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Décryptage
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Le métavers, enfer ou paradis digital?

metaverse

EyePress News / EyePress via AFP

Tugdual Derville - publié le 25/11/21

Tous les jeudis, Tugdual Derville, cofondateur du Courant pour une écologie humaine, décrypte les grands enjeux de société à la lumière de Laudato Si’. Il déchiffre cette semaine le projet « Métavers » du fondateur de Facebook, ce monde virtuel qui promet de « faire ensemble ce qui serait impossible dans le monde réel ».

Meta ? Ambitieux préfixe grec suggérant un « au-delà » ou un « après » qui peuvent être, selon les contextes, plus profonds, plus hauts, plus grands. Meta, nouveau nom de l’entreprise multinationale Facebook, révélé le 28 octobre 2021 par son co-fondateur et PDG, le multimilliardaire Marc Zuckerberg, huitième fortune du monde, avec 124 milliards de dollars selon le magazine américain Forbes

Le mot est génialement choisi, car il préempte un néologisme qui a le vent en poupe : « metaverse », créé en 1992, par l’auteur de science-fiction américain Neal Stephenso. Métavers, en français, association du préfixe antique meta à l’univers, désigne le monde virtuel fictif dans lequel nous pourrions plonger, en toute liberté, grâce à Internet et aux objets connectés, pour mieux travailler, nous distraire, et entrer en relation, échappant ainsi aux limites de nos corps et à la monotonie associée à la vraie vie. 

Un monde hybride

L’entreprise de Zuckerberg rebaptisée Meta possède non seulement les plateformes Facebook, 3 milliards d’utilisateurs, et Instagram, 1 milliard d’utilisateurs, mais aussi les messageries WhatsApp et Messenger, et les casques de réalité virtuelle Oculus. Et voilà qu’elle s’approprie tous les fantasmes, désirs et prédictions liées à l’explosion digitale. Promesse sur son site : « Le métavers ressemblera à un mélange hybride des expériences sociales en ligne d’aujourd’hui, parfois étendu en trois dimensions ou projeté dans le monde physique. Il vous permettra de partager des expériences immersives avec d’autres personnes, même à distance, et de faire ensemble ce qui serait impossible dans le monde réel. Il s’agit de la prochaine évolution d’une longue série de technologies sociales, et elle ouvre un nouveau chapitre pour notre entreprise. » 

À chacun de rendre disponible son hologramme, ou de choisir son « avatar », pour maîtriser son apparence, enfin débarrassée des contraintes que nous imposent en ce bas-monde ces corps disgracieux, fatigués, vieillissants, sexués…

Le mot « hybride » est la clé de cette nouvelle promesse. À l’image du jeu Pokémon go, qui fit fureur autour de l’année 2015, le métavers fonctionnera par hybridation entre le réel et le virtuel. Quand il est censé « augmenter le réel », le virtuel est socialement plus acceptable. Flouter la frontière réel-virtuel est une intention assumée. Nous pourrons par exemple choisir d’accueillir des visiteurs dans une copie-conforme virtuelle de notre habitation réelle, ou en bâtir une partiellement ou absolument différente… En métavers, on ferait ses achats, on lierait des amitiés, on laisserait des traces, tout en interagissant avec l’existence physique…

La vie rêvée, sans limites

Grâce à des lunettes spéciales qui ressembleront de plus en plus à des lunettes banales, et à des casques de réalité augmentée (certains pensent aussi à des puces électroniques directement implantées dans le cerveau) nous aurons donc la possibilité — sans sortir de notre chambre — de voyager partout dans le monde, et même dans le cosmos, mais aussi dans des mondes virtuels coconstruits avec d’autres, de recevoir — par hologrammes — tour à tour des amis — voire des amants ! —, des collaborateurs en « télétravail » augmenté, et de multiples camarades de jeux, tout cela dans des espaces virtuels également coconstruits. On pourra choisir de se détendre les muscles avec l’aide d’un coach virtuel, de créer de multiples communautés, d’apprendre en une infinité de lieux imitant le réel (sans avoir besoin de s’y transporter), ou imaginaires — bref, de vivre, sans limite ni risque, une vie rêvée. 

Adieu la solitude ! À chacun de rendre disponible son hologramme, ou de choisir son « avatar », pour maîtriser son apparence, enfin débarrassée des contraintes que nous imposent en ce bas-monde ces corps disgracieux, fatigués, vieillissants, sexués… Et si le métavers était la vraie vie ? Si nous décidions d’opérer la transmutation, la désincarnation libératrice ? Une version améliorée des « controlers », ces dispositifs qui équipent déjà les mains, est à l’étude : ces gants hyperconnectés nous donneront la sensation de toucher les « objets » virtuels en 3D. Des vestes ou des combinaisons dédiées — grâce à des dispositifs miniaturisés d’air sous pression — nous feront ressentir le choc d’une balle ou d’un coup (dans un jeu guerrier) ou celui d’un tacle (dans une partie de football virtuelle), tout cela très atténué, bien sûr, donc « en toute innocence ». Le Futuroscope et ses expériences multisensorielles d’avant-garde peuvent aller se rhabiller. On pourra caresser un lion dans la savane, plonger dans un lac de lave en fusion, se joindre à dix millions de fans pour assister à un concert privé de musique de chambre, faire nager des poissons exotiques dans une forêt de hêtres, prendre rendez-vous avec la lune. 

