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"Le Haut-Karabakh n’est qu’une étape pour la Turquie et l’Azerbaïdjan"

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Alexander NEMENOV / AFP

Un village en flammes lors du conflit au Haut-Karabakh, novembre 2020.

Agnès Pinard Legry - Publié le 23/11/20

La signature de l’accord de cessez-le-feu au Haut-Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie le 10 novembre laisse un goût amer à l’Arménie qui assiste « à un rétrécissement historique et inédit de son espace civilisationnel », explique à Aleteia Tigrane Yégavian, journaliste et auteur de l’ouvrage "Minorités d’Orient, les oubliés de l’Histoire". Une situation douloureuse dans laquelle la France peine à trouver sa place. Entretien.

Depuis la signature d’un accord de cessez-le-feu total dans le Haut-Karabakh par l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’Arménie voit affluer chaque jour sur son territoire des milliers de réfugiés, un premier bilan ayant déjà fait état de quelque 90.000 déplacés. Une situation précaire, douloureuse et qui ne fait que renforcer l’inquiétude de l’Arménie vis-à-vis de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. En France, les appels se multiplient et la solidarité s’organise. Mais l’équilibre est difficile à trouver. « Emmanuel Macron a été le seul chef d’État occidental à avoir le courage politique de pointer du doigt l’agresseur et l’agressé », reconnaît auprès de Aleteia Tigrane Yégavian, journaliste, chercheur au sein du CF2R, un think tank spécialisé sur l’étude du renseignement et de la sécurité internationale, et auteur de l’ouvrage Minorités d’Orient, les oubliés de l’Histoire. « Mais en tant que coprésidente du groupe de Minsk, la France est attachée à son impartialité, à une volonté d’agir en médiatrice ». Explications.

Aleteia : Quel regard portez-vous sur la situation actuelle au Haut-Karabakh ?
Tigrane Yégavian : Le Karabakh a subi une guerre totale, une guerre d’anéantissement sciemment planifiée par les états-majors turc et azerbaïdjanais dans le but de reprendre le Haut-Karabakh et les territoires de la zone tampon que contrôlaient les forces arméniennes locales depuis le cessez-le-feu de 1994. Cette guerre vise ni plus ni moins à chasser par tous les moyens une population autochtone et pacifique de ses terres. Au bout de 43 jours de combats âpres et inégaux, les forces turco azéries épaulées par 2.000 mercenaires djihadistes sont parvenues en partie à leur fin. Elles ont réussi à percer les lignes de défense arméniennes grâce à leur supériorité technologique et la maîtrise du ciel que leur confère les drones israéliens et turcs qui ont causé des dommages considérables. Cette guerre a été une vraie boucherie et Bakou et Ankara ont appliqué une forme de terrorisme d’État en recourant à l’emploi systématique de bombes à sous munition, de bombes au phosphore visant des zones densément peuplées, des forêts, des infrastructures civiles… Chaque jour qui passe, on découvre l’ampleur des dégâts et de toutes ces vies brisées. Les pertes humaines sont très sévères à l’échelle d’un petit pays comme l’Arménie, le rapport est de un pour mille, c’est une véritable catastrophe qui réveille le souvenir cauchemardesque du génocide de 1915.

Depuis quand le droit international autorise de mener une guerre d’anéantissement ? L’autodétermination n’a-t-il pas le droit de cité ?

Il faut comprendre que cette guerre de 43 jours a été hâtivement interprétée comme une guerre inter-étatique entre l’Azerbaïdjan justifiant l’agression par sa tentative de recouvrir son intégrité territoriale et l’Arménie perçue comme une puissance occupante. Or, depuis quand le droit international autorise de mener une guerre d’anéantissement ? L’autodétermination n’a-t-il pas le droit de cité ? La question du Karabakh c’est avant tout celle d’un peuple autochtone à vivre libre et en paix sur ses terres ancestrales.

