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Méditation du Vendredi saint : « Tous frères dans la création mais aussi la rédemption »

FATHER RANIERO CANTALAMESSA

Antoine Mekary | ALETEIA

P. Raniero Cantalamessa, ofmcap - publié le 02/04/21

Prédicateur de la Maison pontificale, le père capucin Raniero Cantalamessa a prononcé ce vendredi 2 avril la méditation du Vendredi saint.

Le 3 octobre dernier, sur la tombe de saint François à Assise, le Saint-Père signait son encyclique sur la fraternité, Fratelli Tutti. En peu de temps, ce texte réveillait dans de nombreux cœurs l’aspiration à cette valeur universelle, il mettait en lumière les nombreuses blessures qui s’y opposent dans le monde d’aujourd’hui, il indiquait les moyens de parvenir à une véritable et juste fraternité humaine et nous exhortait tous – personnes et institutions – à œuvrer pour elle.

L’encyclique s’adresse idéalement à un très large public, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église : en pratique, à l’humanité tout entière. Elle recouvre de nombreuses sphères de la vie, du privé au public, du religieux au social et au politique. Compte tenu de l’horizon universel qui est le sien, elle évite – à juste titre – de limiter le discours à ce qui est propre aux chrétiens et qui s’adresserait à eux de manière exclusive. On trouve cependant, vers la fin de l’encyclique, un paragraphe où le fondement évangélique de la fraternité se résume en peu de mots, mais de manière ardente. Voici ce qu’il dit (Fratelli Tutti, 277) : 

D’autres s’abreuvent à d’autres sources. Pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité se trouve dans l’Évangile de Jésus-Christ. C’est de là que surgit « pour la pensée chrétienne et pour l’action de l’Église le primat donné à la relation, à la rencontre avec le mystère sacré de l’autre, à la communion universelle avec l’humanité tout entière comme vocation de tous » .

Le mystère de la croix que nous célébrons nous permet – voire, nous contraint – à nous concentrer précisément sur ce fondement christologique de la fraternité, en laissant de côté tous les autres.  

Pour comprendre le nouveau lien de fraternité apporté par le Christ, nous devons garder à l’esprit les différentes significations et les différents domaines d’application du terme « frère ». Dans le Nouveau Testament, « frère » signifie – au sens premier du terme – la personne née du même père et de la même mère : Pierre est le frère d’André ; Jean est le frère de Jacques, et ainsi de suite. 

Deuxièmement, on dit que les « frères » sont ceux qui appartiennent au même peuple et à la même nation. Ainsi Paul se dit-il prêt à devenir anathème, séparé du Christ, pour ses frères selon la chair, qui sont les Israélites (cf. Rm 9, 3). Employant le même titre de « frères », l’apôtre s’adresse à ses auditeurs juifs, lorsqu’il parle dans leurs synagogues (Ac 13, 26), comme le fait Pierre le jour de la Pentecôte en s’adressant à la foule des juifs et des prosélytes (Ac 2, 29). Il est clair que dans ces contextes comme dans d’autres, le terme « frères » désigne des hommes et des femmes, des frères et des sœurs.

Lorsqu’on élargit son horizon, on en vient à appeler frère chaque personne humaine, par le fait d’en être un. Le frère est ce que la Bible appelle le « prochain ». « Celui qui a de la haine contre son frère … » (1 Jn 2, 9) signifie : celui qui a de la haine contre son prochain. Quand Jésus dit : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40), il désigne toute personne humaine ayant besoin d’aide. 

Mais à côté de toutes ces significations anciennes et familières, dans le Nouveau Testament, le mot « frère » désigne de plus en plus clairement une catégorie particulière de personnes. Les disciples de Jésus sont entre eux des frères, ceux qui accueillent ses enseignements. Jésus leur dit : « Vous n’avez qu’un seul maître […] et vous êtes tous frères » (Mt 23, 8) et aussi : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? […] Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (Mt 12, 48-50).

