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Lutte contre la pédophilie dans l’Église : la place de la sanction

TABLICA POŚWIĘCONA PAMIĘCI OFIAR PRZEMOCY SEKSUALNEJ

LOIC VENANCE/AFP/East News

Henri Quantin - Publié le 14/04/21

L’écrivain, qui publie en mai "L'Église des pédophiles. Raisons et déraisons d'un procès sans fin" (Cerf), revient sur la place de la sanction dans la lutte contre la pédocriminalité. Il estime, comme Mgr Éric de Moulins-Beaufort, que le coupable doit plus clairement assumer la gravité de ses fautes.

Comment recevoir dans un esprit ecclésial une lettre adressée à tous les fidèles par la Conférence des évêques de France, lorsque certains points laissent perplexes ou insatisfaits ? La question se pose pour tout catholique qui croit que l’intelligence est un don de Dieu qui inclut l’esprit critique et qui sait que la relation filiale ne devrait jamais être une façon de laisser un autre penser à sa place. Taire une critique au nom de « l’Amour de l’Église » révèle une triste image tant de l’Église que de l’Amour : confusion entre la personne immaculée de l’Église et son personnel pécheur, confusion entre la charité brûlante et la complicité tiède dans la médiocrité sucrée. Jacques Maritain, qui consacra précisément des pages lumineuses à la distinction entre le personnel et la personne de l’Église, donne sans doute une bonne voie pour marquer filialement un désaccord. En 1966, au début du Paysan de la Garonne, sorte d’examen critique de l’après-concile, il rend d’abord grâce pour ce que Vatican II a « décrété et accompli ». Ensuite seulement, il ajoute joliment : « D’autres choses encore j’aurais sans doute aimé rendre grâce, si le concile les avait faites aussi. » Degré d’autorité d’un document ecclésial mis à part, il y a là une démarche précieuse pour recevoir, sans confiance aveugle ni soupçon immédiat, un texte de la Conférence des évêques. Quel que soit le rapport d’un fidèle à la prose épiscopale, il y a, sauf exception, toujours moyen de trouver d’abord de quoi remercier Dieu.

La parole des victimes

Aussi commencerons-nous par une action de grâce pour la place reconnue à la parole des victimes. Non seulement les évêques disent « leur détermination à tout faire pour recevoir les témoignages », mais ils rendent hommage à ceux qui ont parlé : « Grâce à des personnes courageuses et des associations, des adultes qui avaient été victimes enfants ou adolescents ont pu révéler leur histoire ». Cette reconnaissance du rôle fécond des associations réjouit : elle indique bien que l’Église ne peut jamais regarder une victime comme un ennemi. Benoît XVI le disait déjà avec force en 2010 : « Dans la mesure où c’est la vérité, nous devons être reconnaissants de tout éclaircissement. » Il invitait ainsi à ne pas se tromper de coupables : « C’est seulement parce que le mal était dans l’Église que d’autres ont pu s’en servir contre elle. »

On rend donc grâce que la Conférence des évêques de France lui emboîte explicitement le pas, à propos des victimes qui parlent enfin : « Ceux et celles qui s’y risquent ont droit à notre admiration et à notre gratitude. Dénonçant des faits commis dans l’Église et par des ministres de l’Église, ils et elles rendent à l’Église un immense service : celui de pouvoir faire la lumière sur des ténèbres qui l’habitent et qu’elle transportait sans le savoir ou sans vouloir le reconnaître et regarder cela en face. » Nul ne peut nier, en effet, que les associations de victimes, quelles que soient par ailleurs leurs éventuelles arrière-pensées, aient été plus efficaces que bien des évêques pour que la lumière soit faite sur de nombreux abus. 

Si tardif soit-il, cet aveu de cécité n’est pas sans valeur.

