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Baudelaire et la violence de la charité (3/4)

CHARLES BAUDELAIRE

© Domaine Public

Charles Baudelaire.

Henri Quantin - Publié le 23/07/21

Durant cet été avec Baudelaire, né il y a 200 ans, Henri Quantin explore les lucidités du poète. La deuxième lucidité du poète porte sur le dévoiement de la « charité hyperbolique », qui abaisse au lieu de relever.

« Monseigneur Bienvenu donne tout, n’a rien à lui, et ne connaît pas d’autre plaisir que de se sacrifier lui-même, toujours, sans repos, sans regret, aux pauvres, aux faibles et même aux coupables. » Les mots de Baudelaire sur le célèbre évêque par lequel Hugo ouvre Les Misérables ont toutes les allures d’un éloge admiratif. Réconciliation entre les deux poètes que nous opposions jusqu’ici ? Monseigneur Bienvenu, précise Baudelaire, « c’est la confiance absolue dans la Charité prise comme le parfait moyen d’enseignement ». 

Pas de meilleure leçon d’humanité, pour Hugo, qu’un amour sans réserve : là où toutes les années de prison ont échoué, le don inouï de Bienvenu, qui offre ses chandeliers en surcroît à celui qui vient de lui voler ses couverts en argent, est un indépassable enseignement en actes : geste quasi-divin, qui bouleverse et transforme Jean Valjean, provoquant un de ces chocs intenses révélateurs d’âme, dont Hugo a le secret. On pourrait donc croire que Baudelaire vante « la charité hyperbolique » de Bienvenu et, par extension, le roman tout entier.

L’humanitarisme poseur

Une lettre de Baudelaire à sa mère, à propos des Misérables, met pourtant à mal le dithyrambe et vient confirmer l’impression que les compliments cachaient quelques coups de griffe : « Ce livre est immonde et inepte. » Aucun doute, Baudelaire ne peut être à contre-siècle sans tourner le dos à l’encombrant Victor Hugo. Dans « le roman de la misère », il soupçonne la philanthropie surjouée, l’attendrissement narcissique, l’humanitarisme poseur, l’Organisation Mondiale des Gentils. Baudelaire indifférent aux sorts des pauvres ? Dandy cynique, qui jette la Charité avec ses contrefaçons, par haine systématique de l’idéologie pré-kouchnerienne de son temps ? Ce n’est pas certain, même s’il propose une manière d’être attentif aux plus faibles qui peut heurter les âmes sensibles et les champions de la lecture au premier degré. Un de ses petits poèmes en prose, volontairement provocateur, porte un titre assez éloigné des préceptes hugoliens : « Assommons les pauvres. » Que raconte cet apologue apparemment peu philanthropique ?

Confiné — c’est le mot qu’il emploie — dans sa chambre pendant quinze jours, le poète a avalé tous les livres à la mode sur « l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures », autrement dit « les élucubrations » des « entrepreneurs de bonheur public ». Le texte vaut d’abord par sa verve satirique, qui laisse supposer que les rayons des librairies du XIXe siècle étaient déjà encombrés par les multiples traités pour un monde plus fraternel, plus épanoui, plus convivial, zéro déchet, zéro pourcent de matière grasse et zéro anti-vaccin.

La théorie du « coup de pied aux fesses »

Peu convaincu par les utopistes du vivre-ensemble-à-condition-de-penser-comme-les-autres, le narrateur décide d’expérimenter une nouvelle théorie humanitaire assez radicale. Au mendiant qui lui tend son chapeau en lui demandant de l’argent, il commence par infliger une monumentale raclée : il lui poche un œil, lui casse deux dents, lui cogne la tête contre un mur et finit son œuvre de charité paradoxale en le battant avec une branche d’arbre, comme un boucher voulant « attendrir un bifteck ». Charité ? Oui, car le mendiant, poussé à bout par ces mauvais traitements, se redresse enfin pour rendre la pareille, et même le double, au poète. « Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie », conclut Baudelaire, qui peut alors s’adresser à cet homme à qui il aurait pu se contenter de donner une piécette sans un mot ni un regard : « Monsieur, vous êtes mon égal ! Veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse. »

On peut bien sûr ne voir là qu’un prétexte à paradoxe ou qu’un soupçon, un peu adolescent, porté sur tout acte bon. La provocation baudelairienne a toutefois le mérite de mettre en garde contre le possible dévoiement de la charité en apitoiement mièvre ou en bonne conscience condescendante. La charité doit être implacable, disait Bloy, car son amour du pécheur va de pair avec une lutte intraitable contre le péché qui aliène. C’est pourquoi il n’est pas sûr que la personne la plus charitable soit celle qui vous fasse apparemment le plus de bien. Fabrice Hadjadj le remarquait judicieusement dans Et les violents s’en emparent : « Le saint aime votre être le plus intime en haïssant le péché. Le méchant aime votre péché en étant indifférent à la ruine de votre personne. Or, comme le péché fournit des agréments de surface, le méchant, à première vue, vous fait du bien, tandis que le saint vous fait du mal. » Il est rare que cela suppose de vous rouer de coups, mais chacun admettra qu’il y a des coups de pied aux fesses qui sont plus charitables que bien des caresses.

Traiter le pauvre comme un égal

Ajoutons que l’apologue de Baudelaire laisse entendre que l’offrande n’est pas forcément là où on croit. « L’honneur de partager avec moi ma bourse », dit le poète au mendiant : il faut être tout empli de Charité, un des plus beaux noms de Dieu, pour se sentir honoré par celui qui accepte l’aumône qu’on lui fait. L’humour noir de Baudelaire suggère que le don à l’autre suppose de se départir du rôle avantageux de bienfaiteur de l’humanité. Si, comme le dit saint Paul, il y a plus de joie à donner qu’à recevoir, c’est l’homme qui tend la main qui fait le geste le plus beau et le plus généreux. Il fait l’aumône de la joie à celui qui lui donne un sou.

Bien entendu, nous n’invitons personne à aller taper sur les pauvres ou à transformer une maraude en bastonnade. Cela n’exclut pas la vigilance sur l’appel à traiter celui à qui on fait l’aumône comme un égal et, plus encore, comme un Christ défiguré. Lue dans une perspective évangélique, la provocation de Baudelaire, quelle qu’en soit l’intention par ailleurs, pourrait en somme se résumer ainsi : il faut parfois casser la gueule pour révéler la Face. On n’a peu de chance de trouver un tel aphorisme sous la plume d’Hugo.

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Artscharitelecturepoesie
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