Ce n’est qu’après sa résurrection, que, pour la première fois, Jésus appelle ses disciples « frères ».

Dans cette ligne, la Pâque marque une étape nouvelle et décisive. Grâce à elle, le Christ devient « le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8, 29). Les disciples deviennent frères dans un sens nouveau et très profond ; non seulement ils partagent l’enseignement de Jésus, mais aussi son Esprit, sa vie nouvelle de ressuscité. Il est significatif que ce n’est qu’après sa résurrection, que, pour la première fois, Jésus appelle ses disciples « frères » : « Va trouver mes frères– dit-il à Marie de Magdala – pour leur dire que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». (Jn 20, 17) Dans le même sens, l’auteur de la Lettre aux Hébreux écrit : « Celui qui sanctifie, et ceux qui sont sanctifiés, doivent tous avoir même origine ; pour cette raison, Jésus n’a pas honte de les appeler ses frères » (He 2, 11). 

Après Pâques, c’est là l’usage le plus courant du terme « frère » ; il désigne le frère dans la foi, membre de la communauté chrétienne. Frères « de sang » ici aussi, mais du sang du Christ ! Un nouveau type de fraternité est apparu, qui ne remplace pas les précédents, mais les couronne. Nous sommes frères – non seulement à titre de création, mais aussi de rédemption ; non seulement parce que nous avons tous le même Père, mais parce que nous avons tous le même frère, le Christ, qui est le « premier-né d’une multitude de frères. »

À la lumière de tout cela, il nous faut maintenant faire quelques réflexions actuelles. On construit la fraternité exactement de la même manière que l’on construit la paix, selon les mots du Saint-Père, c’est-à-dire de manière « artisanale » ; en partant de tout près, de nous, et non de grands projets, avec des objectifs ambitieux et abstraits. Cela signifie que la fraternité universelle commence pour nous par la fraternité au sein de l’Église catholique. Je laisse aussi de côté, pour une fois, le deuxième cercle qui est la fraternité entre tous les croyants en Christ, c’est-à-dire l’œcuménisme.

La fraternité catholique est déchirée ! La tunique du Christ a été déchirée en morceaux par les divisions entre les Églises ; mais – ce qui n’est pas moins grave – chaque morceau de la tunique est souvent divisé, à son tour, en plusieurs morceaux. Je parle, bien sûr, de l’élément humain de la tunique, car la véritable tunique du Christ – son corps mystique animé par l’Esprit Saint – personne ne pourra jamais la déchirer. Aux yeux de Dieu, l’Église est « une, sainte, catholique et apostolique », et le restera jusqu’à la fin du monde. Cela n’excuse cependant pas nos divisions, mais les rend plus coupables et devrait nous pousser encore davantage à les assainir.

Dans les Actes des Apôtres, Pierre fait référence au cri que Moïse adressa un jour en Égypte aux Juifs qui se disputaient entre eux : « Vous êtes frères : pourquoi vous faire du mal les uns aux autres ? » (Ac 7, 26 ; cf. Ex. 2, 13) Il n’est pas difficile de comprendre qui dans l’Église aujourd’hui prononce – douloureusement et contraint souvent à le faire en silence – ces mots.

Quelle est la cause la plus fréquente des divisions entre catholiques ? Ce n’est pas le dogme, ce ne sont pas les sacrements et les ministères, toutes choses que par la grâce singulière de Dieu nous conservons intactes et unanimes. C’est l’option politique, lorsqu’elle prend le relais de l’option religieuse et ecclésiale et épouse une idéologie. Voilà le véritable facteur de division dans certaines parties du monde, même s’il est passé sous silence ou nié avec mépris. C’est un péché, au sens le plus strict du terme. Cela signifie que « le royaume de ce monde » est devenu plus important, dans son cœur, que le Royaume de Dieu. 