On peut également rendre grâce pour la prise de conscience des conséquences des abus sur les victimes, dont les évêques confessent avoir trop longtemps minimisé la gravité : « Nous avons aussi découvert, il faut le reconnaître, l’ampleur du traumatisme vécu par les enfants et les jeunes agressés. Des vies entières ont été bouleversées, rendues compliquées et douloureuses. » Si tardif soit-il, cet aveu de cécité n’est pas sans valeur, dans une société qui fait comme s’il allait de soi que nos prédécesseurs avaient exactement le même regard que nous sur les événements. Tous les fidèles qui ignoreraient encore la profondeur des blessures subies peuvent donc remercier leurs pasteurs de les instruire sans détourner la tête. Tout cela amène logiquement à une dernière action de grâce pour la demande de pardon formulée : « Nous implorons humblement pardon pour tous les cas d’indifférence ou d’incompréhension dont des responsables ecclésiaux ont pu faire preuve. » 

Imprudence coupable

Pourtant, les mots de ce mea culpa nous amènent à un contrepoint, dans l’esprit de Maritain :  d’autres choses aussi, nous aurions aimé rendre grâce, si le document épiscopal les avait dites. « Indifférence ou incompréhension », dit la lettre. Certaines victimes verront là à bon droit une euphémisation commode. L’impression est la même devant une autre formule : « Nous, évêques, reconnaissons que nos prédécesseurs n’ont pas toujours été assez attentifs au sort des enfants agressés. » N’est-ce qu’un manque d’attention ? N’y a-t-il pas eu imprudence coupable, quand un prêtre pédocriminel a seulement été déplacé, restant en contact avec des enfants dans sa nouvelle paroisse ? Dans cette demande de pardon des évêques, il y a surtout une faute qui n’est jamais reconnue comme telle : ne pas avoir sanctionné assez sévèrement un coupable. La principale lacune de la lettre, celle qui empêche une pleine action de grâce pour le chemin parcouru, nous semble dans cette réticence ou cette incapacité à parler clairement de sanction. 

« Ce que les victimes demandent le plus, note la lettre, est l’assurance que l’Église travaille vraiment pour que de tels drames ne se reproduisent plus. » Fort de cette remarque, la CEF insiste sur l’importance de « la formation initiale et continue des prêtres », sur l’amélioration des « moyens de suivre et d’accompagner les prêtres coupables » et de créer « un lieu mémoriel » qui soit aussi « un lieu pédagogique pour former les générations futures à la vigilance sur les dérives possibles du pouvoir spirituel ». Soit, mais puisqu’il s’agit d’écouter les victimes, on ne peut s’empêcher de penser à ce que racontait une victime de Bernard Preynat à Mgr Crepy, dans un dialogue paru dans La Vie en 2018 : « La dernière fois que j’ai rencontré Mgr Barbarin, il m’a expliqué que, grâce à moi, il avait fait envoyer une circulaire à tous les prêtres du diocèse pour leur rappeler leur devoir, et notamment de ne jamais faire le catéchisme sans la présence d’un adulte, d’être dans un endroit ouvert pour la confession des enfants. Et je lui ai dit : “Vous n’avez rien compris ! Mettre tout le monde dans le même sac en ne voulant pas condamner les “brebis galeuses”, c’est-à-dire les pervers sexuels, c’est jeter l’opprobre sur l’ensemble des prêtres.” »

Pas de miséricorde sans vérité

Certes, à cette accusation un peu vive, Mgr Crepy répondit, non sans raisons, que « poser la loi ne veut pas dire que les gens sont coupables », mais, malgré cette légitime nuance, on peut déplorer que l’approche de la CEF mette bien plus l’accent sur la nécessité d’une prévention générale que sur la sanction individuelle nécessaire. Le risque est bien réel d’accentuer une ère du soupçon généralisé, très nettement présent dans un autre passage du texte : « Soyons vigilants dans les paroisses, communautés, mouvements, les uns vis-à-vis des autres. » Benoît XVI était autrement plus clair quand il notait, toujours en 2010 : « La vigilance de l’Église est donc nécessaire, tout comme la punition de celui qui a failli, et surtout son exclusion de tout contact avec des enfants. » 

