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« La conversion écologique passe d’abord par une conversion intérieure »

ECOLOGIE

© Donny Hery - Shutterstock

Stanislas de Larminat - Fabien Revol - Publié le 11/02/21

Unis par la même vision et le même respect de la Création, les chrétiens divergent parfois entre eux sur le diagnostic et les priorités écologiques. Deux spécialistes s’en expliquent auprès d’Aleteia.

Deux chrétiens spécialistes de l’écologie, un théologien et un scientifique, se sont livrés au débat sur leur interprétation respective de l’encyclique Laudato si’dans L’Écologie, nouveau jardin de l’Église, publié aux éditions Peuple libre. Partageant tous deux la même prise de conscience écologique, l’un plaide pour l’urgence de la réflexion sur le sens de l’action écologique, l’autre se méfie du catastrophisme éclairé. Ils expliquent le sens de leur démarche à Aleteia, ainsi que leurs grands points de convergence et de divergence.

Aleteia : Les questions environnementales paraissent très consensuelles dans l’Église, et pourtant vous parlez de controverse dans le titre de votre ouvrage. Laudato si’ fait une analyse qui rejoint celle de la plupart des discours écologiques. En quoi y aurait-il des clivages ?
Fabien Revol : Un an et demi après la publication de Laudato si’, je me suis efforcé de faire une typologie des réactions exprimées sur l’encyclique. J’ai réalisé qu’elles étaient plus complexes qu’il n’y paraît entre les chrétiens qui acceptent le chemin de conversion proposé par le Pape et ceux qui, bien que légitimistes, ne comprennent pas la démarche de l’Église dans ce champ de réflexion. D’autres nettement opposés à ce texte, pensent que l’écologie est un attrape-nigaud dans lequel le Pape s’était fait prendre. La position originale et étonnante de Stanislas de Larminat m’a semblé mériter un détour et un dialogue pour discerner ce qui pourrait relever chez lui de la fidélité ou de l’opposition au texte pontifical.

En quoi serait-il possible d’être un chrétien fidèle au magistère et réservé sur telle ou telle interprétation de Laudato si’ ? Y a-t-il une place, comme le dit le père Nicolas Buttet dans sa préface, pour une forme « de consensus dissensuel ou de dissension consensuelle », en particulier sur les aspects scientifiques évoqués dans Laudato si’ ? 
Stanislas de Larminat : Le premier chapitre de l’encyclique consacré à « ce qui se passe dans notre maison », a recours à un « consensus scientifique » (LS, n. 23) par exemple sur les questions climatiques. Mais ce chapitre se termine en précisant que « l’Église n’a pas de parole définitive et doit promouvoir le débat honnête entre scientifiques en respectant la diversité d’opinions » (LS, 61). Ayant eu le privilège d’avoir un long débat avec des représentants du Groupe intergouvernemental d’étude sur l’évolution du climat (GIEC) en présence d’un évêque, je m’exprime en tant que scientifique et en tant que laïc catholique fidèle au Magistère dans le cadre de cette légitime diversité d’opinion. Je reste ainsi assez critique sur les modèles numériques qui se présentent comme des modèles de connaissance écologique. Ils prétendent établir des prévisions planétaires, alors qu’ils ne sont pas capables de calculer des degrés de certitude sur des relations de cause à effet. Je vois, de la même manière, une grande source de confusion dans les concepts d’empreinte écologique ou d’anthropocène [l’incidence des activités humaines sur l’écosystème, Ndlr] qui n’ont, pour moi, aucun fondement scientifique.

Fabien Revol : Je n’ai pas de prétentions pour entrer dans ces débats scientifiques. Mon approche est essentiellement tournée vers la philosophie des sciences. Je considère que les objets mathématiques sont essentiellement des objets construits, des éléments de langage qui n’appartiennent donc pas au réel. Je suis gêné par les dimensions quantifiable et mesurable de la méthode expérimentale qui permettent à l’homme d’être « maître et possesseur de la nature », comme l’explique Descartes. Je suis critique sur cette finalité de la science, même si je reconnais à la science une place légitime dans l’activité humaine et une performance impressionnante dans le champ de la technique quand cette dernière est au service de la dignité de la personne humaine et de l’intégrité des écosystèmes. C’est d’ailleurs une des mises en garde de Laudato si’ appelant à « mettre l’être humain à sa place, et mettre fin à ses prétentions d’être un dominateur absolu de la terre » (LS, 75).

Certes la science ne dit pas le tout du réel. Mais il ne faut pas mépriser la science. Sinon, une morale désincarnée, purement dans les principes abstraits, n’aurait pas plus de sens qu’une morale sans principe.

Dans quelle mesure la science, en particulier la science expérimentale, dit la vérité ?
Fabien Revol : La science est, pour moi, un filtre humain qui dit peut-être quelque chose du réel, mais ce réel n’est que partiellement décrit. J’attache beaucoup d’importance aux dimensions métaphysique, ontologique ou théologique comme chemins d’accès dans la recherche de la vérité. Ceci étant, la pleine Vérité ne se manifestera que dans la révélation ultime de Dieu à la fin des temps. En attendant, je privilégie plutôt la recherche de ce qui est bien et insiste particulièrement sur la connaissance transformative, c’est-à-dire celle à laquelle on accède par l’échange d’expériences personnelles, dont celle de Dieu.

