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Décryptage

Tchad : les confessions d’un "enfant de la guerre"

Aid to the Church in Need

Thomas Oswald - AED - Publié le 29/09/20

Le père Léandre Mbaydeyo, originaire du diocèse de N’Djaména au Tchad, est en mission d’études à la paroisse Saint-Ambroise (Paris XIe) avec le soutien de l’AED. Il revient sur l’évolution de son pays qui fête en 2020 ses 60 ans d’indépendance. 

Le Tchad se trouve dans un endroit compliqué et conflictuel, en plein Sahel. Cela affecte-t-il la vie quotidienne des tchadiens ?
Père Léandre Mbaydeyo : Bien sûr ! Regardez autour de nous : Libye, Soudan, Centrafrique, Cameroun, Niger… Ce sont des voisins turbulents ! Moi-même, je suis né loin du village d’origine de mes parents qui avaient dû fuir en raison de la guerre. Je suis donc un enfant de la guerre, et c’est peut-être la guerre qui me tuera. Le Tchad est un pays plein de diversités. Il y a plus de 200 ethnies et langages différents chez nous. Il y a aussi une opposition ancestrale, immémoriale, entre les éleveurs musulmans du nord et les agriculteurs chrétiens et animistes du sud. Ce sont des conflits récurrents, que les Tchadiens parviennent le plus souvent à résoudre. Mais quand la politique s’en mêle, tout se complique et les disputes dégénèrent en affrontements sanglants. Notre pays compte approximativement une moitié de musulmans, un tiers de chrétiens et le reste appartient aux religions traditionnelles.

Pourtant votre pays semble plus stable que la plupart de ses voisins. Comment l’expliquez-vous ?
Nous avons à notre tête un président (Idriss Deby Itno) qui est un combattant. Il tient le pays depuis 30 ans, et il dispose d’une armée puissante. L’armée tchadienne, avec le soutien de la France, se montre très agressive et efficace à l’encontre des groupes terroristes tels que Boko Haram. Elle n’hésite pas à frapper ses ennemis hors de ses frontières. Les Tchadiens sont bien conscients de la violence qui couve. Cela fait partie de notre éducation et de notre façon d’être. Voici un exemple pour vous le montrer. Quand je suis arrivé à Paris pour mes études, on m’a proposé de parcourir les Champs Élysées, mais j’ai refusé, car c’est à côté du Palais présidentiel de l’Élysée. Chez nous, il faut absolument éviter le Palais présidentiel, c’est un endroit très dangereux, car les sentinelles tirent à vue. Une religieuse italienne, par erreur, a conduit sa voiture sous le mur d’enceinte du Palais de d’Ndjamena. Elle a fait précipitamment marche arrière, mais les sentinelles ont ouvert le feu, éclatant son pare-brise ! Heureusement, elle a eu le réflexe de baisser la tête et elle s’en est sortie…

Là où chrétiens et musulmans cohabitent, il existe une pression pour se convertir à l’islam.

Craignez-vous une avancée des islamistes radicaux au Tchad comme dans les autres pays africains traversés par le Sahel ?
Nous avons connu des tentatives d’islamisation pernicieuses qui venaient surtout de la Libye de Mouammar Kadhafi. Avant sa mort, en 2011, des mosquées étaient construites un peu partout, même dans les villages chrétiens du sud. En outre, les jeunes hommes musulmans étaient encouragés à épouser des chrétiennes pour les convertir et avoir des enfants qui seraient à leur tour musulmans… Mais ces processus ont cessé avec la chute du régime libyen. Cependant, dans les endroits où chrétiens et musulmans cohabitent, il existe une pression pour se convertir à l’islam. Pour le travail, en particulier, il est souvent plus facile de trouver des partenaires commerciaux quand on est musulman. À l’inverse, il est très difficile pour un musulman de devenir chrétien. Ceux qui franchissent le pas sont souvent reniés par leurs familles. Quant au terrorisme djihadiste comme celui qui est prôné par des groupes comme Boko Haram, il est efficacement combattu chez nous par l’administration tchadienne, avec le soutien de l’armée française. Par conséquent, c’est une menace moins présente que dans d’autres pays limitrophes.




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Peut-on dire par conséquent que la situation des chrétiens au Tchad est plus enviable que dans les pays voisins ?
Pour une bonne part, oui, mais l’administration ne nous est pas favorable pour autant. Elle tend à minimiser notre importance. Par exemple, les chiffres officiels du nombre de chrétiens tchadiens avancés par notre gouvernement se fondent sur le recensement de 1983 ! Ils aimeraient faire croire que le Tchad est un pays musulman !

Notre Église n’a pas 100 ans. À l’image de son pays, elle est jeune et dynamique, avec beaucoup de baptêmes.

Quelle est la situation de l’Église catholique tchadienne ?
Notre Église n’a pas 100 ans. À l’image de son pays, elle est jeune et dynamique, avec beaucoup de baptêmes. En revanche, nous manquons de vocations sacerdotales. Beaucoup de jeunes trouvent que c’est trop d’études, pour trop peu de rendement. Les chrétiens actuels descendent d’animistes, et il y a de bonnes relations entre ces confessions. Je dis souvent à ceux qui regardent l’animisme avec suspicion qu’il faut résister à la tentation de faire table rase du passé. Beaucoup de valeurs de l’animisme et du christianisme sont compatibles.

Pourriez-vous nous raconter comment vous avez fait le choix de devenir prêtre ?
Je dois beaucoup à mon père qui est catéchiste. Arrivé à l’adolescence, vers 14-15 ans, je me désintéressais de l’Église. J’ai commencé à me débrouiller pour éviter d’aller à la messe, mais mon père l’a remarqué. Il m’a alors envoyé chez mon frère aîné pour me redresser. Chez mon grand frère, je chassais, je pêchais, je cultivais des plantes, mais je n’étudiais pas. Quelque chose me manquait et j’ai demandé à revenir chez mon père. Je crois que cette période de rupture a été bénéfique, car à mon retour, j’ai recommencé à m’intéresser à l’Église. Je suis allé m’inscrire comme aide catéchiste, puis j’ai rejoint la chorale et des mouvements de jeune. Vers 18 ans, j’ai demandé à devenir prêtre et je suis entré au séminaire.


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