Sur ce point, on aurait aimé rendre grâce de ce que la CEF admette enfin que beaucoup de manquements graves de la hiérarchie sont venus in fine d’un dévoiement de la miséricorde et d’une perte profonde de la valeur de la pénitence. Individuellement, certains évêques l’ont pourtant bien dit au cours des dernières années. Mgr Aupetit déclarait en 2018 à Famille chrétienne : « Mais je crois aussi que quelque chose n’a pas été clair dans notre articulation entre la vérité du péché et la miséricorde qui peut s’exercer. On a pu se dire à un moment : pour aider ce prêtre à s’en sortir, faisons-lui miséricorde et tout va s’arranger. Malheureusement, ce n’est pas comme ça que ça se passe. La miséricorde ne peut s’exercer que dans la vérité. Nous avons exercé trop vite une miséricorde qui n’était pas adéquate. » De façon plus développée, Mgr de Moulins-Beaufort rappela de son côté que « le pardon suppose que le coupable reconnaisse le mal qu’il a commis et en assume la gravité ». Mettant en avant une crise profonde de la pénitence, il rappelait que « la miséricorde du Christ ne consiste jamais à nous faire penser que le péché ne serait pas si grave mais au contraire à nous en révéler le caractère toujours mortifère ». Il n’hésitait pas à évoquer la légitimité que peut avoir « l’engagement dans une expiation consentie à vie », concluant ainsi : « Après tout, dans un monde marqué par le péché, que des hommes aient péché gravement, semant un trouble social, et consentent à ce que le péché les prive de l’accomplissement qu’ils avaient rêvé pour leur vie, est proprement chrétien. » Benoît XVI, avec la magistrale clarté qu’il savait donner à la vérité, remarquait aussi à propos des années soixante—soixante-dix: « La conscience dominante affirmait que l’Église ne devait plus être l’Église du droit mais l’Église de l’amour, elle ne devait pas punir. On avait perdu la conscience que la punition pouvait être un acte d’amour. »

Le rôle de la sanction

Le rôle de la sanction est certes implicitement présent dans le document de la CEF : « Nous savons que la saisine de la justice, tant civile que canonique, est une obligation et un bienfait nécessaire. » Toutefois, quand il s’agit de parler des coupables, les seuls verbes utilisés sont « suivre » et « accompagner », jamais « punir ». Et quand il s’agit de déplorer ce qui n’a pas été fait, l’absence de sanction n’est jamais indiquée. Dans la péroraison de la lettre, on lit ainsi : « Disons notre commune désolation devant les crimes commis et subis et notre profonde humiliation que des membres du Christ aient été si peu attentifs et parfois si peu prêts à entendre et à accompagner. » On aimerait vraiment pouvoir rendre grâce pour quelques mots en plus dans cette phrase, par exemple : « Si peu prêts à punir les coupables » ou aussi « Si peu prêts à refuser l’accès au sacerdoce à un candidat trouble ».  

Aux parents d’une des victimes de Bernard Preynat, Mgr Decourtray, alors archevêque de Lyon, écrivit : « Il y a du “diabolique” dans cette affaire et le “coupable” n’est qu’une victime que je vais tenter de libérer. » Le double usage des guillemets pour « diabolique » et pour « coupable » témoigne bizarrement d’une crainte identique pour utiliser un terme jugé d’un autre âge et pour dénoncer le pédocriminel avec le mot qui s’impose en justice. Il y a des guillemets qui justifieraient plus de demande de pardon que les « indifférences » et les « incompréhensions ».

Nommer clairement le mal

La lettre des évêques est datée du 25 mars. Le même jour, le pape François rendait hommage à Dante et à sa mission prophétique résumée par quelques vers de la Divine Comédie : « La conscience obscurcie/ou par sa faute ou par celle d’autrui/ trouvera ta parole brutale. / Néanmoins, écartant tout mensonge, / porte au jour ta vision tout entière, / et laisse gratter là où est la gale » (Paradis, 124-129). Tout homme, clerc comme laïc, qui hésite à nommer clairement un mal nuisible peut s’inspirer de ce conseil. Il est vrai que, chez Dante, il résonne au Paradis : là seulement, sans doute, l’action de grâce, comme la vision, pourra être pleine et entière. 

Tags:
abus sexuelsJustice
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