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Le biais idéologique de l’appel à la démission des évêques de France

mitre

Pascal Deloche / Godong

Louis Daufresne - Publié le 13/10/21

Trois personnalités appellent à la démission collective des évêques de France. Cet appel est-il crédible ? Les réponses de notre chroniqueur Louis Daufresne, rédacteur en chef de Radio Notre-Dame.

Après le rapport Sauvé, tous les évêques doivent-ils jeter la mitre ? Depuis lundi trois personnalités réclament « la démission collective de l’ensemble des évêques en exercice », « comme un signe d’espoir et de renouveau ». Il s’agit d’Anne Soupa, théologienne, de Christine Pedotti, directrice de Témoignage chrétien, et de François Devaux, cofondateur de l’association de victimes La Parole libérée (aujourd’hui dissoute), à l’origine de l’affaire Barbarin. Cet appel est relayé non seulement par les médias mainstream mais aussi avec les mots-dièse #MyChurchToo et #AussiMonÉglise créés quelques jours auparavant pour faire entendre la voix des laïcs.

Une pression s’exerce ainsi sur l’institution, y compris de la part de blogueurs cathos plutôt modérés comme Erwan Le Morhedec (Koztoujours). Sans s’associer à cette demande de démission collective, lui réclame des réformes : « Aux victimes qui nous lisent, pardon. Pardon de ne pas avoir été là pour vous, hier. Croyez que nous voulons l’être aujourd’hui. Laïcs, nous réclamons les réformes nécessaires. Pas au rabais, pas au minimum, avec ambition ! » Or, la semaine dernière, quand la commission Sauvé dévoilait « l’étendue des crimes », la hiérarchie ecclésiale demanda pardon mais ne fit aucune annonce. 

Trois erreurs de communication ?

Si le temps de l’Église ne suit pas les médias, le temps des médias poursuit l’Église. L’événement était prévisible. Mais plutôt que de rebondir dessus pour en maîtriser le cours, l’Église renvoya les journalistes à son propre calendrier puisque ses décisions seront officialisées au mois de novembre, lors de la prochaine assemblée plénière de la CEF. À l’ère de l’info continue, cette attitude dilatoire n’est plus possible. Dire qu’on se retrouvera pour en parler n’a aucun sens vu la gravité des faits exposés. Comme l’écrit L’Express, « l’Église donna ainsi le sentiment de ne pas réagir assez vite », alors que le sujet « la travaille » depuis des années. Le magazine titre sur « l’incroyable myopie de la hiérarchie catholique » et identifie trois erreurs de communication. Énonçons-les brièvement. Premièrement, au sujet du secret de la confession, Mgr Éric de Moulins-Beaufort « n’a pas mesuré que la posture de conciliation entre deux droits, celui de l’Église et celui de l’État, était inaudible dans le contexte actuel ». Deuxièmement, en privilégiant « un discours s’adressant aux fidèles plutôt qu’à la société tout entière », l’épiscopat ne s’est pas aperçu qu’il ne serait pas compris par « les citoyens d’une République laïque, évoluant dans une société largement sécularisée ». Enfin, « la société attendait des réponses immédiates ». Et il n’y en pas eu. 

L’espace de l’indignation

D’où l’appel à la démission collective. Le trio Soupa, Pedotti, Devaux profita de l’absence de réponse institutionnelle pour occuper l’espace sur le mode de l’indignation. Prenons toute la mesure de ce terme et ne sous-estimons pas sa portée dans une opinion devenue très méfiante à l’égard de tout corps constitué. Mgr de Moulins-Beaufort exprima « sa honte et son effroi », mais pas son indignation. Ce sentiment jaillit de la conscience sous la triple pression du cœur, de la morale et de l’injustice. Être indigné vous immunise, vous rend invulnérable, vous place du côté des victimes, vous autorise à toutes les démagogies. L’indignation est le sceau du camp du bien. L’utiliser contre l’Église revient à placer les clercs du côté obscur de la force. D’en faire le problème, plutôt que la solution.

Certes le trio Soupa/Pedotti/Devaux a de bonnes raisons de déplorer la culture du secret et la politique de l’éteignoir dont le clergé a bien du mal à se départir. Mais il en est ainsi de toute organisation, à commencer par l’entreprise où le cadenas communicationnel est en fer forgé. Plus les médias sont puissants, plus la lutte contre la transparence s’organise.

Un biais idéologique

Selon les auteurs de l’appel, la démission serait la seule réponse « honorable », « le seul geste à la mesure de la catastrophe et de la perte de confiance dans laquelle nous sommes ». En juin, l’archevêque de Munich, Reinhard Marx, n’avait-il pas supplié le pape François d’être démis de ses fonctions ? Sa requête fut rejetée mais le geste de l’un des cardinaux les plus influents du pays marqua les esprits. La France aurait-elle dû s’en inspirer ? La mitre se serait alors, sur un coup de baguette médiatique, transformée en panache. Les médias médusés auraient salué un « geste historique ». On peut imaginer que la masse des fidèles, secouée par cette annonce, aurait lancé des pétitions pour dire tout son attachement au corps épiscopal. Ainsi la démission collective des clercs, en suscitant en retour une adhésion à leur personne, aurait permis à l’Église de reprendre la main pour ne point subir la pression des médias et surtout ne pas s’enferrer dans un silence inaudible.

