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L’abstention électorale, symptôme d’une crise de la volonté

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© Caroline

Jeanne Larghero - publié le 26/06/21

Pourquoi ceux qui s’engagent au service des autres sont souvent plus joyeux que ceux qui se plaignent ou se désintéressent de la vie politique ?

L’abstention aux élections départementales et régionales préoccupe à juste titre la classe politique. Cette situation, que beaucoup cherchent à inverser en proposant diverses solutions allant du vote électronique à la pénalisation de l’abstention, est en réalité le symptôme d’une véritable crise de la volonté, qui ne soignera pas par de simples incitations à aller voter. Aller voter ne consiste pas simplement, comme on pourrait le croire, à exercer un droit à l’expression : il ne s’agit pas de « donner son avis », mais de faire un choix parmi plusieurs possibilités, de poser une décision engageante qui fait de chacun un acteur de son destin.

Le droit de voter ne suffit pas

Tant que les lois seront votées par des hommes et des femmes choisis pour nous représenter, autrement dit tant que nous serons en démocratie, nous sommes assurés que notre choix imparfait et parfois, reconnaissons-le, frustrant, exprime notre dignité d’agent libre et responsable de sa propre vie, comme de ses relations avec autrui. Or, à trop chanter le vote comme un droit, chèrement conquis, on finit paradoxalement par le dévaluer : oui le vote est un droit, mais n’oublions pas que nous disposons par ailleurs de nombreux droits que rien ne nous oblige cependant à revendiquer ou à actualiser ! J’ai bien le droit de me nourrir de pizzas et de M&M’s du matin au soir, mais avouons que l’expérience me tente assez peu. J’ai choisi de me marier, certes, mais si j’avais renoncé à ce droit qui aurait pu m’en blâmer ? Et celui qui décide de ne pas faire d’études alors qu’il en a le droit, au nom de quoi pourrait-on le contraindre à exercer ce droit ? 

Nous sommes incroyablement attachés à nos droits que nous revendiquons toujours plus nombreux, mais nous les considérons souvent comme de simples options à notre disposition.

C’est ainsi, nous sommes incroyablement attachés à nos droits que nous revendiquons toujours plus nombreux, mais nous les considérons souvent comme de simples options à notre disposition : libres à nous de les saisir, ou non. Autrement dit, nous ne faisons plus la différence entre le droit et l’absence de contrainte : « J’ai bien le droit » est devenu « tu ne peux pas m’obliger à ». J’ai le droit de me teindre les cheveux en rose, tu ne peux pas m’obliger à faire ce que tu veux, toi. J’ai le droit d’aller voter comme d’aller à la pêche.

Ne pas être empêché ne constitue pas un projet !

Ainsi, derrière toutes les raisons valables de se plaindre des partis ou d’être découragés par l’action politique, se cache au fond une vision pessimiste de l’existence : celle d’un sujet qui n’aurait pas les moyens d’être aux commandes de sa vie, pour qui être libre consiste juste à ne pas être empêché. Mais ne pas être empêché ne constitue pas un projet ! Cette vision sans contenu et plutôt défaitiste ne se combattra pas par la magie des grands discours. En revanche, tous ceux qui s’engagent activement dans des associations, des mouvements étudiants, des paroisses, tous ceux qui défendent énergiquement les plus démunis qu’eux, sont généralement plus confiants en l’avenir, plus convaincus de leur champ d’influence, alors qu’ils pourraient au contraire avoir l’impression de labourer la mer. Ils ne revendiquent pas des droits, ou n’agissent pas par devoir, ceux qui vont distribuer de la soupe dans les gares ou stations de métro, ceux qui vont évangéliser, porte après porte, dans les barres d’immeubles de leurs paroisses, ceux qui apprennent le français à des enfants fraîchement arrivés dans leur ville : ils construisent un monde qui leur ressemble, ils savent que chaque geste compte, ils le voient dans les yeux de ceux qu’ils rencontrent.

Voilà pourquoi ils sont souvent plus joyeux que ceux qui se plaignent de l’inaction supposée de la classe politique. Ainsi, on retourne aux urnes lorsqu’on a goûté la joie de mettre la main à la pâte, parce qu’on sait que nos bras n’y suffiront pas et que la pâte n’en finit pas d’arriver… Contrairement à l’idéal stoïcien qui recommandait « supporte et abstiens-toi » afin de de garantir à chacun la tranquillité dans la vie, sortons du confort et n’ayons pas peur de nous bousculer un peu : « Engage-toi et ne t’abstiens pas ! ».

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