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La parabole des Ouvriers de la onzième heure, par Rembrandt. (1637)

Fr. Jean-Thomas de Beauregard, op - Publié le 19/09/20

La logique renversante de la miséricorde divine à l’égard des premiers et des derniers ne peut pas se comprendre comme l’envers de la justice humaine. C’est le désintéressement qui est récompensé par le maître de la vigne.

Dans une BD des aventures d’Achille Talon, le chef d’une guérilla sud-américaine à tendance marxiste expose laconiquement sa vision des choses : « Les riches ont tout. Nous n’avons rien. Notre programme consiste donc à ce que ce soit le contraire. » Est-ce tellement différent de la manière dont on comprend spontanément la conclusion de la parabole racontée par Jésus au sujet de l’accès au Royaume de Dieu en ce dimanche (Mt 20, 1-6) ? La traduction liturgique énonce ainsi : « Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. » C’est littéralement une révolution, le monde à l’envers !

La même récompense pour tous

Certains y trouvent une consolation à leur infortune, avec éventuellement une petite musique révolutionnaire en sourdine : on pense alors que les hiérarchies mondaines et naturelles seront nécessairement renversées du tout au tout dans le Royaume de Dieu. D’autres y voient la confirmation de la thèse de Nietzsche selon laquelle le christianisme exalte une certaine médiocrité satisfaite et rabaisse le désir des grandes choses : l’Évangile serait la tenue de camouflage qui habille la rancœur des faibles. Sous couvert d’humilité, les faibles ne feraient qu’attendre leur tour pour humilier depuis le Ciel ceux qui devaient à leur talent et à leurs efforts leur prestige sur la terre.


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La leçon pourrait alors être résumée par deux expressions populaires sans rapport avec l’Évangile : « Tu ne perds rien pour attendre ! » et « Rira bien qui rira le dernier ! » Les accents revanchards de telles expressions consonnent mal avec l’amour inconditionnel du prochain prêché par Jésus. Surtout, cela contredit directement le contenu de la parabole. Car tous, les premiers comme les derniers, obtiennent la même récompense — une pièce d’argent —, c’est-à-dire l’accès au Royaume de Dieu. Il n’y a pas des gagnants d’un côté, des perdants de l’autre.

Deux logiques

D’ailleurs, la traduction liturgique trahit légèrement la formule de Jésus telle que Matthieu la rapporte. S’il faut être précis, Jésus dit : « Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » La nuance est importante. Jésus n’énonce pas une loi universelle de portée générale et systématique. Tous les derniers ne seront pas premiers, et tous les premiers ne seront pas derniers. Jésus se borne à constater un fait qu’il estime récurrent : il y a des derniers qui seront premiers, et il y a des premiers qui seront derniers.


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Autrement dit, Jésus n’affirme pas que les hiérarchies surnaturelles ou célestes seront une inversion systématique des hiérarchies naturelles et terrestres, comme dans la vision marxiste du chef guérillero d’Achille Talon. Ce serait d’ailleurs introduire une contradiction en Dieu que de supposer une inversion totale des rapports entre l’ordre de la Création et l’ordre de la Rédemption, entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. Jésus dit seulement que les hiérarchies célestes et terrestres ne se recoupent pas forcément, car les logiques qui fondent ces deux hiérarchies ne sont pas du même ordre.  

La provocation du maître de la vigne

Pour comprendre adéquatement la conclusion de la parabole, il faut donc se pencher sur son contenu. Nous voici devant le propriétaire d’un domaine viticole, qui embauche à la journée des ouvriers pour sa vigne. Très bien. Mais la parabole déraille ensuite vers l’absurde, ou vers l’injustice totale. En effet, le maître de la vigne vient embaucher des ouvriers à quatre horaires différents dans la même journée, ce qui est étrange. Il aurait pu mieux prévoir son coup ! Puis il choisit de verser la même rémunération à tous — une pièce d’argent — sans tenir compte de l’horaire d’embauche ni de la quantité de travail fourni. Et pour aller jusqu’au bout de l’injustice et du sadisme, il paye d’abord les derniers venus au même prix que les premiers et devant eux, et se justifie publiquement de son attitude par un argumentaire peu convaincant. C’est de la provocation !

L’autojustification du maître de la vigne est bancale. Certes, il fait ce qu’il veut de ses biens. Certes, les premiers arrivés ont eu exactement le salaire qu’ils avaient négocié et ne sont donc pas lésés en recevant une seule pièce d’argent. Mais ce n’est pas leur situation prise isolément qui est injuste. C’est le fait qu’elle coexiste avec la situation des autres qui reçoivent le même salaire en ayant travaillé beaucoup moins. Faire abstraction de cela, c’est un artifice d’avocat véreux…

La miséricorde à tous ?

