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La Birmanie entre les mains des militaires et des investissements chinois

Myat Thu Kyaw / NurPhoto via AFP

Un policier anti-émeute à Yangoun lors d'une manifestation contre le coup d'État militaire au Myanmar, le 11 février 2021.

Jean-Baptiste Noé - Publié le 11/02/21

Le coup d’État des généraux achève la reprise en main du pouvoir amorcée par l’armée à l’automne 2020. Le contrôle militaire du pays s’accompagne d’investissements massifs de la part de la Chine, sans qu’il soit possible d’attribuer à Pékin l’origine de la chute de la transition démocratique.

Pour spectaculaire qu’il soit, le coup d’État en Birmanie n’est qu’un élément dans le processus de reprise en main politique engagé par les militaires depuis septembre 2020. L’armée birmane est confrontée à un double phénomène de désagrégation : les volontés indépendantistes des peuples non-birmans de Birmanie, le contrôle de plus en plus fort de la Chine, le pays étant devenu une espèce de protectorat de fait. La junte militaire a pris prétexte de la crise sanitaire, alors que le pays est très peu touché, pour suspendre les libertés publiques et étendre sa mainmise sur les populations. Au mois de mars 2020 déjà, elle avait décrété un couvre-feu sur l’ensemble du pays et renforcé les contrôles policiers sur le territoire et fermer les frontières. Depuis, le pays est quasiment coupé du monde : il est presque impossible d’y entrer ou d’en sortir.

Seuls sont autorisés, au compte-goutte, les trafics de marchandises. La population est comme assignée à résidence, ne pouvant plus circuler dans le pays ni se rendre à l’étranger. Le trafic de drogue en revanche, dont la Birmanie est un grand producteur (opium, héroïne et méthamphétamines) fonctionne toujours. Les aéroports internationaux sont bloqués et les circulations internes entre les villes et les régions sont très fortement restreintes. Ces mesures permettent à l’armée de contrôler le pays et les mouvements de circulation, empêchant les contestations et les révoltes. L’armée birmane a renforcé sa présence et ses opérations dans les États d’Arakan et du Nord-Karen. Après avoir combattu les Rohingyas en 2016, c’est désormais l’ethnie bouddhiste arakanaise qui est visée et principalement son groupe armé, l’Arakan Army (AA). Les velléités indépendantistes de cette ethnie expliquent ces manœuvres militaires et cette répression. Les mesures sanitaires ont permis de couper l’Arakan du reste du pays, laissant les mains libres à l’armée birmane, qui a par ailleurs coupé le réseau Internet, rendant très difficiles les communications vers l’extérieur. Le gouvernement a par ailleurs interdit de vote plusieurs régions en conflit, privant ainsi l’expression politique des opposants et s’assurant une victoire facile.

Fin de la parenthèse démocratique

Le processus de démocratisation semble au point mort. Après les législatives de 2012, qui avaient vu la victoire du parti d’Aung San Suu Kyi, puis celles de 2015, où une plus grande libéralisation avait été permise, les espoirs d’ouverture du régime étaient de mise. Si Aung San Suu Kyi n’avait pas pu diriger le gouvernement, elle avait toutefois un rôle politique majeur, en dépit du fait que l’armée ait de droit les trois ministères les plus importants (Intérieur, Défense, Frontière). Ce coup d’État referme la parenthèse de liberté initiée il y a près de dix ans. Aung San Suu Kyi est de nouveau en résidence surveillée et ses partisans exclus. Le prix Nobel de la paix 1991 commence à prendre de l’âge. À 75 ans, sa succession et l’héritage de son combat politique se poseront bientôt. Les militaires essaient-ils de jouer la montre en reléguant vers l’oubli leur principale adversaire ? Sont-ils assez sûrs de leur alliance avec la Chine pour faire fi des condamnations mondiales et des appels américains au boycott ? Tout laisse à penser qu’ils ne sont guère préoccupés par l’image qu’ils ont dans le monde occidental. La Birmanie semble à l’écart du monde, dans une zone qui échappe aux influences de l’Europe et des États-Unis, tant l’attraction de la Chine est forte.

La tutelle chinoise

La Birmanie est de plus en plus un pays sous la tutelle des Chinois. Son accès à l’océan Indien excite les appétits de Pékin qui a fait construire une ligne de chemin de fer reliant le réseau chinois au port de l’océan. Cela permet ainsi à la Chine d’accéder à la mer, de contourner la péninsule indochinoise et de concurrencer l’Inde. La Chine est le premier partenaire commercial de la Birmanie et sa deuxième source d’investissement, une grande partie de l’économie birmane dépend désormais de l’accès au marché chinois. Le port de Ruili, qui est le plus grand port terrestre à la frontière entre la Chine et la Birmanie, continue de fonctionner normalement. En 2020, les échanges à Ruili ont atteint près de 12 milliards de dollars. Autant dire que les appels aux sanctions et au boycott lancés par Joe Biden ne pèsent pas grand-chose. La Birmanie vit largement en autarcie et ses échanges se font essentiellement avec la Chine, pas avec les États-Unis. En revanche, pénaliser la Birmanie c’est, d’une façon indirecte, pénaliser Pékin.

La Birmanie pourrait devenir le pays tiers de l’affrontement entre les États-Unis et la Chine, comme le fut en son temps le Vietnam entre Washington et Moscou.

On peut penser que les actions conduites par l’armée birmane se font avec l’accord, même tacite, des Chinois. L’armée ne laissera pas son pays s’éclater et se diviser autour des questions ethniques. Tant que Rangoon est soutenu par Pékin, le pays ne craindra pas grand-chose, et la Birmanie est une pièce essentielle dans l’édification des nouvelles routes de la soie (terrestres et maritimes) et dans celle du collier de perles chinois ainsi que son intrusion dans l’Océan indien. Les événements de Birmanie dépassent donc le cadre birman. C’est surtout de la Chine dont il s’agit ici, et de son avancée régulière dans l’espace est-asiatique. La Birmanie pourrait devenir le pays tiers de l’affrontement entre les États-Unis et la Chine, comme le fut en son temps le Vietnam entre Washington et Moscou. Le coup d’État et le recul de la démocratie au moment où arrive un nouveau président à la Maison-Blanche est un signe envoyé à l’Occident d’une émancipation de plus en plus forte de l’Asie. Si la démocratie et la défense des libertés demeurent un sujet d’actualité en Occident, il ne semble pas que ce soit un sujet de mobilisation dans les pays sous influence chinoise.


TAIWAN

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