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La construction du Sacré-Cœur de Montmartre et la Commune

Basilique Montmartre

© Leemage via AFP

La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre en cours de construction en 1882.

Jean Duchesne - Publié le 10/04/21

Les promoteurs du Vœu national à l’origine du Sacré-Cœur dénonçaient, comme les "communards", l’immoralité du Second Empire. Leur basilique est un lieu de prière incessante pour tous.

La basilique qui couronne le sommet de la butte Montmartre à Paris a été inscrite aux Monuments historiques en octobre dernier et devrait être classée comme telle en 2021. Mais cette perspective a suscité des réactions dont l’hostilité péremptoire a infailliblement été relayée dans les médias. Le 150e anniversaire ce printemps de la Commune de Paris vient nourrir cette polémique, mais le lien est loin d’être évident. Essayons d’y voir un peu clair.

De l’inscription au classement

L’idée de préserver les monuments reconnus appartenir au patrimoine national est apparue sous la Révolution française et a été progressivement mise en œuvre au XIXe siècle. L’inscription sur la liste de ces monuments est arrêtée localement par les services des affaires culturelles et permet de recevoir des aides publiques pour leur conservation et leur transmission. Le classement est décidé ensuite au niveau national et autorise une plus large participation de l’État. Le Sacré-Cœur de Montmartre entre sans conteste dans la catégorie des sites à protéger ainsi : il recevait (avant la crise sanitaire) dix millions de visiteurs par an et il est, avec la Tour Eiffel, Notre-Dame, le Louvre et les Champs-Élysées de la place de la Concorde à l’Arc de Triomphe, un des emblèmes de la ville de Paris dans le monde entier.

Mais quel rapport cet édifice religieux peut-il avoir avec la Commune de Paris ? On a entendu dire que son inscription conduisant son classement comme monument historique était une insulte à la mémoire des insurgés de mars 1871, victimes deux mois plus tard d’une impitoyable répression. De fait, tout a commencé au sommet de la butte, lorsque des troupes du gouvernement replié à Versailles après la défaite face aux Prussiens sont venues là récupérer des canons. Une foule qui n’avait pas accepté la capitulation s’y est opposée, les soldats ont refusé de faire usage de leurs armes, leur général a été arrêté et peu après sommairement exécuté par des excités, de même qu’un autre général qui se trouvait là en civil et avait été reconnu. Mais plus rien d’important ne se passe ensuite à Montmartre et c’est sur une autre colline plus à l’Est, au Père-Lachaise, que la Commune s’achève dans le sang. 

Un imprévu tragique, mais qui ne change rien au fond

L’insurrection n’a en rien modifié le projet, conçu dès la chute Napoléon III début septembre et formalisé début décembre 1870, de construire à Paris une église dédiée au Sacré-Cœur afin d’ »obtenir la délivrance du souverain pontife et de la France ». Avant même l’humiliation de la guerre perdue, il y avait donc la « captivité » au Vatican du Pape privé de son autonomie temporelle, puisque l’armée française vaincue ne garantissait plus son indépendance vis-à-vis de la monarchie italienne. Parmi « les malheurs qui désolent la France et les malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore », les promoteurs laïcs de ce vœu de bâtir un sanctuaire à Paris n’ont certainement pas plus que quiconque prévu la Commune. 

Les violences occasionnées n’ont rien changé pour eux. Ils ne les ont pas ignorées (si c’était le cas, on le leur reprocherait encore plus), mais n’en ont pas tiré parti. Pour eux, la cause de tous les « malheurs », c’était le cynisme « bourgeois », affairiste et jouisseur du Second Empire, et la révolte populaire n’était qu’un des effets de cette immoralité. Ce qui confirme que l’insurrection de mars-mai 1871, toute tragique qu’elle ait été en tant que brève guerre civile, n’a été dans l’affaire qu’un épisode adventice, c’est que le site du sommet de la colline de Montmartre a été choisi en 1872 par Mgr Guibert, archevêque de Paris, pour de tout autres raisons et même pour éviter tout rapprochement entre l’Église et l’histoire de la Commune.

