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En quoi la première expansion du christianisme fut-elle remarquable ?

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"La Dernière Prière des martyrs chrétiens", de Jean-Léon Gérôme, 1883.
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Les hommes de l’Empire romain ont découvert la formidable nouveauté anthropologique du christianisme : les premiers chrétiens impressionnaient par l’amour et le respect vécus dans leurs communautés, ainsi que par leur attachement inébranlable au Christ, jusqu’au mépris de la mort.

Après la mort du Christ, l’avenir de l’Église repose sur douze apôtres démoralisés, qui n’ont aucune renommée : pas de relations, pas d’argent et rien pour séduire le monde. Ce sont pourtant eux qui partent prêcher après la Pentecôte, en se disant témoins de la Résurrection du Christ : rien ni personne ne pourra jamais les faire renier. Tous seront martyrs et ils entraîneront à leur suite beaucoup d’autres disciples qui prêcheront à leur tour l’Évangile sans craindre davantage la mort ou les persécutions. Les dix-neuf premiers papes seront aussi martyrs, ainsi que tous les premiers évêques de Jérusalem, d’Antioche, d’Alexandrie et des grands sièges épiscopaux.

Après Jacques le Mineur et Siméon, un autre cousin du Christ, l’Église judéo-chrétienne continue, mais à partir de la fin du Ier siècle, c’est en rupture avec Israël. En l’an 70, Titus prend Jérusalem, puis Massada en 73. Le sanhédrin, qui reconstitue les bases d’une nouvelle pratique juive à Jamnia, prend la décision d’exclure les chrétiens de toutes les synagogues : la séparation est de plus en plus grande et les juifs mettront ultérieurement par écrit dans le Talmud de graves reproches à l’encontre de Jésus et des chrétiens.

Le tournant de la Pentecôte

Il s’est certainement passé quelque chose de très fort, au moment de la Pentecôte, pour que ces hommes démoralisés et démunis soient dynamisés et proclament d’un seul coup une foi si nouvelle et si attractive. Brutalement passés d’un état de cœur abattu et repliés sur eux-mêmes, à un état nouveau à partir duquel ils vont se mettre à prêcher avec hardiesse extraordinaire, les douze apôtres, aidés par les soixante-douze disciples du Christ, vont rassembler selon saint Paul cinq cents personnes qui assistent aux apparitions du Messie ressuscité (1Col 15, 6). Mais après la Pentecôte, les Actes des apôtres parlent d’une première progression locale fulgurante et exponentielle : trois mille baptisés le jour même (Ac 2, 41), puis cinq mille quelques jours après à Jérusalem (Ac 4, 4), et un nombre qui « augmente considérablement » (Ac 6, 7) par la suite jusqu’au développement de nouvelles Églises dans tout l’environnement.

Un phénomène greffé sur la diaspora

Le christianisme surgissant aux Ier et IIe siècles de notre ère était un phénomène d’une nouveauté incontestable et inattendue. Ce phénomène chrétien s’est greffé sur la matrice juive, qui remplissait l’univers connu, malgré les divisions de la communauté en plusieurs tendances : pharisiens, esséniens, zélotes, etc. Au départ, l’Église de Jérusalem n’est composée que de juifs convertis qui estiment que Jésus est le Christ promis par les prophètes de l’Ancien Testament.

Les premiers chrétiens ne se sont distingués du judaïsme que par à-coups successifs. Le premier moment est le martyre d’Étienne qui affirme qu’il n’est plus nécessaire d’adorer Dieu dans le Temple et qui déclare le culte inutile et idolâtrique.

Le jour de la Pentecôte, les Actes des apôtres relatent la conversion de nombreux juifs qui venaient du monde entier et de la diaspora juive déjà bien en place dans l’ensemble du monde et de l’Empire romain. Par la suite, après les deux grandes révoltes de 66 et de 135, la dispersion des juifs dans le monde s’est encore accentuée et elle a été un des facteurs déterminants de l’expansion du christianisme, qui au début est d’ailleurs confondu avec le judaïsme par les observateurs profanes.

Les premiers chrétiens ne se sont distingués du judaïsme que par à-coups successifs. Le premier moment est le martyre d’Étienne qui affirme qu’il n’est plus nécessaire d’adorer Dieu dans le Temple et qui déclare le culte inutile et idolâtrique car Dieu n’est plus dans le Temple. Ce martyre provoque les pharisiens, dont Saul plus tard appelé Paul, qui y a assisté.