Une interprétation correcte de la parabole consisterait alors à exalter la générosité divine à l’égard de tous les tard venus, les pécheurs convertis, etc. Dieu accorde sa miséricorde, à tous, jusqu’au dernier moment. Autrement dit, si le fils caché qu’auraient eu ensemble Staline, Hitler et Pol-Pot, avec tous leurs crimes additionnés, se convertissait et produisait un acte d’amour parfait dans un dernier soupir à l’instant de sa mort, il obtiendrait la même récompense — la béatitude éternelle — que la Vierge Marie, Thérèse de Lisieux ou Thomas d’Aquin. Ce n’est pas faux. Mais le raisonnement s’applique mieux à la parabole du fils prodigue, qui traite explicitement du repentir tardif et du pardon, qu’à cette parabole de la vigne qui traite plutôt de la place du mérite dans l’accès au Royaume de Dieu.


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La comparaison entre la parabole du fils prodigue et celle de ce dimanche est d’ailleurs instructive. Car la miséricorde à l’égard du fils prodigue, même si elle vient du père qui l’a toujours offerte, trouve un motif objectif dans le retour pénitent du fils. Tandis que dans la parabole des ouvriers de la vigne, il semble que le motif ne se trouve pas du côté de ce que les ouvriers ont fait, pas fait ou moins fait, mais du seul côté du maître de la vigne. C’est d’ailleurs la pointe de son discours : « Moi, je suis bon. » C’est la libéralité de Dieu, absolument libre de donner ses biens à qui il veut, comme il veut, littéralement selon son bon plaisir. Mais n’y a-t-il pas là un arbitraire terrible ? Et n’est-ce pas en contradiction avec de multiples passages de l’Écriture qui affirment sans équivoque la rétribution selon les œuvres ?

Se considérer comme un serviteur inutile

C’est ici qu’il faut être subtil. La parabole des ouvriers de la première et de la dernière heure n’est pas une négation de la doctrine du mérite. Ce n’est pas non plus une exhortation à un désintéressement pur et parfait dans le service de Dieu, à la mode de Kant ou de Fénelon avant lui. Ce serait illusoire : on n’agit vraiment qu’en vue d’un bien. Ce serait contre la charité : est-ce que j’aime vraiment un Dieu dont je n’attends rien ? N’est-ce pas se murer dans une autosuffisance orgueilleuse ? Et cela irait contre plusieurs paroles de Jésus où il promet une récompense éternelle pour les œuvres bonnes.

Mais c’est bien un désintéressement qui est en jeu, contre une mentalité mercenaire. Il s’agit de ne pas s’attacher ou se complaire dans la bonne action accomplie, mais de se considérer comme un serviteur inutile. Un détail de la parabole ne trompe pas : les ouvriers de la première heure ont négocié leur contrat, tandis que les ouvriers de la dernière heure ont été engagés sans contrat. Si les derniers arrivés sont payés en premier, et même si les autres reçoivent le même salaire, c’est parce que les derniers arrivés n’ont pas négocié. Ils ont fait confiance. Ils n’ont pas été inquiets. Ils se sont mis au service.

C’est le maître qui est désintéressé

Attention : il n’est pas vrai que Dieu ait agi selon sa justice avec les premiers arrivés, et selon sa miséricorde avec les derniers. Dans les deux cas, c’est une miséricorde absolue. Si le maître embauche au même prix à la première et à la dernière heure, c’est qu’il ne retire rien pour lui-même de la transaction. L’embauche est un bien pour les ouvriers, quelle que soit l’heure à laquelle ils sont arrivés, mais le maître de la vigne pourrait s’en passer, sans quoi il n’adopterait pas une attitude aussi manifestement contraire à tout bon sens économique et juridique. Autrement dit, les œuvres bonnes que nous faisons et qui nous méritent le Royaume de Dieu n’ajoutent rien à Dieu. C’est une miséricorde qu’il nous fait de nous associer à notre salut. Nos mérites comptent réellement, mais ils sont toujours suscités, accompagnés et rendus saints par l’œuvre du Christ : « Lorsque Dieu couronne nos mérites, il couronne ses propres dons » (saint Augustin).

Dès lors, il n’y a pas à s’inquiéter. Il s’agit de servir Dieu, pour l’amour de Dieu. La récompense est assurée. D’autres moins méritants que nous obtiendront la même récompense (à supposer que nous soyons du côté des plus méritants) ? Tant mieux ! Cela ne nous retire rien ! Réjouissons-nous plutôt de la bonté de Dieu, qui nous enveloppe de sa justice et de sa miséricorde et nous fait entrer dans une Alliance d’amour.

Des grands verres et des petits verres

Au Ciel, il y a des premiers qui seront derniers, et des derniers qui seront premiers. Et il y aura une certaine hiérarchie, fondée sur la sainteté, la charité déployée sur la terre avec la grâce de Dieu. Mais tous seront au Ciel et ça n’aura plus aucune importance. C’est ce que la sœur de Thérèse de Lisieux expliquait au moyen d’une image toute simple. Au Ciel, il y a des grands verres et des petits verres, des chopes de bière et des dés à coudre. Mais tous les verres sont pleins à ras-bord de l’amour de Dieu, sont comblés des biens du Royaume. Aucun n’est moins comblé, moins heureux. Oui, il y aura des premiers et des derniers, et il y aura des surprises. Mais tous ceux qui auront voulu travailler à la vigne du Seigneur seront dans le Royaume, et c’est cela qui fonde notre espérance.  

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