En quoi constitue-t-elle une rupture historique pour l’Arménie ?
Elle est une rupture pour l’Arménie en tant que pays et non en tant qu’État, car nous assistons à un rétrécissement historique et inédit de son espace civilisationnel. En cédant 80% du territoire à l’Azerbaïdjan, en expulsant les deux tiers de sa population, ce sont aussi plus d’un millier de monuments historiques chrétiens attestant de la richesse du patrimoine arménien chrétien et paléo-chrétien qui risquent de disparaître si rien n’est entrepris pour les protéger.




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La seule comparaison possible est le génocide de 1915 qui avait anéanti les deux tiers de la population arménienne de l’Empire ottoman. Aujourd’hui force est de constater que ce génocide se poursuit dans une nouvelle configuration. Aux yeux des Turco Azéris, l’Arménie est une incongruité, une sorte de grumeau qui aurait déjà dû être rayé de la carte depuis bien longtemps.

L’Arménie est-elle abandonnée par la communauté internationale ?
Nous avons assisté tout au long de cette guerre à une redite des accords de Munich de 1938. « L’Occident chrétien » a montré à la face du monde l’ampleur de sa déliquescence en sacrifiant la proie à la bête dans l’espoir que cette dernière la dévorera en dernier. Cette image à peine caricaturale reflète que l’Arménie et le Karabakh ont été sacrifié sur l’autel d’une realpolitik de courte vue. Hier la Première Guerre mondiale, aujourd’hui la pandémie et les élections aux États-Unis ont provoqué un appel d’air pour les agresseurs turcs qui savaient de toute manière qu’ils pourraient compter sur la bienveillance de l’Otan, dont la Turquie demeure un pilier, le Royaume Uni qui n’a jamais fait mystère de sa turcophilie et de sa volonté de contrecarrer les intérêts russes dans la zone du Caucase et de la Caspienne ; mais aussi de l’Allemagne, principal relais d’influence de la Turquie au sein de l’Union européenne qui n’a procédé à aucune mesures de rétorsion et poursuit les livraisons de matériels militaires à Ankara, non sans cynisme.




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L’Arménie passe par pertes et profit et sort considérablement affaiblie de cette épreuve car elle n’a jamais pu ou su se constituer en État digne de ce nom. Le pouvoir arménien issu d’une révolution de velours en 2018 a cru naïvement que les Européens pourraient prendre des sanctions, voler au secours des Arméniens du Karabakh comme ils l’ont fait au Kosovo. C’est oublier que la géographie est une donnée immuable. L’Arménie est mal placée sur la carte, elle est enclavée et tributaire d’une alliance asymétrique avec la Russie. Elle est entourée de « vrais ennemis mortels » et de « vrais faux amis » à l’instar de l’Iran et de la Russie.

Et par la France ?
Emmanuel Macron a été le seul chef d’État occidental à avoir le courage politique de pointer du doigt l’agresseur et l’agressé, ce que n’a pas fait le pape François par exemple. Coprésidente du Groupe de Minsk sous l’égide de l’OSCE, la France est attachée à son impartialité, à une volonté d’agir en médiatrice. Toutefois, la neutralité affichée par Jean-Yves le Drian s’est heurté à une incompréhension de la part des Arméniens. Comment peut on rester neutre, lorsqu’un pays ami comme l’Arménie sachant que celle-ci est agressée par une attelage insolite composée d’une dictature, épaulée par la deuxième armée de l’Otan, 2.000 mercenaires djihadistes, le soutien du Pakistan, d’Israël ? Paris a campé sur sa position en se réfugiant derrière la légalité du droit international et le respect de l’intégrité territoriale azerbaïdjanaise ; argument difficilement recevable quand on sait que l’agresseur n’était pas l’Arménie, cette dernière n’étant même pas en état de guerre contre l’Azerbaïdjan. La France est restée en dehors de l’accord du cessez-le-feu et n’est pas satisfaite de l’absence de statut pour le Karabakh. Outre l’aide humanitaire, il lui reste à montrer en quoi la relation qui la lie à l’Arménie, membre actif de l’OIF (Organisation internationale de la francophonie), n’est pas uniquement basée sur le sentimentalisme et la francophonie.

