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Une amitié spirituelle

Nouvelle Cité

Juliette Molland et le père Joseph-Marie Perrin.

Henri Quantin - Publié le 24/06/21

Notre chroniqueur, qui vient de publier "L’Église des pédophiles. Raisons et déraisons d’un procès sans fin" (Cerf), nous invite à nous émerveiller devant des exemples de relations lumineuses, comme celle de Juliette Molland et du père Joseph-Marie Perrin. Tous deux jetteront les bases d’un mouvement de laïques consacrées, Caritas Christi, à l’origine des "instituts séculiers" reconnus par Pie XII en 1947.

« Lui, il faut qu’il grandisse ; moi, il faut que je diminue ». Certains disciples du Christ suivent parfois si bien le précepte de saint Jean-Baptiste qu’on finit par les oublier entièrement. À force d’effacement devant le Maître, ils se font presque invisibles. Les historiens qui enquêtent et l’Église qui canonise sortent parfois quelques figures de l’ombre qu’elles avaient choisie, non pas pour trahir leur volonté d’effacement, mais parce que ceux qui ont épousé la Lumière du monde ne peuvent séjourner éternellement dans l’obscurité du boisseau.

Une paroissienne enflammée

C’est pourquoi il est bon de se souvenir du rôle que joua Juliette Molland dans ce qu’Augustin Laffay considère dans Aux origines de Caritas Christi (Nouvelle Cité, 2021) comme « une revendication et une compréhension nouvelles du laïcat chrétien dans l’histoire de l’Église  ». Née en 1902 à Noves, près d’Avignon, Juliette est une jeune paroissienne enflammée d’un zèle apostolique que résume bien cette amusante remarque de son curé : « Elle me remplace un vicaire et elle ne me coûte rien. » Pour Juliette, la paroisse est « le lieu providentiel » désigné par Dieu : pianiste qui tient l’orgue, membre de la JAC (Jeunesse agricole catholique), elle écrit, met en scène et joue les pièces de la kermesse paroissiale, dans une forme d’amateurisme exigeant qui valut à certains de ses spectacles d’être réclamés — et payés —par d’autres paroisses.

Ceux qui s’imaginent qu’une jeune fille chaste est nécessairement timorée pourront méditer ce commentaire d’un spectateur admiratif : « Dans le rôle de Néron, un poignard à la main, le regard furieux, elle lance des éclairs qui donnent des frissons d’épouvante. » Pour s’associer à cette jeune femme brûlante, mettez un homme ; pour écouter cette laïque, mettez un clerc ; pour éclairer cette dirigée assoiffée d’absolu, mettez un directeur attentif aux soins des âmes. Ainsi entre en scène celui qui la secondera dans la fondation des « petites sœurs de sainte Catherine de Sienne », germe de l’institut séculier Caritas Christi

Intuitions et garde-fous

La rencontre décisive a lieu en 1936 : lors d’une retraite de militantes catholiques qu’elle a organisée, Juliette ressent une « harmonie totale » entre ce que dit le prédicateur et ce qui a été son expérience spirituelle. Ce prédicateur est dominicain. À l’âge de 10 ans, il a à la fois perdu la vue et entendu un appel répété à devenir prêtre (impossible pour un aveugle, lui dit un prêtre féru en droit canonique mais peu diplomate). Il s’appelle Joseph-Marie Perrin. À cet homme, la philosophe Simone Weil dira quelques années plus tard qu’elle a envers lui « la plus grande dette » qu’on puisse contracter « envers un être humain », avant d’ajouter : « Votre patience à mon égard ne me paraît pouvoir venir que d’une générosité surnaturelle. »

De 1936 à 1944, le père Perrin se révèle un précieux conseiller pour que Juliette discerne et précise l’appel reçu de fonder « un ordre laïc ». Comment des femmes qui ne se sentent pas faites pour la vie communautaire peuvent-elles néanmoins trouver une manière de vivre les conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance ? Par une « donation » qui ne soit pas une « consécration religieuse », estime Juliette. Une de ses premières compagnes rapporte : « Juliette dit que la chasteté contient tout. Quand le cœur est donné, quand il n’aime plus rien que Dieu, il est conduit tout naturellement à la pauvreté, car il préfère Dieu à tout bien créé ; il est conduit aussi à l’obéissance, car la volonté ne veut plus rien qui ne soit de Dieu et pour Dieu. » Toute la difficulté de Juliette et du père Perrin sera de faire admettre cette vocation particulière, approfondie en commun par les quelques femmes qui aspirent rapidement à suivre cette spiritualité du baptême. Augustin Laffay résume ainsi :

« Ces femmes sans formation théologique spéciale rassemblaient leurs réflexions avec pour boussole les intuitions de Juliette Molland et comme garde-fou les réflexions du père Perrin, l’un et l’autre étant chargés de rédiger les premières constitutions à partir du “brouillon” issu des débats communs ».