Le basculement avec l’Église d’Antioche

Dans les premiers temps, les conversions se succèdent en nombre important, car l’annonce de la Résurrection par douze témoins intrépides est très convaincante. L’Église de Jérusalem, dirigée par Jacques le Mineur, surnommé « le frère du Seigneur », est d’une fidélité intransigeante : chez lui, il n’y a pas de grande distinction entre la pratique juive et chrétienne. Malgré quelques cas particuliers liés au prosélytisme juif classique, comme la conversion de l’eunuque de la reine d’Éthiopie (Ac 8, 27) ou même celle du centurion Corneille par Pierre (Ac 10), il faut attendre la fondation d’Antioche et l’incorporation d’hommes et de femmes de culture et de langue grecque pour voir un changement profond, avec la conversion de multitudes non juives.

La fameuse attente du Messie

L’explosion de la foi qui naît à Jérusalem s’appuie aussi à l’époque sur la très prégnante attente du Messie. Cette attente était très prégnante en Israël, à cause des prophéties de Daniel, qui annonçaient la date de la venue du Messie pour ce temps précis (prophétie des soixante-dix septénaires, et des quatre royaumes qui succéderaient à Nabuchodonosor). Les évangiles (Lc 3,15 ; 7, 19) et plusieurs textes antiques témoignent que les juifs étaient en agitation continuelle dans l’attente du Messie. Même les auteurs romains en parlent. Tacite écrit ainsi dans ses Historiæ :

La plupart étaient persuadés qu’il se trouvait écrit dans les anciens livres des prêtres que, vers ces temps, l’Orient grandirait en puissance. Et que de Judée viendraient les dominateurs du monde.

De même Suétone, dans la Vie de Vespasien :

Par tout l’Orient, une idée gagnait les esprits : l’opinion constante et fort ancienne selon laquelle il devait être écrit dans le destin du monde que de la Judée viendraient en ce temps-là les dominateurs du monde.

L’agitation politique est alimentée par les zélotes et les convertis pensent que Jésus apporte la révélation que l’on attendait. Suétone fait écho à tout cela : « Les juifs s’agitaient continuellement à l’instigation d’un certain Chrestos. » Et on sait qu’en 49, l’empereur Claude les chasse tous de Rome à cause de ces troubles et de cette agitation continuelle.

L’ouverture aux païens

L’ouverture aux païens a été un deuxième facteur essentiel : décidée par les apôtres lors de leur réunion de Jérusalem, vers l’an 50, elle sera décisive et permettra à saint Paul de développer une mission d’une ampleur et d’une portée considérable. Après quelques années, des pagano-chrétiens s’adjoignent aux chrétiens d’origine juive.

Se pose alors la grande question de l’intégration des pagano-chrétiens dans le judaïsme et les apôtres convoquent une grande réunion de Jérusalem pour cela autour de l’an 50. Ils tranchent en faveur de l’ouverture aux païens dans un cadre minimal.

Quand Pierre fonde l’Église d’Antioche il y a deux communautés chrétiennes : une juive et une païenne qui est dispensée de pratiques juives par Pierre. Se pose alors la grande question de l’intégration des pagano-chrétiens dans le judaïsme et les apôtres convoquent une grande réunion de Jérusalem pour cela autour de l’an 50. Deux positions se font face : celle de Jacques, qui prône un judaïsme strict, et celle de Paul, qui insiste sur la nouveauté et la différence du nouveau culte ouvert à tous les païens. Les apôtres tranchent en faveur de l’ouverture aux païens dans un cadre minimal.

Un événement fondamental : la conversion de Paul

En 62, Jacques le Mineur, surnommé aussi « le juste », est précipité du pinacle du temple puis frappé à la tête par un foulon, à Jérusalem, à cause de l’hostilité des pharisiens. Il repose au mont des Oliviers avec Simon, massacré à Jérusalem. Juste après, viendra la première grande révolte juive en 66, qui se conclut par un désastre et la prise Jérusalem par Titus. À partir de là, les judéo-chrétiens seront de moins en moins dominants. L’élan le plus important se déploiera dans les milieux non juifs. La conversion de Paul, probablement en 34, sera à cet égard un élément fondamental. Ce pharisien qui passe de l’opposition la plus totale à la plus ouverte politique d’expansion aura marqué l’histoire de l’Église, et il aura tracé un chemin d’une grande postérité, en respectant toujours les apôtres et les « colonnes » de la première Église : Pierre, Jacques et Jean.