De quelles natures sont les relations qu’entretiennent la France avec l’Arménie ?
Des personnalités comme Charles Aznavour, Missak Manouchian, Patrick Devedjian ont cimenté le lien qui unit la France à l’Arménie. Outre le rôle de la diaspora arménienne de France, première d’Europe et troisième au monde, il y a le poids de l’histoire. Il faut remonter aux Croisades, les liens entre le royaume de Cilicie et les États latins du Levant. Léon de Lusignan dernier, souverain de Cilicie, est à enterré à la basilique de Saint Denis avec les rois de France. Si l’amitié franco arménienne est bien réelle, celle-ci n’a aucune incidence dans les relations internationales. D’où le décalage de perception. Le commerce bilatéral franco arménien est pour ainsi dire, dérisoire, comparé à l’intensité des échanges franco azerbaïdjanais. Paris est attaché à la poursuite du processus, initié par le Groupe de Minsk, or celui-ci est plus que moribond. Il faut voir si Français et Américains trouveront la volonté politique suffisante pour le relancer.

Quel(s) intérêt(s) la France aurait-elle à défendre l’Arménie dans ce conflit ?
Au plan géostratégique, la France n’a pas d’intérêt particulier dans le Caucase sud, à la différence des Russes, des Turcs et des Britanniques. Elle peut néanmoins prendre conscience que cette guerre déclarée contre l’Arménie s’inscrit dans un jeu plus grand qui vise à étouffer ce petit pays survivant d’un génocide. À l’évidence la Turquie a été à la manœuvre et a déployé ses forces spéciales pour anéantir les Arméniens. Le Karabakh n’est qu’une étape pour la Turquie et l’Azerbaïdjan qui lorgnent déjà sur la région du Siunik, cette bande montagneuse arménienne qui sépare l’Azerbaïdjan de l’enclave du Nakhitchevan. Demain les Turcs iront allumer d’autre foyers de tension dans les Balkans.

Il y a une réelle prise de conscience à prendre sur la nature de cette guerre qu’Erdogan a déclaré à la France et ses valeurs républicaines.

Le panturquisme est certes un levier opportuniste qu’utilise Erdogan dans la région mais il doit être pris au sérieux par la France qui est considérée par Ankara comme un rival stratégique en Méditerranée Orientale. La Turquie se sert aussi de sa diaspora, comme un cheval de Troie en Europe occidentale. Il y a une réelle prise de conscience à prendre sur la nature de cette guerre qu’Erdogan a déclaré à la France et ses valeurs républicaines.

Quid du sort des chrétiens de la région ?
Ce conflit n’est pas une guerre de religions, mais une guerre d’anéantissement entre Azéris – turcophones mais chiites – dont le nationalisme s’est structuré à travers la haine des Arméniens. Les églises, les monastères, les cimetières qui passeront sous contrôle azerbaïdjanais sont menacées d’anéantissement si rien n’est entrepris pour les protéger. Les Azéris ont annoncé la couleur : ils ne préserveront que les seuls sites qu’ils auront identifiés comme « albanais », référence à l’antique royaume chrétien d’Albanie du Caucase, située plus au nord du Karabakh. Le révisionnisme historique azerbaïdjanais revendique une filiation avec des Albanais islamisés. Par le passé les Azéris ont procédé à la destruction du plus grand cimetière arménien médiéval située dans le Nakhitchevan. Nul doute que leur dessin est de procéder à un véritable génocide culturel afin d’effacer toute trace de la présence arménienne attestant de leur droit historique à vivre sur leurs terres ancestrales.

Le destin du Haut-Karabakh est-il désormais scellé ?
Le Haut-Karabakh a perdu 80% de son territoire et en est réduit à sa portion congrue. C’est devenu un État croupion. Il est certes moribond mais il tient encore debout et ses institutions n’ont pas été démantelées. Son président son gouvernement, son parlement sont debout. Alors que des doutes persistent sur l’avenir de son assiette territoriale, on peut comprendre que son salut passe par une reconnaissance de son droit à l’autodétermination. Pour cela il faudra que la communauté internationale se mobilise pour défendre les civils des exactions azéries et pousser à une reconnaissance de cet État dans le cadre de la sécession, comme ça été le cas du Timor Oriental en 1999.

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armenieAzerbaïdjanconflitHaut-Karabakh
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