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Noël aussi pour les incroyants

Table de Noël

Aaron Amat - Shutterstock

Jean Duchesne - Publié le 22/12/20

Beaucoup fêtent Noël sans savoir pourquoi. Il est permis de s’en réjouir.

Noël invite à l’espérance et même à l’optimisme. Ce qui y pousse est que ce grand moment du calendrier chrétien soit devenu, pour nos contemporains sécularisés, une fête pour les enfants, donc pour l’avenir et même pour les familles puisque, sans les parents (et grands-parents), il n’y aurait personne pour gâter les chers petits. Reste à se demander si l’on est condamné à faire grise mine une fois les festivités digérées.

Un premier fait roboratif à relever est que, ces temps-ci, le « monde de la culture », durement pénalisé par les proscriptions sanitaires, prend exemple sur l’Église pour ne pas se laisser étrangler. Qui osera après cela insinuer qu’elle est toujours en retard ? Un autre événement réconfortant dans l’actualité est le centième anniversaire du Parti communiste français. On redonne du coup la parole aux militants qui en restent : ils ne parlent plus du tout de Karl Marx ni de la dictature du prolétariat mais, fort sympathiquement, de justice sociale, dont ils ne revendiquent ni le monopole ni la recette infaillible.


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Ceci montre à quel point le monde a changé ces dernières décennies. L’URSS a disparu, ainsi que la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Mais se sont aussi effacées bien des institutions nationales qui, il y a cinquante ans, étaient unanimement présumées pérennes : les PTT (Postes, Télégraphes et Téléphone), EDF-GDF  et la SNCF (également scindées en plusieurs entités), la SEITA (Société d’Exploitation industrielle des Tabacs et Allumettes), les partis radical, socialiste, gaulliste, centriste (qui ont subi diverses mutations n’en laissant plus subsister grand-chose), et jusqu’à l’opposition droite/gauche, naguère proclamée d’essence métaphysique, désormais dévaluée en illusion nominaliste dans la « macronie » elle-même à présent en quête d’un second souffle.

La résilience de l’Église

Au milieu de tous ces bouleversements, le catholicisme fait preuve d’une résilience tout à fait singulière. S’il n’y a plus actuellement en France que 2% (prenons le chiffre le plus bas) de pratiquants assidus, cela représente, sur une population d’environ 67 millions, près d’un million et demi de personnes qui vont à la messe au cours du week-end le plus creux. Aucune autre organisation, activité ou lieu de rassemblement n’est capable de réunir régulièrement autant de monde. C’est plus qu’il n’y en a (ou avait avant le confinement) en moyenne sur le même créneau récurrent dans les cinémas, théâtres, salles de concert, stades ou musées et autres sites patrimoniaux.

« Ce n’est pas l’Église qui se délite, mais la société tout entière qui se fragmente. »

La leçon à tirer de ces chiffres est que ce n’est pas l’Église qui se délite, mais la société tout entière qui se fragmente. La raison en est que « le Progrès » n’est pas qu’un mythe. C’est aussi une réalité, qui a engendré une sécurité et un confort sans précédent. Mais ce n’est pas une libération, car l’abondance stimule l’exigence de toujours plus de biens matériels. En compensation, elle démultiplie l’offre d’occupations de loisir qui refoulent les angoisses métaphysiques. La prolifération des moyens de communication audiovisuelle instantanée rend héroïque le recul méditatif. La foi se trouve ainsi marginalisée dans ce contexte où l’ampleur des pratiques et la valeur des convictions sont mesurées par l’espace médiatique qu’elles méritent en fonction du sensationnel accidentel qu’elles peuvent occasionner.

Sécularisation n’est pas déchristianisation

Il faut s’empresser de préciser que la sécularisation est un phénomène limité à l’Occident. La « mondialisation » n’a fait que révéler les limites des prétentions à l’universalisme de ses idéaux. Les nantis sont en recul démographique et leur industrialisation est remise en cause par l’écologie. À l’échelle planétaire, l’espèce menacée n’est pas le croyant, mais le consommateur barricadé dans son indifférence religieuse. L’auto-affirmation islamique est un des faits majeurs du début du XXIe siècle. L’hindouisme et le bouddhisme prennent de plus en plus de place en Inde et en Asie du Sud-Est. Et si l’Europe se déchristianise, le nombre de catholiques dans le monde ne cesse de croître lentement mais sûrement.




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Dans les pays riches, les chrétiens sont certes affectés par l’idée reçue que leur présence visible est un phénomène résiduel. Mais c’est une analyse décidément bien courte. Elle est démentie par ce qui se passe un peu partout ailleurs, où le « confessionnel » ne capitule pas devant la « modernité ». Et puis la désacralisation du politique et de la culture n’est apparue que peu à peu dans l’histoire, essentiellement dans les civilisations imprégnées par la Bible et l’Évangile : elle en est le produit, et non le substitut. Et ces jours-ci, Noël est un bel exemple de christianisme involontaire, irrépressible et toujours moteur au sein de la sécularisation.

La fête sans raison

Bien sûr, laïcité oblige, pas question d’afficher ce que l’on célèbre là : plus de crèches sur les places publiques (la non-religion ne manque pas de réinventer des tabous). Noël est donc devenu une fête des enfants, de la famille, de l’affection à manifester aux siens (qui ne sont pas le « prochain » de l’Évangile, où ce terme désigne non pas ceux auxquels on est lié quoi qu’il arrive, mais les étrangers dont on se rend proche)… Il s’avère alors qu’il s’agit, dans une ère réputée post-chrétienne, d’une occasion bienvenue pour vérifier qu’au milieu d’une routine impitoyable ou morne, on reste bon et gentil, attentionné et solidaire, etc.

Or, si cette sentimentalité prend prétexte de la naissance du Christ tout en l’ignorant, elle n’a pas d’autre fondement ou motivation. Elle se fiche bien que la date ait été fixée au solstice d’hiver pour récupérer un culte païen : on chercherait en vain dans le folklore de Noël la résurgence explicite d’une religiosité primaire dictée par le cours des astres. Tombe de même l’hypothèse que l’Église aurait voulu là éliminer les débordements (corrélatifs pendant la décadence romaine) des saturnales : celles-ci survivent autrement, à travers la bringue du changement de millésime ou les débridements du carnaval. Noël est vraiment une fête à part.

Un événement venu « d’ailleurs »

Il y a là un droit acquis, dont nul ne réclame l’abolition, même si la plupart de nos contemporains sous nos climats en ont largement perdu de vue l’origine et la portée. C’est une fête qui n’est pas entièrement « naturelle ». Les aspirations auxquelles elle répond le sont certes : le besoin d’être aimé, et pour cela aimant et ainsi aimable, en commençant par les plus proches et donc inesquivables ; le besoin aussi d’espérer, en privilégiant les enfants, l’au-delà de soi, l’avenir… Mais si ces élans, qui font des hommes des animaux différents des autres, cessent d’être des velléités, c’est — qu’on en soit conscient ou non — grâce à un événement venu « d’ailleurs » : Dieu se fait l’un de nous, non pas en « grand patron » condescendant, mais comme un tout-petit, et c’est là le secret de sa liberté, qu’il veut partager. Que la société, qui se décompose bien plus que l’Église ne se ghettoïse, persiste à fêter Noël sans savoir pourquoi, c’est un signe que nous ne sommes pas et ne serons jamais abandonnés.


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