LA CONVERSION DE SAINT PAUL DE CARAVAGE
© Wikimedia
"La conversion de saint Paul" du Caravage (détail)

Les apôtres aux quatre coins du monde

Après leur prédication à Jérusalem, les apôtres se dispersent dans l’Empire romain et bien au-delà. Ils se rendent, selon la tradition, aux quatre coins du monde, fondant des Églises et affrontant le martyre. Selon les Actes et selon Eusèbe, Jacques le Majeur, revenant peut-être d’Espagne, est décapité par le glaive d’Hérode (Ac12, 2) ; André, frère de Pierre, est réputé avoir parcouru les côtes de Bithynie et du Pont, de Thrace et de Scythie, l’Asie Mineure, la Roumanie, la Crimée, la Mer noire et une tradition dit qu’il meurt à Patras dans le jardin des Grecs ; Barthélémy, qui aurait converti Ninive avec Thomas, aurait évangélisé l’Arménie. Son tombeau serait, selon une autre tradition, à Arabon, ville d’Arménie à la frontière du Kurdistan ; Simon le Zélote serait mort autour de 60 en Arabie, après avoir parcouru l’entière Mauritanie et les régions d’Afrique ; le martyre de Matthieu serait daté de 61 en Haute Égypte, après avoir parcouru l’Éthiopie, durant la même période que Matthias, mis à la place de Judas au nombre des Douze, et qui aurait prêché en Arabie puis dans la première Éthiopie, avant d’être lapidé puis jeté à la mer.

Vers 65, Jude Thaddée, qui aurait évangélisé la Babylonie, aurait été pendu selon une tradition orientale à Rebeslemon ou bien serait mort percé de flèches, au large de Pombénita en Babylonie. Enfin, vers 67, Pierre qui prêcha l’Évangile en Galilée puis dans la Méso-Galilée, à Antioche, dans le Pont, dans toute la Cappadoce et en Bithynie, se rendit en Italie et à Rome, où il fut crucifié la tête en bas sur ordre de l’empereur Néron. D’autres traditions disent qu’en 72, Thomas, mourut à Meliapour, en Inde, martyrisé par écorchement de la peau à côté de Madras, et que vers 81, Philippe, après avoir évangélisé la Phrygie, Hiérapolis et la Mer Noire, fut martyr dans la ville d’Epiphimès, crucifié la tête en bas et achevé à coup de pierre. Jean de son côté aurait, selon quelques Pères de l’Église, subi le martyre à Rome sous Domitien dans l’huile bouillante, mais il en aurait réchappé par miracle avant d’être exilé à Patmos où il reçut la révélation de l’Apocalypse. Quoi qu’il en soit de ces traditions et de ces légendes que les Églises apostoliques ont gardées dans leurs lectionnaires, il est bien certain que les apôtres ont mis toute leur énergie et tous leurs efforts dans cette vaste évangélisation que le Christ leur avait commandée « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).

En 64, Néron accuse les chrétiens 

Parallèlement, après un important temps de formation et de discernement, Paul va multiplier les voyages et les disciples. Il sera un chef d’Église à part, efficace, et sa qualité de citoyen romain l’aide sans doute à être plus intégré. Ses Lettres commencent en 48 ou 49 et sont distillées ensuite entre 50 et 60, adressées aux fidèles des nombreuses Église qu’il a fondées en Asie mineure et en Grèce.

Le développement du christianisme est si rapide que, dès 64, Néron peut les désigner comme boucs émissaires : les chrétiens sont accusés du crime d’incendie. 

Le développement du christianisme est si rapide que, dès 64, Néron peut les désigner comme boucs émissaires : les chrétiens sont accusés du crime d’incendie. Tacite dans ses Annales au chapitre 15 les accuse lui de « haine du genre humain », ce qui veut dire qu’ils ne font pas comme tout le monde. Très vite, il y a une division de l’opinion romaine sur la culpabilité des chrétiens. En 96, la Lettre du pape Clément, troisième successeur de saint Pierre, mentionne les « colonnes persécutées » : Pierre et Paul, morts martyrs à Rome — Paul, hors les murs car il était citoyen romain ; Pierre comme esclave dans le Cirque du Vatican, sans doute le 29 juin 67.