Le choix de Montmartre

C’était d’abord un haut-lieu chrétien depuis le martyre de saint Denis au IIIe siècle, une grande abbaye bénédictine féminine de 1133 à 1790 et la fondation de la Compagnie de Jésus par saint Ignace de Loyola et ses compagnons en 1539. Et puis, alors que les traces de tout cela étaient à mi-pente au milieu de maisons, le haut de la butte était inoccupé comme terrain militaire. On avait en effet construit, autour de la cuvette parisienne, des forts défensifs sur les hauteurs (seize en tout), sauf celles plus proches du centre qui, comme Montmartre, s’étaient retrouvées à l’intérieur des remparts et administrativement intégrées dans la ville au milieu du XIXe siècle, mais restaient stratégiques. C’est pourquoi des canons étaient parqués là en mars 1871, après le siège de Paris par les Prussiens (de septembre 1870 à janvier 1871).

Pour éviter justement que l’église promise soit interprétée comme un mémorial de l’anticléricalisme de la Commune, Mgr Guibert a rejeté l’emplacement à Belleville où son prédécesseur, Mgr Darboy, et d’autres ecclésiastiques avaient été fusillés comme otages. La référence était des monuments aussi visibles que Notre-Dame de Fourvière qui venait d’être édifiée à Lyon et Notre-Dame de la Garde reconstruite agrandie à Marseille. De plus, un sanctuaire analogue dans la capitale serait non seulement parisien, mais encore national.

Un symbole de la liberté de conscience et d’expression

Car si le Sacré-Cœur a de telles proportions, c’est parce que l’afflux massif des dons (plus de dix millions) de croyants partout en France en a donné les moyens, sans qu’il en ait coûté un sou à l’État. On ne trouve pas la moindre allusion à la Commune, ni dans les appels de fonds, ni sur ou dans le bâtiment. Autrement dit, ce fut la manifestation publique et collective de convictions, sans chercher à en contrer d’autres et encore moins à punir quiconque, avec un appui officiel limité au vote d’une loi (jamais remise en cause) autorisant l’achat du terrain. La basilique reste donc le gage précieux d’un bien qui devrait être incontestable en démocratie : la liberté de conscience et d’expression qui, de surcroît, n’entrave aucune autre.

C’est pourquoi ceux qui s’estiment offensés par la simple existence du Sacré-Cœur ont le droit de le dire, mais il est au moins aussi légitime d’affirmer, en le démontrant, qu’ils se trompent. Leur sentiment ne repose pas sur des faits mais en est un — surtout aujourd’hui où il suffit parler au nom de victimes pour être écouté. Il est cependant permis de relever deux choses. L’une est que les idéaux des « communards », tout inspirants et « prophétiques » qu’ils aient pu être, ont aussi justifié des meurtres et des dictatures totalitaires. L’autre est qu’il est peu cohérent de s’ériger en défenseur des libertés les plus essentielles si l’on veut détruire ou dénaturer l’œuvre offerte à Paris, à la France et au monde par un mouvement populaire soutenu pendant plus de cinquante ans (la basilique n’a été achevée qu’en 1923).

Le signe du Sacré-Cœur 

Il faut aller encore plus loin, et s’interroger sur le message dont le Sacré-Cœur est le signe. Ce qu’il rappelle, ce n’est évidemment pas la Commune de Paris. Car quand on l’aperçoit, même de loin, il faut savoir que là-bas, de nuit comme de jour, se relayant sans interruption, même pendant les guerres et aujourd’hui le confinement, des gens — et en majorité des laïcs — sont en prière devant le Christ eucharistique exposé. S’ils se tiennent ainsi devant Jésus réellement présent et vivant, c’est pour l’écouter, percevoir et partager les « sentiments » qui l’animent (et que rapporte Philippiens 2, 5-11, relu pour les Rameaux) — ce que la tradition spirituelle a appelé son Cœur. Il n’y est aucunement question de s’égaler à Dieu pour régner, mais de s’offrir comme et avec son Fils pour que le mal s’épuise face au pardon.

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