La démission collective ne résoudrait rien. C’est le mythe de la remise à zéro. Une telle issue engagerait l’institution sur la voie d’une crise interne ingérable qui l’amènerait à la paralysie.

Bien sûr, ce scénario n’était pas celui souhaité par le trio Soupa/Pedotti/Devaux. Ce que veulent les auteurs de l’appel, c’est régler leurs comptes avec une institution jugée coupable de tout. Comme certains traditionalistes luttant pour la restauration liturgique et doctrinale, Mmes Soupa et Pedotti s’estiment plus légitimes que les autres, notamment quand elles écrivent que la démission des évêques est « la seule attitude qui peut permettre de restaurer la maison Église ». Les médias n’indexent pas ce catholicisme intransigeant à une forme d’intégrisme mais à un juste combat pour l’émancipation des fidèles qui seraient opprimés par la domination cléricale et masculine. Cette présentation des choses est un biais idéologique, ce qu’on appelle un parti-pris. Celui-ci vaut au duo Soupa/Pedotti d’être médiatisé bien au-delà de son audience réelle. 

Nulle tromperie

Les deux femmes utilisent à merveille l’effet de levier. Comment ? En restant dans l’Église. L’auraient-elles désertée pour devenir protestantes ou athées que l’AFP ne relayerait pas leur appel. C’est l’asymétrie de leur combat qui les fait exister. L’histoire est peuplée de personnages tirant leur pouvoir de la seule opposition qu’ils exercent. C’est vrai de tous les camps. Sans l’URSS, nous n’aurions pas connu Soljenitsyne. Sur le fond, cet appel à la démission collective est-il crédible ?

Distinguons trois points. Tout d’abord, la France n’est pas le Chili. En 2018, 34 évêques chiliens avaient dû démissionner pour avoir menti au pape François sur l’ampleur du scandale et des compromissions ecclésiastiques frappant leurs diocèses. En France, c’est le clergé qui sollicita et finança l’enquête de la Ciase, de sa propre initiative. Le Pape appelle les prélats français à « poursuivre tous leurs efforts pour que de tels drames ne se reproduisent plus ». Quant à Emmanuel Macron, il salue « l’esprit de responsabilité de l’Église française qui a décidé de regarder ce sujet en face ». On ne peut pas suspecter le clergé de tromperie : une part essentielle du rapport de la Ciase provient de la chercheuse de l’Inserm Nathalie Bajos. Jean-Marc Sauvé s’appuya largement sur les analyses de cette militante féministe pour expliquer le détail de son rapport à la presse. 

Le mythe de la remise à zéro

Ensuite, l’Église est en France une fiction juridique. Nul ne peut faire collectivement démissionner les évêques, placés sous l’autorité du Pape. Il faudrait que chacun d’eux prenne cette décision. En 1945, il y eut quatre évêques démissionnaires. Rapporté à la Seconde Guerre mondiale, l’initiative présente n’a-t-elle pas quelque chose de disproportionné ? Un appel à la démission sélective n’aurait-il pas visé plus juste, tous les évêques n’ayant pas été placés en situation de compromission ? Enfin, la démission collective ne résoudrait rien. C’est le mythe de la remise à zéro. Une telle issue engagerait l’institution sur la voie d’une crise interne ingérable qui l’amènerait à la paralysie. Au bout du compte, ce serait la double peine pour les victimes : avoir été souillées par un prêtre ou un religieux et ne plus trouver personne à qui parler pour espérer une réparation dans des délais raisonnables.

EDIT – Vendredi 15 octobre – 11h42. La présentation par notre chroniqueur de l’appel à la démission collective des évêques et la mention des réactions de plusieurs laïcs ces deniers jours au rapport de la Ciase suscitent chez des lecteurs un sentiment de confusion. À la demande d’Erwan Le Morhedec, cité dans cette tribune, et avec l’accord de notre chroniqueur Louis Daufresne, la rédaction précise que la création des mots-dièse #MyChurchToo et #AussiMonÉglise est antérieure à la demande de démission collective des évêques. Leur utilisation ne peut pas être systématiquement associée à la demande de démission collective. Erwan Le Morhedec nous rappelle par ailleurs avoir plusieurs fois, publiquement, déclaré très explicitement ne pas s’associer à une demande de démission collective. La rédaction le précise également. La rédaction présente ses excuses aux lecteurs pour ce défaut de clarté et les assure de son souci constant de recherche de la vérité.

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