SAINT PETER CROSS
Domaine Public
SAINT PIERRE : Disciple du Christ partit prêcher à Rome avec saint Paul, Pierre fut arrêté par l'empereur Néron. Amené devant le préfet Agrippa, ce dernier le condamna à la crucifixion en raison de son statut d'étranger. Par humilité et ne voulant pas subir le même martyre que le Christ, il demanda à être crucifié la tête en bas.

De l’an 100 à 228, l’ébranlement de l’Empire

De l’an 100 à 228, l’expansion du christianisme dans l’Empire romain entre dans une deuxième phase. La foi chrétienne s’enracine et progresse de manière souterraine en s’appuyant sur deux éléments remarquables : la formidable nouveauté anthropologique du christianisme d’abord, qui se manifeste dans ces communautés nouvelles dont les membres s’aiment, se soutiennent et se respectent, quel que soit leur niveau social, et aussi le courage et l’attachement à leur foi que les croyants manifestent jusqu’au martyre : « Ils ne craignent pas la mort ! », s’étonnait Marc Aurèle. 

Dans le contexte du ritualisme romain

Pour comprendre le contexte, il faut rappeler la nature de la religion romaine païenne. Les croyances sont que les dieux ont fondé les institutions, le culte domestique et toutes les cérémonies qui consolident la ville. Cicéron dit que le peuple romain est le peuple le plus religieux qui soit, parce que cette religion repose sur un ritualisme extrêmement minutieux. On est persuadé que, si le monde romain est parvenu à ce stade de bonheur formidable, ce n’est que par le soutien des dieux. Les dieux font tenir cette civilisation et les Romains ignorent superbement les barbares au-delà du Rhin, du Danube, du Sahara. Rome est éternelle : c’est une des croyances les plus fortes du monde romain, mais pour le peuple on est capable de romaniser tous les dieux locaux ou tous ceux venus de l’étranger : chaque dieu gaulois, africain ou autre se retrouve représenté par des statues et bas-reliefs à Rome même.

Le culte de l’empereur

Cette diversité ethnique et religieuse est intégrée dans un culte unificateur codifié par l’empereur. Depuis César, les empereurs sont divinisés après leur mort et on institue un culte impérial. Ce culte fédérateur est promu à travers tout l’Empire. Il y avait l’obligation de déposer des grains d’encens devant l’autel de l’empereur et de lui rendre un culte. Accepter cela, c’était faire partie de la civilisation romaine, qui était une cité religieuse et politique à la fois. Or il y a d’abord eu une désaffection naturelle envers ce culte païen peu enthousiasment et purement rituel. Secondement, le christianisme s’est mis à contester de plus en plus ouvertement ce culte fondamental et nécessaire à l’Empire.

Une progression souterraine

Le christianisme, qui estime que tous les hommes sont frères et dignes d’être appelés à être enfants de Dieu, est très attractif pour les esclaves et les affranchis par le biais de l’espérance et de l’élévation sociale.

Les femmes sont très sensibles à la foi qui prône le respect et l’amour et elles auront une grande influence sur le développement de la foi partout.

Les femmes sont aussi très sensibles à la foi qui prône le respect et l’amour et elles auront une grande influence sur le développement de la foi partout. La critique antichrétienne prend parfois conscience de sa progression souterraine : en 176, Celse dénonce le développement du christianisme. Ses arguments sont en gros ceux de Voltaire. Il se plaint de voir entrer dans toutes les grandes maisons des gens ignorants qui se présentent à leurs maîtres comme des maîtres. 

Le début des persécutions

Les fonctionnaires se posent parfois des questions, mais les empereurs restent d’abord cléments. Nous avons une lettre de Pline à Trajan : « Je ne comprends pas : on accuse de crimes les chrétiens. Mais lorsque je les interroge (torture), ils n’ont pas fait de mal. » Trajan répond que, s’ils acceptent le culte impérial et que l’on ne constate pas de crime après ces interrogations, il faut les relâcher. Trajan et Hadrien sont assez libéraux : ils ne font pas de menaces et ne voient pas de problème majeur. D’ailleurs, le pape Clément demande que les chrétiens prient pour les autorités publiques. 