Stanislas de Larminat : J’aspire, bien sûr, à cette révélation ultime de la Vérité. Toutes les portes d’entrée nous en donnent un aperçu, bien fragile étant donnée notre nature blessée. Certes la science ne dit pas le tout du réel. Mais il ne faut pas mépriser la science. Sinon, une morale désincarnée, purement dans les principes abstraits, n’aurait pas plus de sens qu’une morale sans principe. C’est pourquoi les recherches du vrai et celle du bien ne me paraissent pas incompatibles. Mais le vrai, comme le bien, sont des dons que l’on reçoit. J’ai tendance à me méfier de la subjectivité des expériences personnelles.

« Tout est lié » dit l’encyclique : quelle orientation pastorale majeure retenez-vous de Laudato si’
Stanislas de Larminat : Au plan pastoral, l’encyclique insiste beaucoup sur le devoir exprimé dans la Genèse de « garder la création ». L’analyse hébraïque de cette expression renvoie à la vocation de l’homme d’être un gouverneur sage de la création. Mais j’insiste également sur la vocation de l’homme de ne pas négliger le soin à apporter à notre « terre intérieure ». La conversion écologique passe d’abord par une conversion intérieure. Tout est lié, comme le dit l’encyclique !

Fabien Revol : Je partage cette analyse : tout est lié. Cette phrase est fondatrice du concept de l’écologie intégrale : les liens entre Dieu, l’homme, autrui et les créatures non humaines sont indissociables comme les quatre sommets d’un tétraèdre. Chacun de ces sommets a sa valeur propre, mais que viennent à manquer une seule de ces liaisons et le tétraèdre de l’écologie intégrale devient bancal. Mais comme le dit Stanislas, la place de la conversion est première tant sur le plan personnel que sur le plan communautaire afin d’entrer dans le regard de Dieu sur la création, préalable nécessaire à toute mise en œuvre de l’écologie intégrale.

Stanislas de Larminat : J’ai apprécié la capacité de Fabien à vulgariser le concept d’écologie intégrale. Toutefois, dans cette théologie de la relation, je distingue, avec beaucoup de philosophes, ce qu’est une relation accidentelle, par exemple un lien de cause à effet, et une relation essentielle qui, sauf à mettre en péril la créature, ne doit pas nier l’existence du créateur. En cela, tout n’est pas lié de manière identique.

Je vois dans une forme d’écologie de la contrainte de nombreuses limites à la fécondité de l’action qui doit être nourrie par un chemin vers une écologie du sens, qui « fait sens ».

En termes d’action écologique, quelles sont selon vous les priorités stratégiques que les chrétiens doivent soutenir ?
Fabien Revol : Nos chemins divergent par exemple quand il s’agit de démographie, de croissance verte, de principe de précaution, de démocratie… Je renvoie le lecteur à notre ouvrage sur ces divers points. Personnellement, au plan de l’agir, je ressens comme incontournable une forme de révolution de l’ensemble de notre paradigme technocratique, productiviste et consumériste. Je vois dans une forme d’écologie de la contrainte de nombreuses limites à la fécondité de l’action qui doit être nourrie par un chemin vers une écologie du sens, qui « fait sens ». Pour cela, je considère comme nécessaire la construction d’un consensus social sur les questions écologiques entre l’urgence des réponses à apporter aux situations de détresse écologique et le besoin que ces actions découlent naturellement de notre compréhension de ce que signifie habiter le monde compris comme « maison commune ».

Stanislas de Larminat : Concrètement, je me méfie d’un excès de contraintes et privilégie tout ce qui peut ancrer nos politiques et nos économies dans une approche anthropologique, notamment autour de la dignité sociale de la personne et de la liberté. Pour moi, l’homme est une solution, pas un problème. Je développe l’idée d’un « libéralisme éclairé » qui éviterait de dériver vers des organisations alternatives trop liberticides. Quant au consensus social, il a bien des mérites, mais je regrette le recours à de faux consensus scientifiques qui, en la matière, ne sont que des arguments d’autorité et n’apportent aucune autorité aux arguments. Je plaide pour multiplier les débats scientifiques contradictoires et publics. Ils sont biaisés au sein de la communauté scientifique et dans les instances sociales et, hélas, presqu’inexistants dans les structures de l’Église.

Fabien Revol : Notre ouvrage, en tout état de cause, me semble atteindre l’objectif commun que nous nous étions fixés : apporter un peu d’apaisement dans les opinions, et dans l’Église en particulier, sur un sujet particulièrement clivant, celui de l’écologie.

© Peuple libre

Stanislas de Larminat, Fabien Revol L’écologie, nouveau jardin de l’église — Dialogue et controverse, pour que justice et paix s’embrassent, préface du Père Nicolas Buttet, Édition Peuple Libre, novembre 2020, 328 pages, 22 euros.

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