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La saine habitude du « présupposé favorable »

le Christ et la femme adultère

Aurimages via AFP

Lorenzo Lotto, 1480-1557, italien, le Christ et la femme adultère, huile sur toile, Paris, musée du Louvre.

Père Jean-François Thomas, sj - Publié le 02/12/20

Pour reconnaître le bien, éviter le mal et chercher la vérité, la bonne méthode de discernement est le présupposé favorable et non point le soupçon systématique. "Tout bon chrétien, disait saint Ignace, doit être plus prompt à sauver la proposition du prochain qu'à la condamner."

Plus que jamais en ces temps un peu lugubres par bien des aspects, il est nécessaire de s’établir sur ce qui dure et sur ce qui permet, tout en faisant le ménage et le tri parmi les sollicitations du monde, de ne pas jeter la perle au milieu de l’ordure. Il nous faut juger pour reconnaître le bien et pour éviter le mal, mais la bonne méthode pour accomplir ce discernement est le présupposé favorable et non point le soupçon systématique. Saint Ignace de Loyola, au tout début de ses Exercices spirituels, donne ce conseil, à la fois pour le directeur de la retraite et pour le dirigé :

Pour que le directeur et le retraitant trouvent davantage aide et profit, il faut présupposer que tout bon chrétien doit être plus prompt à sauver la proposition du prochain qu’à la condamner. Si l’on ne peut la sauver, qu’on lui demande comment il la comprend ; et s’il la comprend mal, qu’on le corrige avec amour ; et si cela ne suffit pas, qu’on cherche tous les moyens adaptés pour qu’en la comprenant bien on la sauve.

Extraordinaire préambule qui préside, non seulement au déroulement de toute retraite spirituelle, mais qui doit diriger tout être désireux d’atteindre la vérité par la voie de la charité. Le jugement et la correction sont possibles et légitimes, mais toujours avec amour et en déployant tout l’éventail des moyens disponibles pour ne pas se hâter, manquer de prudence ou méconnaître les raisons qui poussent une personne à adopter telle attitude ou à épouser telle opinion. Une telle sagesse, tout évangélique, est bien mal partagée, surtout par les temps qui courent.

Le règne du soupçon

Le soupçon devient de plus en plus une règle de conduite, et la Sainte Église n’échappe pas toujours, hélas, à ce glissement. Des jugements à l’emporte-pièce sont jetés en public, salissant des personnes, des institutions. La délation, la dénonciation font frétiller ceux-là même qui, par ailleurs, sont enthousiastes pour dénoncer les traîtres ou collaborateurs du passé. Les paroles et les actions ne sont même plus mesurées au crible de la raison, ou, au pire, des émotions : elles sont a priori pesées, méprisées, jetées à la décharge. Plus personne ne s’écoute vraiment, ne se respecte.

Les noms d’oiseaux fusent, les qualificatifs injurieux sont déversés par pelletées.

Les choix des autres sont considérés comme nécessairement mauvais, accusés parfois de mettre en danger la cohésion du groupe, la santé ou la vie d’autrui. Les chefs soupçonnent les subordonnés et ces derniers leur rendent la pareille, les supérieurs maltraitent les inférieurs et ceux-ci répondent par le mépris ou la haine. Les noms d’oiseaux fusent, les qualificatifs injurieux sont déversés par pelletées. Les abus qui en découlent sont légions, cassant ou blessant à jamais des individus qui ne sont responsables d’aucune faute mais qui ont été cloués au pilori simplement par absence de préjugé favorable.

Des dégâts considérables

Tel fut le jugement inique qui condamna Notre Seigneur : les chefs des prêtres, les prêtres et les scribes n’étaient point intéressés de découvrir la vérité sur cet homme dérangeant, puisqu’ils avaient déjà décidé de son sort. C’est le propre du soupçon de lier déjà la condamnation à son premier mouvement : le soupçonneux ne sera jamais convaincu par une conclusion autre que celle qu’il avait décidée avant de jeter l’opprobre sur sa victime. L’absence de présupposé favorable boucle à jamais l’irruption de la vérité puisque celui qui jette le soupçon possède déjà sa certitude, indéboulonnable. Les dégâts occasionnés par cette manipulation sont considérables et irréparables. Pour ne prendre que l’exemple du monde ecclésiastique, combien de novices, de séminaristes, de prêtres, de religieux, de religieuses ou tout simplement de fidèles ont fait les frais de cette absence de regard favorable sur ce qu’ils sont, ce qu’ils font.