Dans l’opinion populaire, le christianisme est une superstition dangereuse, absurde et déraisonnable. Beaucoup de calomnies circulent. La foule fait arrêter les chrétiens.

Les problèmes de cette époque viennent souvent des populations qui provoquent des pogroms. Dans l’opinion populaire, le christianisme est une superstition dangereuse, absurde et déraisonnable. Beaucoup de calomnies circulent. Sous Hadrien, Antonin le Pieux, Marc Aurèle, à Lyon en 166, la foule fait arrêter les chrétiens. C’est ainsi que sont mis à mort les martyrs de Lyon en 177 avec sainte Blandine. Il s’agit d’un phénomène relativement rare et les chrétiens ne sont envoyés aux lions qu’après réponse positive de l’empereur, qui dit de relâcher ceux qui ont parjuré.

En 202, Septime Sévère promulgue un édit pour tout l’Empire qui interdit le prosélytisme juif et chrétien. Il devient interdit de se convertir. Il s’en suivi des persécutions extrêmement graves contre les néophytes et le catéchisme. Léonide, le père d’Origène fut décapité. Perpétue et Félicité furent martyrisées à Carthage. Les conversions de femmes étaient très importantes car les chrétiens surprennent, notamment par les martyres de jeunes femmes ou d’enfants dont l’Église gardera la mémoire : Agnès, Cécile, Anastasie, etc.

St Perpetua AND St Felicity
Fr Lawrence Lew, O.P. | CC BY-NC-ND 2.0
Sainte Perpétue et sainte Félicité.

Le refus du culte à l’empereur

Contrairement aux juifs, les chrétiens refusent de prier devant la statue de l’empereur et de l’adorer. Cela n’empêche pas les Romains de massacrer en 135 les juifs de Jérusalem et d’interdire aux autres juifs d’y vivre. En 155, les juifs tentent un dernier sursaut, mais ils sont battus : dès lors, il n’y a plus de juifs vivants en Palestine. Ne posant plus de problèmes ailleurs, les Romains leur accordent le statut de religio licita, donné par Jules César. Après le synode de Jamnia, les juifs ne sont plus persécutés, parce qu’ils respectent la coutume des anciens et qu’ils acceptent de prier devant la statue de l’empereur. Les chrétiens, eux, refusent, surtout quand l’empereur divus (divin) va se proclamer et devenir deus (dieu). 

L’Église s’organise sur le plan institutionnel. Les pères et apologètes chrétiens répondent aux contestations païennes et construisent une théologie de l’histoire.

Cette divinisation de l’empereur intervient un peu plus tard, dans le courant du IIIe siècle. L’empereur sera ainsi considéré de plus en plus comme le dieu sauveur de l’Empire, qui l’unifie au-delà de tous les cultes particuliers. Comme les chrétiens refuseront ce culte catégoriquement, et qu’ils seront les seuls à le refuser, ils seront considérés comme les ennemis de la cité et de l’Empire, accusés de « nouveauté » et « d’athéisme », ou encore de « ruiner les mythes » et « de faire s’effondrer la croyance païenne » de l’intérieur. En attendant, l’Église s’organise sur le plan institutionnel. Les pères et apologètes chrétiens répondent aux contestations païennes et construisent une théologie de l’histoire.

De 222 à 313, des progrès incontestables

Le IIIe siècle est instable, avec une série de crises impériales, des tensions politiques extrêmement graves qui ébauchent la première chute de Rome. Les barbares sont aux portes de Rome. Il y a une accélération de la christianisation de l’Orient grec avec l’impression de plus en plus forte d’être la religion majoritaire. La croissance se fait de proche en proche par les communautés existantes. L’annonce du salut convainc les hommes. L’espérance dans l’au-delà est crue et fortement ressentie. Les chrétiens surprennent toujours par leur courage extraordinaire face à la mort. Les persécutions du IIIe siècle sont plus violentes, car on craint la chute de Rome. Les raids des barbares frappent les gens de stupeur. Les troupes de Goths qui s’emparent de bateaux ravagent les côtes et se retrouvent en Grande-Bretagne et dans le Nord. On est loin de la sécurité du IIe siècle. Le mode de vie romain est menacé.

