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Le mal est-il toujours « systémique » ?

Laurent Ferriere / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Temps mémoriel et pénitentiel vécu, Lourdes, 6 novembre 2021.

Jean Duchesne - publié le 16/11/21

La foi n’ignore pas le poids des « structures de péché », mais n’a pas la naïveté de croire que réformer les institutions suffira à empêcher l’inhumanité envers le prochain.

Par les temps qui courent, aucune parole ne semble avoir autant d’autorité (ou du moins d’audience) que celle de victimes. Certes, celles-ci sont les mieux placées pour faire reconnaître le mal qui leur a été fait et réclamer qu’il soit réparé autant qu’il est possible et qu’on s’emploie à empêcher que le scandale se reproduise impunément. Mais, qu’il s’agisse du racisme ou de la colonisation, d’abus sexuels ou du dérèglement climatique, de guerres ou de la pauvreté et d’inégalités, le recul de la réflexion n’est pas inutile pour éviter de s’enfoncer dans une spirale stérile d’accusations et de culpabilisations.

Relevons d’abord que toutes les victimes n’ont pas les moyens de s’exprimer. Celles qui y parviennent savent à quel point c’est difficile. Leurs cris ne doivent pas faire ignorer la clameur muette de tant d’autres, étouffés sous le poids de ce qu’ils subissent. La misère imposée par l’homme à son prochain ne se mesure pas uniquement au bruit qu’elle fait.

Quand la culpabilité devient impersonnelle

Ces blessures infligées indignent davantage que les souffrances dues aux catastrophes naturelles ou aux accidents, aux maladies et à la mort qu’ils entraînent, parce qu’elles ont des auteurs que l’on peut désigner nommément et qui peuvent être condamnés. Cependant, l’opinion semble ne pas s’en satisfaire de nos jours. Le fonctionnement du groupe ou de l’institution à laquelle ils appartiennent est jugé avoir permis et même encouragé le mal, qui est ainsi, jusqu’à un certain point, dépersonnalisé. On le qualifie de « systémique ».

Ainsi, le pillage de la planète et les désastres écologiques sont attribués à la cupidité du libéralisme capitaliste ; l’homme blanc tirerait de l’universalisme occidental une supériorité justifiant son impérialisme colonial et son racisme ; la distinction traditionnelle entre les sexes serait un principe d’exploitation et d’oppression, etc. C’est dans ce cadre plus large qu’il convient de situer l’incrimination du cléricalisme, accusé d’être à l’origine des abus commis par des prêtres. De façon générale, et pas seulement dans le cas de l’Église, il ne suffit pas que des individus soient mis au pilori. On exige des réformes structurelles, censées prévenir tout mal analogue à l’avenir. Et il faut de surcroît que les leaders des institutions réputées fautives promettent des réformes, offrent des compensations et battent publiquement leur coulpe.

Jusqu’où peut-on remonter ?

Les colonisés attendent donc des excuses des colonisateurs. Un peu partout, on abat des statues de personnages complices d’esclavagisme. La Grèce réclame au British Museum les portions de la frise du Parthénon dont s’est emparé Lord Elgin entre 1801 et 1812, etc. Tout cela pose néanmoins quelques questions. D’abord, le mal fait à autrui est-il inévitablement « systémique » ? La brutalité de l’inceste ne se réclame d’aucune culture digne de ce nom. 

On est là dans l’utopie rousseauiste dont se gaussait Voltaire : dans la société enfin parfaite, tous les hommes seront heureux et altruistes sans rien s’interdire, le crime devenant pathologique et à traiter comme tel…

On peut ensuite se demander jusqu’où l’on peut décemment remonter dans le passé. Va-t-on demander à l’Italie des dédommagements pour la conquête de la Gaule par Jules César et le triste sort réservé à Vercingétorix ? D’autre part, ce qui était autrefois toléré ou sous-estimé, voire ignoré (pédophilie, inceste, pots-de-vin, pollution industrielle…), est désormais criminalisé. On ne peut que s’en féliciter. Mais ces progrès ne justifient pas les anachronismes, ni d’effacer de l’histoire, à la façon de Big Brother, ce qui est devenu scandaleux, tandis qu’en symétrie sont légitimés le divorce, l’homosexualité, l’avortement et (bientôt peut-être) l’euthanasie et le suicide (assisté ou pas) qui étaient autrefois réprouvés.

