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Les pensionnats autochtones du Canada, une histoire douloureuse

Geoff Robins / AFP

Une famille à Marieval (Canada)

Lauriane Vofo Kana - Publié le 30/06/21

Kamloops, Marieval... depuis le 4 juin le Canada voit ressurgir une part d'ombre de son histoire, celle du sort de milliers d'enfants d'autochtones scolarisés dans des pensionnats confiés à des églises par l'État canadien. Jean Barman, professeure émérite de l’Université de la Colombie-Britannique et spécialiste des peuples autochtones canadiens analyse pour Aleteia les origines d'un électrochoc.

C’est la stupeur au Canada. La découverte début juin des restes de plus d’un millier d’enfants autochtones dans les provinces de Colombie-Britannique et de la Saskatchewan a placé l’État canadien et l’Église catholique au centre du débat. L’image de tombes anonymes jouxtant les pensionnats catholiques dans lesquels les enfants étaient scolarisés a fait le tour du monde. À l’issue de l’angélus dimanche 6 juin, le pape François avait exprimé sa « tristesse » avant d’inviter les fidèles à prier pour les âmes de tous les enfants, leurs familles et les communautés autochtones. La conférence des évêques du Canada a annoncé mardi 29 juin qu’une délégation serait reçue au Saint-Siège en décembre prochain.

Si la majeure partie des pensionnats indiens ouvrent à partir de 1881, ils sont gérés de manière différente en fonction des églises que l’État charge d’instruire les enfants. Au total, plus de 130 pensionnats dirigés par les églises catholique, baptiste, luthérienne ou anglicane ont existé. Ces établissements d’études et de vie ont accueilli quelque 150.000 enfants Inuits, Métis ou issus des Premières Nations (ensemble des Indiens du Canada ndlr).

Aleteia : À l’époque de la politique d’assimilation culturelle au Canada qui s’est étendue de 1881 aux débuts des années 1990, pourquoi les églises acceptaient d’instruire les enfants ?
Pr. Jean Barman : C’est l’État canadien qui a laissé aux églises le soin d’éduquer ces enfants afin qu’ils soient assimilés parce que c’était plus simple pour lui. Et les églises croyaient que c’était leur mission de faire connaître le Salut. Les catholiques, protestants, anglicans ou presbytériens pensaient bien faire en séparant les enfants autochtones de leurs parents. C’était une époque de grands bouleversements et certains parents se disaient que la vie de leurs enfants serait meilleure s’ils étaient instruits, qu’ils apprenaient l’anglais et le français. Et ils avaient de bonnes raisons de laisser leurs enfants partir dans ces écoles puisqu’il n’y avait pas d’autres opportunités. Les seules écoles qu’ils se voyaient proposer étaient ces pensionnats. Il arrivait que des enfants autochtones soient admis dans des écoles publiques et scolarisés avec des enfants blancs mais c’était seulement si l’école manquait d’inscrits. À l’époque, les choses n’étaient pas simples. Il y avait comme un consensus et tout le monde, certains autochtones compris, pensait qu’il fallait que les enfants se convertissent.

Au-delà des règles rigoristes de l’éducation d’alors, y avait-il des mauvais traitements et des abus généralisés ?
Le traitement des enfants dépendait des différentes églises et des nombreuses communautés. L’origine des religieuses et des religieux pouvait entrer en compte. Beaucoup de sœurs venaient d’Europe et chacun faisait comme bon lui semblait. Mais dans les faits, on punissait les enfants autochtones s’il faisait quoique ce soit qui était perçu comme renvoyant à leur identité culturelle. Lorsque les enfants employaient leur langue maternelle, leur prénom d’origine… Des adultes qui ont étudié dans ces écoles m’ont confié qu’ils n’étaient pas autorisés à voir leurs frères et sœurs d’âges différents qui étaient scolarisé dans le même établissement. Il y avait une école pour filles et une pour garçons mais les institutions déployaient un effort pour briser ces relations. Certains élèves ont tenté de s’enfuir. D’autres m’ont confié avoir été abusés et je n’avais pas de raison de ne pas les croire. La majorité des pensionnats indiens se trouvait dans des zones reculées.

Les écoles recevaient bien des financements de l’État et de leur congrégation mais elle n’ont jamais eu suffisamment d’argent pour faire toutes les belles choses qu’on attendait d’elles.

De quoi sont morts les enfants dont on retrouve les sépultures ?
J’ai pu consulter les archives de certains pensionnats mais tous n’en tenaient pas. En Colombie-Britannique par exemple, une région isolée à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de médecins professionnels. Lorsque j’ai enseigné à Kamloops, d’anciens étudiants m’ont fait visiter leur cantine, leur infirmerie. Cet endroit était tel que si un enfant tombait malade, il n’y avait pas grand-chose à faire avec les moyens à disposition. À moins d’avoir dans ses rangs un prêtre ou une religieuse qui avait suivi une formation médicale avant d’arriver au Canada. Les écoles recevaient bien des financements de l’État et de leur congrégation mais elle n’ont jamais eu suffisamment d’argent pour faire toutes les belles choses qu’on attendait d’elles. Les enfants enterrés avaient certainement été honorés avec une croix en bois mais elle ne subsistait pas à l’épreuve du temps. Les familles n’étaient pas toujours informées des décès. Ne voyant pas leurs enfants revenir l’été elles ont dû s’y résoudre.

Y avait-il beaucoup plus de décès d’enfants dans ces pensionnats en comparaison avec le reste de la population de l’époque ? 
Il n’y avait pas de traitement pour de nombreuses maladies infantiles à cette époque. Que l’on soit un enfant blanc ou un enfant autochtone, la situation était critique lorsqu’un enfant tombait malade. Si vous regardez sur une carte, les pensionnats étaient situés dans des zones reculées où les autochtones vivaient seuls, loin des autres. C’est une période de l’histoire du Canada où des colons recherchaient désespérément des terres pour s’installer et c’est particulièrement vrai en Colombie-Britannique. Un des moyens retenus pour y parvenir c’était d’éloigner toujours plus les autochtones. De ce fait, si quelqu’un tombait malade, les gens tentaient bien de le soigner mais les soins médicaux étaient très rares, surtout dans ces régions.

À moins qu’une communauté religieuse n’alloue de moyens pour entretenir un cimetière, de nombreuses autres tombes se retrouveront dans le même état que celles de Kamloops.

Que devenaient les enfants qui sortaient de ces institutions ?
Certains enfants s’en sont plutôt bien sortis. Disons, ceux qui savaient jouer le jeu. Quelques uns ont poursuivi leur scolarité à l’université même si leur nombre reste limité. En ce sens, tous les pensionnats n’ont pas été des échecs, certaines écoles étaient meilleures que d’autres. Tout n’a pas été négatif. Il était plus courant que les enfants rentrent dans leur communauté et essayent de changer les choses même si c’était très difficile d’aller contre le système. Au Canada comme aux États-Unis, il y avait ce discours qui soutenait qu’il fallait maintenir les autochtones en situation de passivité pour éviter qu’ils ne causent des troubles. La première fois que je me suis rendue à Kamloops, on m’a désigné le site où les enfants avaient été enterrés. Aujourd’hui je ne saurais pas dire s’il y restait des pierres tombales ou non. Ce qui captive l’attention à présent c’est cette image de centaines de sépultures d’enfants non-identifiées. Cela permettra aux gens au Canada, et ailleurs dans le monde de porter un regard différent sur le passé. Et c’est là, je crois, que se trouve le véritable changement.

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