, elle dit en riant : « Je tiens mon bouquet ! La Sainte Vierge m’en envoie tous les ans de cette façon ! » Et c’est vrai. À toutes les fêtes mariales, l’on s’en avise soudain, sœur Catherine est victime d’ennuis de santé ou d’accident. « Eh bien, elle vous arrange joliment, la Sainte Vierge ! », s’exclament les autres. Et Catherine de corriger : « Quand la Sainte Vierge vous envoie une souffrance, Elle vous fait une grâce. »

Les autres la regardent, dubitatives. Ignorantes du parcours mystique de celle qu’elles appellent « la sœur du poulailler » et que certaines, de bonne famille, tiennent pour une vieille paysanne dénuée d’intérêt, elles ne se soucient plus guère d’elle depuis qu’elle a été relevée de l’essentiel de ses fonctions et remplacée, comme responsable de l’asile de vieillards, par sœur Angélique Tanguy, une femme jeune, dynamique, au caractère entier qui persécute cette ancienne avec une déconcertante bonne conscience.

Même après la mort de Catherine et la révélation publique des grâces dont elle avait été le canal, elle la poursuivra de sa rancune et se répandra, à temps et à contretemps sur les péchés de gourmandise supposés de la défunte.

Seule et sans manger

Catherine impotente, à ses yeux, c’est un poids dont on se passerait bien, voilà tout. Agacée de la voir se traîner, affaiblie, à travers la maison, elle lui ordonne de rester dans sa chambre, au dernier étage, et de n’en pas bouger. Sœur Maria montera s’occuper d’elle, lui apporter ses médicaments, ses repas, entretenir le feu et allumer la lampe à la tombée du soir. Comme cela, sœur Catherine pourra se reposer au chaud. Beau programme. L’ennui étant que sœur Maria, la sacristine, n’est pas un bourreau de travail et que devoir ajouter cette corvée à ses tâches ordinaires l’ennuie. Le matin, elle monte apporter à Catherine, édentée, affligée de violents maux d’estomac et qui ne peut rien manger de solide, un bol de lait ou de bouillon, puis, ayant consenti cet effort, elle oublie la malade jusqu’au lendemain. Et Catherine, en plein hiver, reste seule la journée entière dans un galetas sans chauffage ni lumière, sans rien manger non plus. 

Pour régler le problème, comme le suggère son amie sœur Joseph, une Bretonne bougonne, il suffirait de se plaindre de la conduite de sœur Maria, ce qui obligerait la paresseuse à s’acquitter de ses tâches, mais Catherine, charitable, s’y refuse. Et on l’oublie de plus en plus.

Une pomme cuite

Parfois, quand on l’abandonne ainsi toute la journée, voire davantage, n’y tenant plus, elle descend à la cuisine et demande aux sœurs cuisinières un morceau de sucre, qu’elle fait fondre dans un verre d’eau, ou un peu de raisin sec. Ce sont des denrées assez chères et sœur Angélique, qui compte le moindre sou, s’en aperçoit, elle qui ne voit pas que l’on ne nourrit plus sœur Catherine. Elle grogne, en public, contre cette vieille qui se dorlote, alors que la « vieille » ne mange pas à sa faim par la négligence de la directrice.

L’anecdote, grossie, déformée, servira longtemps à justifier le refus des filles de la Charité d’introduire la cause de béatification d’une sœur tournée en ridicule.

Un jour, sœur Angélique manque s’étouffer : elle a surpris la cuisinière, en dehors des heures de repas communautaire, à préparer un « plat spécial ». En l’occurrence, une pomme cuite. Encore s’agit-il de la version basique : sans beurre, sans sucre, sans épices, sans confiture. Interrogée sur cette fantaisie, la cuisinière explique qu’il s’agit d’une demande de sœur Catherine. Sans dents, elle ne peut plus croquer dans une pomme, la pauvre… Sœur Angélique ne cherche pas plus loin, ne questionne pas, ne se renseigne pas. Pour elle, de toute façon, sœur Catherine a toujours tort. Peut-être découvrirait-elle, si elle le voulait, que la « gloutonne » est à jeun depuis plus de quarante-huit heures…

La gourmandise de la défunte

Dans l’escalier, elle croise l’un des confesseurs de la communauté, le père Chinchon, et lui raconte l’incident, concluant : « Comment une sœur qu’on dit avoir vu la Sainte Vierge se laisse-t-elle aller à désirer de pareilles douceurs ? » Le père Chinchon, qui connaît bien sœur Catherine, et sœur Angélique, regarde celle-ci et lui rétorque : « Ma sœur, je pourrais vous citer tel grand saint dûment canonisé qui réclama des fraises à son lit de mort ! » Sœur Angélique ne comprendra pas la leçon. Même après la mort de Catherine, qui surviendra dans la soirée du 31 décembre 1876, et la révélation publique des grâces dont elle avait été le canal, elle la poursuivra de sa rancune et se répandra, à temps et à contretemps sur les péchés de gourmandise supposés de la défunte. Le comble est que bien des gens la croiront, et colporteront en jubilant cette ridicule histoire de pomme cuite sensée prouver combien la vieille religieuse était peu mortifiée, en dépit des privilèges dont elle avait bénéficié …

L’anecdote, grossie, déformée, servira longtemps à justifier le refus des filles de la Charité d’introduire la cause de béatification d’une sœur tournée en ridicule, moquée pour sa simplicité par quelques prêtres intellectuels incapables de voir tout ce qu’il y avait de profondément évangélique dans cette vie toute donnée au service de Dieu et du prochain, parfaitement fidèle à l’idéal voulu par saint Vincent de Paul. Il faudra une intervention personnelle du cardinal Masella, grand dévot de la médaille miraculeuse et grand admirateur de sœur Catherine, en 1895, pour se décider à ouvrir le procès informatif sur la vie et les vertus. Encore le fera-t-on traîner et seule une flambée de miracles dus à l’intercession de la servante de Dieu obligera à accélérer la cadence. Catherine Labouré sera béatifiée en 1933, et canonisée en 1947. Pomme cuite ou pas !

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