Je crois que nous sommes tous appelés à faire à ce sujet un sérieux examen de conscience et à nous convertir. C’est l’œuvre par excellence de celui dont le nom est « diabolos », c’est-à-dire le diviseur, l’ennemi qui sème l’ivraie, comme le définit Jésus dans sa parabole (cf. Mt 13, 25). 

Nous devons apprendre de l’Évangile et de l’exemple de Jésus. Il y avait, autour de lui, une forte polarisation politique. Certains étaient pour la résistance, y compris armée, contre la domination romaine, d’autres – par intérêt, ou pour éviter de pires maux – étaient pour une coexistence pacifique. Il y avait quatre partis, ceux des Pharisiens, des Sadducéens, des Hérodiens et des Zélotes. Jésus ne prit parti pour aucun d’entre eux et résista vigoureusement aux tentatives de l’entraîner d’un côté ou de l’autre. Non parce qu’il ne se souciait pas du destin politique de son peuple, mais parce qu’il se souciait infiniment plus de son destin spirituel, c’est-à-dire du royaume de Dieu qu’il était venu lui apporter. 

Jésus aimait son pays. Il pleura sur lui, prévoyant son sort (Cf. Lc 19, 41), mais il ne fomenta pas de troubles, s’alignant d’un côté et se dressant contre l’autre. La communauté chrétienne primitive le suivit fidèlement dans ce choix. C’est un exemple surtout pour les pasteurs qui doivent être les bergers de tout le troupeau, et non d’une partie seulement. Ils sont donc les premiers à devoir faire un sérieux examen de conscience et se demander où ils mènent leur troupeau, de leur côté ou du côté de Jésus. 

Jésus ne s’est jamais dérobé à sa tâche de maître. Dans l’Évangile, il donne toutes les indications éthiques nécessaires au bien personnel, familial, social et économique du monde. Sa morale embrasse tous les devoirs, insistant surtout sur le devoir envers les pauvres et les plus petits. Mais elle laisse à chacun, au cours de l’Histoire, la tâche d’appliquer son enseignement dans sa propre sphère et selon ses propres responsabilités.

Le Christ est venu annoncer « la paix pour ceux qui étaient loin, la paix pour ceux qui étaient proches ».

Le concile Vatican II confie cette tâche avant tout aux laïcs. Elle peut prendre la forme de choix différents, à condition qu’ils soient toujours respectueux des autres et pacifiques. Parmi les apôtres, il y avait de la place pour Matthieu qui était percepteur d’impôts pour le compte des Romains, et pour Simon qui venait des rangs opposés des Zélotes. Il n’est pas dit que ces deux apôtres avaient complètement abandonné leurs anciennes convictions, mais ils avaient découvert quelque chose qui relativisait leurs différences et leur permettait de les vivre « réconciliées ». Peut-être même plaisantaient-ils entre eux sur leur passé, vu que dans l’Évangile, ils continuent à s’appeler par ces surnoms qui rappellent leurs origines.

Le Christ est venu annoncer « la paix pour ceux qui étaient loin, la paix pour ceux qui étaient proches ». (Cf. Ep 2, 17) C’est-à-dire à ceux qui étaient proches par leur profession de la même religion, mais loin de cœur l’un de l’autre. La paix donc entre l’Église et le monde, et la paix entre les chrétiens et les chrétiens dans l’Église. « Par lui, en effet, les uns et les autres, nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père ». (Ep 2, 18) S’il est un don ou un charisme propre que l’Église catholique doit cultiver au profit de toutes les Églises, c’est bien celui de l’unité. 

À Celui qui est mort sur la Croix « afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 52), nous adressons en ce jour, « d’un cœur contrit et l’esprit humble », la prière que l’Église lui adresse à chaque messe avant la communion :

Seigneur Jésus, tu as dit à tes apôtres : « Je vous laisse la Paix, je vous donne ma Paix. » Ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Eglise. Pour que ta volonté s’accomplisse, donne-lui toujours cette Paix. Toi qui vis et règne pour les siècles des siècles, Amen.

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