Les chrétiens participent à la défense de l’État romain

Tertullien écrit en 197 qu’il faut lutter contre les institutions des ancêtres, alors beaucoup se sont dit que les chrétiens sont ennemis de civilisation romaine, mais Origène dit non : il faut défendre la civilisation romaine. La position d’Origène sera suivie par l’Église. Tertullien est considéré comme un extrémiste qui trempe sa plume dans du vinaigre. L’objection de conscience ne tient pas et les chrétiens participent activement à la défense de l’État romain.

L’Édit de Dèce en 250 provoque une très forte persécution

Pourquoi les dieux ne nous protègent-ils plus ? se demandent les Romains. Constatant une forte haine populaire contre les chrétiens chez les païens, l’empereur Dèce en fait des boucs émissaires. Des agitateurs religieux païens qui fanatisent contre les chrétiens. L’édit oblige tous les habitants de l’Empire à sacrifier aux dieux : il s’en suit une des plus graves persécutions. Dèce veut refaire l’unité en obligeant à renoncer au christianisme. Il demande des libelles sur papyrus : la signature d’un texte d’apostasie. Des fouilles en Égypte en ont retrouvé dans les sables. L’empereur engage la lutte contre les communautés urbaines chrétiennes. Les chrétiens tentent une réorganisation clandestine en Espagne, en Gaule, en Afrique, mais il y a beaucoup d’apostats. Au bout d’un an, la persécution s’essouffle, mais le pape Corneille est exilé, Lucius aussi. L’empereur Valérien, en 257, relance la persécution avec le désir de confisquer les biens des chrétiens.

Dans les catacombes s’organisent les cimetières des chrétiens, et il y a des corporations pour s’occuper des enterrements. Des demeures privées sont transformées en églises.

Puis, de 260 à 268, Galien instaure une première paix : la « petite paix de l’Église » jusqu’en 303. Les chrétiens reconstruisent sur les plans institutionnel et intérieur. Dans les catacombes s’organisent les cimetières des chrétiens, et il y a des corporations pour s’occuper des enterrements. Des demeures privées sont transformées en églises. On s’interroge sur le sort à réserver aux lapsi, ceux qui ont abjuré par faiblesse et qui veulent revenir dans l’Église. Des débats opposent rigoristes et laxistes et créent des divisions importantes en amenant à se poser la question : qu’est-ce que l’Église ? Saint Cyprien de Carthage tente d’y répondre, et on introduit la mise en pratique de la pénitence et de la miséricorde. 

catacombs rome
David Soanes/Shutterstock
Catacombes de Rome.

De 303 à 313, la dernière grande persécution

Après tous ces événements, les Romains se réveillent surpris car ils ne se sont pas rendus compte que le christianisme était devenu majoritaire. La christianisation a progressé dans l’ignorance des autorités : les intellectuels païens n’ont pas suivi. Le manichéisme progresse aussi et l’idée qu’il faut sauver Rome en éliminant les chrétiens de manière systématique. Le clergé païen qui s’occupe des cultes officiels pousse en ce sens et y voit un remède au déclin du paganisme. Les oracles et les aruspices qui interprétaient les désirs des dieux dans le foie des animaux sacrifiés sont aussi d’accord : il faut relever l’esprit romain. Le paganisme officiel se prononce contre les chrétiens, ce qui n’était jamais arrivé auparavant.

Le christianisme a progressé dans l’ignorance des autorités, de bouche à oreille par le soutien mutuel que se donnaient les chrétiens les uns aux autres, à partir des classes les plus basses de la société, et jusqu’aux familles impériales…

En 303-304, Dioclétien signe quatre édits de persécution inattendus, qui provoquent une surprise totale. Jamais la persécution n’a été aussi violente et aussi systématique : il s’agit de confisquer tous les livres, tous les vases sacrés, de détruire les églises élevées, d’arrêter tout le clergé. Le troisième édit précise les conditions d’abjuration des emprisonnés, et s’ils refusent ils sont condamnés à mort ou, pour les femmes, envoyées aux mines. Ce fut la plus terrible de toutes les persécutions. Toutes les catégories sociales se trouvent parmi les victimes, démontrant que le christianisme avait conquis toute la société romaine. C’est l’appareil d’État qui persécute, mais cette persécution se solde par un échec et le pouvoir découvre quelque chose dont il ne s’était absolument pas rendu compte : le christianisme est devenu majoritaire. Le christianisme a progressé dans l’ignorance des autorités, de bouche à oreille par le soutien mutuel que se donnaient les chrétiens les uns aux autres, à partir des classes les plus basses de la société, et jusqu’aux familles impériales, mais les intellectuels restent en dehors.