C’est sur ce territoire ecclésial inexploré que germeront les « instituts séculiers » reconnus par Pie XII en 1947 et définis plus nettement encore l’année suivante, pour éviter toute confusion avec un modèle monastique : l’apostolat des instituts séculiers, précise le Pape, « doit être fidèlement exercé non seulement dans le siècle, mais aussi, pour ainsi dire, par le moyen du siècle, et par conséquent des professions, des activités, des formes, dans des lieux, des circonstances répondant à cette condition séculière ». Josemaria Escriva de Balaguer utilisa le premier ce statut pour l’Opus Dei et Caritas Christi, continuation sous un autre nom des « petites sœurs de sainte Catherine de Sienne », le suivit de peu.

Juliette s’efface

En centrant son étude sur ces huit années de formation, le frère Augustin Laffay fait œuvre double : d’une part, il expose les combats extérieurs et intérieurs d’une femme qui sent qu’elle est appelée à se donner plus qu’elle ne le fait déjà, mais est tiraillée entre sa paroisse et l’œuvre plus vaste dont elle pressent la nécessité ; d’autre part, il révèle à quel point la rédaction de statuts exige une lente maturation, un mélange de sens du surnaturel et de réalisme pratique, qui ont peut-être manqué à un certain nombre de jeunes communautés aujourd’hui en crise, notamment quand tout reposait à l’excès sur le seul charisme du fondateur.

Dans ces années qui virent l’envol de Caritas Christi, le plus frappant est sûrement l’effacement progressif de Juliette devant une autre « petite sœur », Solange Beaumier, qui devient « servante générale » à sa place et sera reçue par le pape avec le père Perrin en 1946. L’histoire de Juliette témoigne d’un beau mélange d’obstination et d’obéissance, de pugnacité devant les hommes et de confiance, souvent douloureuse, en la Providence. En 1938, alors que l’évêque d’Aix refuse son soutien à cette œuvre nouvelle — il craint notamment qu’elle ne fasse de l’ombre à l’Action catholique traditionnelle —, le père Perrin invite Juliette à un abandon plus profond : « On ne donne pas sa démission au Bon Dieu. Entre ses mains, on n’est que l’argile dont le divin Potier fait ce qui lui semble ; vase d’honneur ou vase d’ignominie. » Ainsi Juliette va-t-elle tout faire pour que l’œuvre voie le jour et se développe, soutenue par l’évêque de Marseille, tout en sachant très lucidement que sa fidélité à sa paroisse l’empêchera de rester à la tête de l’institut. À Noël 1938, Juliette prend solennellement la décision de renoncer à tout ce qui risquerait de l’éloigner de Noves et de son apostolat paroissial. « Selon les termes de sa résolution, elle ne devrait jamais quitter sa paroisse et n’accepterait jamais une charge dans aucune œuvre qui serait incompatible avec cette résolution. »

Les critères d’une « fondation vraie »

À sa mort trente ans plus tard, Juliette, apaisée, peut écrire qu’elle n’a été que « le premier Amen de Caritas Christi à l’appel du Seigneur : demeurer une chrétienne vivant dans le secret du Père sa simple vie, pour le règne de l’amour du Christ au milieu du monde. »

De son côté, en 1987, le père Perrin, dans « Caritas Christi, pourquoi ? », notait trois critères d’une fondation vraie : qu’elle apporte quelque chose de nouveau que le Christ partage avec les siens ; qu’elle réponde aux besoins historiques de son Église ; qu’elle offre à chaque appelé un chemin de sainteté. Dans son retrait de la fondation dont elle fut l’origine, nul doute que Juliette Molland a trouvé ce « chemin de sainteté » qui faisait dire à une de ses amies de Noves qui l’avait connue « tenace jusqu’à l’entêtement » :

« Quand je pense à la douceur émouvante qui émanait à la fin de sa vie de son beau visage ouvert, joyeux et paisible, je mesure un peu le chemin parcouru par cette nature qui ne pouvait se rendre qu’à Dieu. »

Car le cœur de chacun, comme les fondations communes, nécessite le burin de la Grâce pour s’affiner et s’affermir. Alors seulement, son effacement peut aller de pair avec un resplendissement.

aux origines de caritas

Aux origines de Caritas Christi, Juliette Molland, le père Joseph-Marie Perrin et la fondation des petites sœurs de sainte Catherine de Sienn, par Fr. Augustin Laffay, op, Nouvelle Cité, 2021.

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