Le soupçon frappe souvent au même endroit, dénonçant les mêmes catégories, plus soucieux de débusquer ce qui viendrait étayer sa thèse que ce qui pourrait lui faire changer d’avis.

Le soupçon frappe souvent au même endroit, dénonçant les mêmes catégories, plus soucieux de débusquer ce qui viendrait étayer sa thèse que ce qui pourrait lui faire changer d’avis. Tous ceux qui sont revêtus d’une certaine autorité sur des âmes devraient avancer avec délicatesse lorsqu’il s’agit de les corriger si besoin est, et s’abstenir de les cataloguer et de les écraser lorsque, sans avoir rien commis de mauvais, elles sont autres que ce qui était attendu ou espéré. Voltaire, qui s’y connaissait en soupçon et en jugement intempestif, déclarait : « Quiconque est soupçonneux, invite à le trahir. » Les hommes de pouvoir ou d’autorité devraient s’en souvenir et ne pas être étonnés si, préférant le soupçon au présupposé favorable, reçoivent en retour le rejet, la rébellion, le chaos, la mutinerie. 

Le premier regard

Certes, il ne s’agit pas de vivre comme si tout le monde ne possédait que des qualités et, faisant ainsi, tomber dans la mollesse, dans la tolérance de l’inacceptable, dans une vision utopiste et bêtement optimiste du monde. Le préjugé favorable ne s’applique que dans certaines circonstances et ne dure qu’un temps. Lorsque, par exemple, un homme politique, après avoir été choisi ou élu, ne remplit pas son devoir, ne réalise pas ses promesses, le présupposé favorable ne peut plus s’appliquer à son action. Lorsque celui qui a fait confiance est échaudé, alors il est juste d’être défiant et d’enchérir dans la prudence. Seulement cette étape ne peut jamais être la première, à moins de posséder des éléments suffisants permettant de repérer, sans se tromper, l’erreur ou le mal dans celui qui nous fait face.


Larghero

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Georges Bernanos remarquait, dans La Joie, qu’« un être trop différent de nous, dont les mobiles nous échappent, est par définition notre ennemi ». Le premier regard devrait être à l’image de celui du Christ sur chaque personne L’approchant. Lui seul connaît la vérité de chaque homme. Il saisit donc toute la misère de péché qui alourdit les êtres qui viennent à Lui, et pourtant, il n’est point cassant ou ironique. Il ne reproche à personne sa rigidité ou son laisser-aller, son orgueil ou sa lâcheté. Il ne bénit point le mal mais Il le guérit par sa charité et sa miséricorde débordantes, à condition que le malade se reconnût tel et qu’il ne jugeât point son prochain plus durement que lui-même aurait mérité d’être jugé.

Comme une seconde nature

L’agressivité dans la vie ordinaire ne cesse de croître, ceci dû aux conditions compliquées dans lesquelles nous vivons, conditions imposées et non point choisies. Le manque de confiance envers ceux qui prennent les décisions se double d’un soupçon généralisé sur tout et sur tous. Tout devient explosif, indépendamment des réels et graves problèmes qui minent notre pays. Si nous cultivions davantage le présupposé favorable, nous passerions à travers les obstacles avec moins d’égratignures car nous prendrions une distance salutaire, -plus importante que la distance sanitaire, avec des réalités lourdes sur lesquelles nous n’avons, de toute façon, aucune prise. Le présupposé favorable ne s’invente pas à la dernière minute. Il doit devenir une saine habitude, un réflexe, comme une seconde nature.

En revanche, nous devons nous occuper de nos propres placards, de notre propre pas de porte et de notre paillasson au lieu de loucher chez le voisin.

Ne pas suivre le mal ne signifie pas le deviner partout. Et puis, nous ne sommes pas chargés de purifier le monde. Seul le Sauveur en est maître. En revanche, nous devons nous occuper de nos propres placards, de notre propre pas de porte et de notre paillasson au lieu de loucher chez le voisin. Nettoyer notre intérieur est un travail à plein temps. Si nous le prenons au sérieux, nous n’aurons plus le loisir de soupçonner les autres de tous les crimes et de toutes les mauvaises intentions de la terre. En sauvant la proposition du prochain, nous sauverons notre pauvre âme si mal en point sans le regard de Dieu.




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