313 : Constantin définitivement établit la liberté de culte

Finalement, comme l’avait prophétisé Tertullien, « le sang des martyrs est semence de chrétiens » et, le 13 juin 313, Constantin proclamera définitivement par l’Édit de Nicomédie une liberté de culte qui ne sera plus jamais mise en cause. L’Église est pour la première fois reconnue comme un sujet de droit et le culte chrétien peut s’exercer en toute légalité. Constantin confirme en cela l’Édit de Galère publié en 311, et, même s’il retardera son baptême personnel jusqu’à son lit de mort, il installe le christianisme au plus haut sommet de l’État et finalement, à la fin du IVe siècle, Théodose définira comme le christianisme religion d’État. À partir de ce moment-là, l’Église est reconnue comme un corps civil, qui a une existence légale et légitime. C’est une victoire du christianisme : une victoire inattendue, parce que la progression de l’évangélisation avait été invisible et on ne s’en était pas rendu compte.

Tertullien nous a transmis ce commentaire des païens qui, touchés par la conduite des fidèles de l’époque, répétaient : « Voyez comme ils s’aiment ! » (Apologeticum, 39.)

Comment expliquer le succès du christianisme et cette incroyable expansion continue, de douze apôtres démunis à l’ensemble de l’Empire romain ? Les chrétiens ont révolutionné l’anthropologie de l’Antiquité en mettant en avant l’amour de toute personne humaine. Tertullien nous a transmis ce commentaire des païens qui, touchés par la conduite des fidèles de l’époque, répétaient : « Voyez comme ils s’aiment ! » (Apologeticum, 39.)

Un comportement novateur et très convaincant

Les communautés chrétiennes s’entraidaient à tous les échelons, dans les difficultés immenses de l’époque. Marc Aurèle, empereur païen s’il en est, s’étonne de deux choses chez les chrétiens : leur mépris de la mort et la retenue sexuelle chez les femmes des chrétiens. Leur comportement dénote avec la société de plus en plus licencieuse. Ces comportements et cette foi se répandent de proche en proche et ont fait changer l’état d’esprit des gens, parce que le témoignage de vie des chrétiens a été vraiment convaincant. La pratique d’une vie réellement chrétienne au quotidien et de l’amour dans le respect de l’autre avec la pratique des sacrements, telle qu’on la trouve rapportée dans la Didachè, « La Doctrine des douze apôtres ». La pratique des sacrements montre que la divinité ne passe pas par les statues ni par les temples, mais qu’elle passe par la piété intérieure et la transformation de la personne humaine. C’était là la cause principale de l’évangélisation. Les gens se demandaient : « Comment font-ils pour se comporter ainsi ? ».

Des classes sociales les plus basses aux plus élevées

De nos jours, les communautés évangéliques qui se développent de manière fulgurante (puisqu’elles sont passées de zéro à sept cents millions d’adeptes en moins de deux siècles) utilisent un peu les mêmes moyens. Leurs membres aussi pratiquent la vie communautaire et se soutiennent entre eux. Ils prient et font des miracles. Et ils touchent les couches les plus basses de la population, sans intéresser les intellectuels. C’était exactement la même chose au temps de l’Empire romain : les intellectuels païens n’ont pas compris et ne se sont pas intéressés à ce mouvement qu’ils n’ont pas vu venir.

Les esclaves, qui constituaient 50% de la société romaine, étaient considérés à travers le christianisme comme des frères, comme les autres, et ils pouvaient arriver tout en haut : il y a eu un pape qui était un ancien esclave et un banquier. Les intégristes de l’époque le lui ont vertement reproché, mais finalement il a été un des grands promoteurs de la chrétienté à Rome. Les esclaves riches, banquiers, ou pauvres, qui travaillaient dans les mines, étaient forcément très touchés de cette reconnaissance assez inespérée et ils sont devenus des convertis exemplaires.