Nouvelles attentes, nouvelles frustrations

Le projet affiché par Meta est à prendre au sérieux. 20.000 collaborateurs vont être embauchés en Europe… Certes, la technique tâtonne encore, et certains rêves pourraient décevoir. Mais l’emprise des réseaux « sociaux » — que certains nomment asociaux — sur nos existences n’est-il pas déjà incontestable ? Que les sceptiques se télétransportent — par la pensée — dans la peau d’un de leurs aïeux, quatre ou cinq générations plus tôt : un mélomane du XIXe siècle aurait-il cru que toutes les musiques du monde — en solo comme en grand orchestre — deviendraient individuelles et portatives, accessibles dans l’instant, en quelques clics, en haute-fidélité, n’importe quand, n’importe où, dans tous les domiciles, et même en marchant dans la rue, pour un prix presque dérisoire ? Et que dire de notre désir ? Chaque coupure du réseau Internet, chaque chute d’un smartphone dans une cuvette de WC, chaque « panne mondiale » de l’un des grands réseaux, abondamment commentée, chaque interruption de l’image ou du son, d’un film ou au cours d’une visioconférence, qu’elle soit familiale ou professionnelle, privée ou publique, provoque son lot de soupirs impatients : vivement demain ! Vivement que cela aille plus vite, que cela soit plus performant, qu’on ait tous, tout, tout de suite.

Chaque innovation, passé le temps du ravissement, crée de nouvelles attentes, et de nouvelles frustrations.

La technique appelle la technique. Chaque innovation, passé le temps du ravissement, crée de nouvelles attentes, et de nouvelles frustrations. Le produit crée le désir, et le désir entretient le marché. Il faut dire que les logiciels conviviaux sont conçus pour aspirer à notre insu le plus possible de notre temps et de notre argent : « Des millions d’heures sont juste volées à la vie des gens », avouait, dès 2016, Tristan Harris, l’ancien philosophe maison de Google. L’asservi doit se penser libéré.

Une promesse empoisonnée

Cependant, rien ne pourra combler les désirs les plus profonds de l’âme humaine. Aucun paradis artificiel, même génialement agencé. L’imminence d’une telle transmutation pose par ailleurs la question du caractère démocratique de sa gouvernance, de façon encore plus aiguë que pour les superpuissants Gafam d’aujourd’hui. Nulle intention pourtant, à ce stade, de maudire la technique, inhérente à l’inclination de l’homme pour le progrès. Ni de nier les bienfaits culturels, économiques et sociaux des télécommunications sophistiquées. Mais déjà, appel pressant à la sagesse, à la modération et à la prise de recul. À quels prix devons-nous payer en effet le basculement qui se profile ? Prix écologique, quand on mesure le monumental pillage de matières premières et d’énergie que suppose l’équipement de la foule des « bénéficiaire ». Prix social, avec la fracture accrue qui se profile entre deux parties de l’humanité, les riches connectés et les pauvres déconnectés. Prix sanitaire, pour tant de corps inertes d’aventuriers virtuels vautrés dans leurs canapés, dopés aux images fascinantes qui rendront le réel insipide, l’ennui interdit et le mouvement superflu. Prix moral, quand les relations excitantes dissuaderont autant la fidélité en amour que l’humble service du corps des pauvres. Prix politique, quand notre « temps de cerveau disponible » et les données les plus intimes de nos vies seront exploités voire manipulées par quelques-uns, sans contrôle. Prix spirituel enfin. Même si mille usages bénéfiques du métavers sont à inventer — ce pourrait être un univers à évangéliser par des avatars de missionnaires — ne soyons pas naïfs : c’est d’abord une promesse empoisonnée de divertissement sans limite. Au sens péjoratif que donnait Blaise Pascal au mot divertissement. Tuer le silence intérieur, et même l’ennui, c’est interdire la vie spirituelle. Quand le corps est méprisé, nié ou morcelé, l’âme se dissout. 

Heureusement, l’antidote est déjà là : un grand mouvement de réappropriation du corps, d’enracinement géographique et d’engouement pour la proximité, le travail manuel et l’artisanat. Et si nous commencions par goûter plus souvent les bienfaits d’un jeûne de technologie ?

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