Suffit-il de réformer les institutions ?

Une troisième interrogation est soulevée par la confiance accordée aux corrections structurelles. On est là dans l’utopie rousseauiste dont se gaussait Voltaire : dans la société enfin parfaite, tous les hommes seront heureux et altruistes sans rien s’interdire, le crime devenant pathologique et à traiter comme tel… Il ne s’agit aucunement ici de nier l’utilité et même la nécessité de perpétuelles réformes. Mais si elles seront toujours indispensables, c’est parce qu’elles ne suffiront jamais à supprimer le mal dans le monde, et aussi parce qu’elles sont pas toutes forcément bénéfiques ni même irréversibles (voir l’« inversion des valeurs » notée ci-dessus et récemment signalée par Chantal Delsol dans Fin de la chrétienté au Cerf).

D’où un quatrième doute, sur ce que tout ceci laisse subsister de la liberté, et donc de la responsabilité et de la faillibilité personnelles. Si l’homme blanc (et essentiellement le mâle), ou celui qui n’est pas né pauvre et n’a pas de raison de se poser en victime, doit, rien qu’en raison de ce qu’il est et même s’il n’a pour sa part rien fait de répréhensible, demander pardon, selon les critères du moment, pour ce que ses ancêtres ou ses semblables ont fait ou n’ont pas fait, c’est une sensible régression dans l’histoire de l’humanité. 

Retour des transmissions intergénérationnelles

La Révolution française a en effet voulu supprimer l’hérédité et en délivrer l’homme. Si elle a quelque peu renié cette généreuse ambition en guillotinant les aristocrates parce que tels, sans se contenter de leur ôter les privilèges de leur naissance, elle a largement réussi : il est devenu impensable de pénaliser les fils pour les fautes de leurs pères ; chacun naît innocent et par conséquent libre et égal. C’était la fin du péché originel, a-t-on prétendu, donc du besoin d’un Sauveur, et finalement une des clés du dispositif de sécularisation-laïcisation. Sauf que les transmissions intergénérationnelles reparaissent avec le « systémique » où les responsabilités sont collectives et nul n’est exempt : aux niveaux de l’écologie, du système des retraites, du colonialisme, du racisme et (pour les seuls catholiques) du cléricalisme… 

Les hommes d’aujourd’hui doivent répondre de ce qui est reproché à leurs prédécesseurs, et, en plus, de ce qu’ils lèguent à leurs propres enfants. Ce n’est toutefois pas un « retour du religieux » et cela n’a rien à voir avec le christianisme. Car le péché originel n’abolit pas la responsabilité de l’homme, mais se vérifie en constatant les limites et la faillibilité de sa liberté. Et c’est une erreur que d’omettre le début de Jérémie 31, 29 et le verset suivant. On y lit : « En ces jours-là, on ne dira plus : “Les pères ont mangé du raisin vert, et les dents des fils en sont irritées”. Mais chacun mourra pour sa propre faute ; celui qui mangera du raisin vert, ses propres dents en seront irritées ? » Le message est clair : les péchés sont strictement personnels et le prophète dénonce l’idée reçue des culpabilités « systémiques » et transmises.

Les « structures de péché »

L’Église reconnaît cependant que les péchés individuels ont un impact social. En 1984, Jean Paul II dans son exhortation Reconciliatio et paenitentia(n. 16) a discerné une inversion de la solidarité dans la sanctification : « Une communion dans le péché, par laquelle une âme qui s’abaisse par le péché abaisse avec elle l’Église et, d’une certaine façon, le monde entier. » Et, en 1987 dans Solicitudo rei socialis (n. 36), il a parlé de « structures de péché » : l’accumulation des abus personnels « introduit dans le monde des conditionnements et des obstacles qui vont bien au-delà des actions d’un individu et de la brève période de sa vie ». La contrition publique des évêques français à Lourdes prend acte de cette réalité. Il est à espérer qu’ils seront imités, sans s’imaginer pour autant que le mal est exclusivement « systémique ».

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