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Pourquoi un rappeur évangélique candidat à la Maison Blanche ?

KANYE WEST
ANGELA WEISS/AFP/East News
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Membre de l’Observatoire Foi et Culture de la Conférence des évêques de France, Jean Duchesne est spécialiste des pays anglo-saxons, où il donne régulièrement des conférences. Il décrypte pour Aleteia le sens de la candidature du rappeur évangélique Kanye West à l’élection présidentielle américaine.

Aleteia : La candidature du rappeur afro-américain Kanye West à la Maison Blanche, désormais officielle en Oklahoma, est-elle sérieuse ?
Jean Duchesne : À l’évidence, non. Kanye West n’a manifestement aucune chance. Donald Trump a gagné l’élection présidentielle en s’emparant du Parti Républicain : le rappeur ne le pourra pas. Aucun troisième candidat n’a jamais gagné. Le dernier — Ross Perot en 1992 — a simplement empêché la réélection de George Bush père et permis l’avènement de Bill Clinton (qui lui doit une fière chandelle). Aux États-Unis, on peut réussir en politique à partir des affaires si l’on est déjà un dirigeant, un chef qui sait choisir ses collaborateurs, comme Trump l’a prouvé. Je ne crois pas que Kanye West ait cette expérience ni, d’après le peu que l’on sache de lui, ces capacités. La « bombe » médiatique de sa candidature devrait s’avérer un pétard mouillé s’il n’obtient pas dans les prochains jours des ralliements de personnes (et pas forcément des personnalités) capables de monter et gérer l’organisation indispensable à une campagne présidentielle. 

Pourquoi donc cette candidature ?
Ce qui tient apparemment lieu de programme à Kanye West se trouve dans les priorités des protestants « évangéliques ». Donc rien de nouveau ni même de vraiment politique. Ce qui en fait un « événement », c’est que sa candidature est celle d’un Noir. S’il réussit à se porter candidat, alors qu’il faut une organisation dans chacun des cinquante États, il prendra autant de voix à Trump chez les « évangéliques » qu’il en prendra à Biden parce qu’il est Noir et que les Afro-Américains votent en général massivement pour les démocrates.

« Ce qui en fait un “événement”, c’est que sa candidature est celle d’un Noir. »

Si Kanye West occupe provisoirement la scène, c’est parce qu’il n’y a pas de débat entre M. Trump et M. Biden : le sortant n’a pas de pensée, rien que des slogans, et pas d’arguments pour garder le « ventre mou » qui l’a préféré à Hillary Clinton mais se fatigue de ses rodomontades ; le challenger a pour principal mérite de paraître raisonnable et modéré et n’a pas intérêt à être trop précis, son principal atout étant de n’être pas Trump et de se trouver être celui qui peut le battre à condition d’en faire le moins possible. Je serais vraiment surpris que la candidature de Kanye West à la présidence suscite davantage d’intérêt aux États-Unis qu’en France celle de l’honorable dame qui s’est proposée pour l’archevêché de Lyon.

Ce surgissement sur la scène politique américaine d’une personnalité aussi atypique ne révèle-t-il la faillite des deux grands partis ?
Les deux grands partis — démocrate et républicain — ont beaucoup changé. Au départ, les républicains, c’était le parti de Lincoln, celui des principes moraux des classes dirigeantes – de l’establishment. C’est devenu, depuis Nixon et Reagan, un parti « de droite » et maintenant trumpiste. Les démocrates, c’était la coalition des minorités d’immigrés du Nord et des ségrégationnistes du Sud. Aujourd’hui, c’est une « gauche » à l’européenne. Pour comprendre la politique aux États-Unis, il faut savoir qu’être « libéral » (ou « de gauche ») est un luxe que peuvent s’offrir les nantis — ceux qui, n’ayant pas de soucis pour eux-mêmes, ont les moyens de se battre pour des principes abstraits. Ceux qui peinent socio-économiquement, au contraire, veulent que le travail « paie », même le moins gratifiant — le leur —, et ils placent les assistés dans la même catégorie que les riches idéalistes : celle des fainéants qui profitent cyniquement de leurs vertus d’honnêtes tacherons. Ce n’est pas loin de ce que nous appelons « populisme » — sauf que M. Trump a converti de force à ce populisme le grand Parti républicain, pourtant foncièrement conservateur et qui le redeviendra probablement si M. Trump est battu.

Mais comment situer la candidature de Kanye West dans ce contexte ?
C’est simplement une ligne de plus sur la longue liste de ces millionnaires que leur petit succès a convaincus d’être non seulement infaillibles, mais encore des bienfaiteurs, voire des sauveurs de l’humanité ou du moins du pays. Il n’est pas davantage le produit de la division entre « droite » et « gauche » que Trump ne l’a créée aux États-Unis. L’actuel président a exploité et accentué ce clivage idéologique entre « bourgeois » intellectuels-progressistes et « classes laborieuses » anti-intellectuelles et conservatrices. Cependant, il a franchi un pas dangereux en présentant comme le président non pas de tous les Américains, mais seulement de ceux qui acceptent sa vision simpliste de l’Amérique, sans débattre avec sa rivale Hillary Clinton, et se contentant de la traiter d’escroc à mettre en taule sans tarder. C’était un reniement de certains des principes fondamentaux de la démocratie. Kanye West s’engage dans la brèche ainsi ouverte, probablement sans avoir le cynisme de Trump, ce qui est à la fois à porter à son crédit (il n’y a pas de raison de douter de la sincérité de sa foi) et (à mon avis du moins) la garantie qu’il n’ira pas loin.

Kanye West se présente comme « candidat de Dieu ». Comment interpréter cette omniprésence du fait religieux dans le discours politique américain, qui reste bien obscure aux esprits français ?
Il est difficile de répondre brièvement à la question de la religiosité persistante (bien que désormais en voie d’érosion) des Américains. Je rappellerai seulement que la plupart des colonies anglophones ont été fondées au XVIIe siècle par des puritains, c’est-à-dire des protestants radicaux, hostiles à tout hiérarchie dans l’Église (pas d’évêques ni même de prêtres) et à plus forte raison dans la société civile. Ils ne voulaient pas d’Église établie. C’est là qu’est née la démocratie moderne en Occident. Et ces pionniers se sont bien entendu avec les « libéraux », sceptiques et bientôt agnostiques des « Lumières » au moment de la Révolution américaine de 1776, pour instaurer une liberté religieuse qui laisse chacun croire et faire ce qu’il veut. Ceci est condensé dans le premier amendement de la Constitution qui interdit dans la même phrase à la fois l’officialisation et toute entrave à la pratique et à l’expression publique d’aucun « culte ». C’est une laïcité assez différente de ce que nous avons en France. 

« Les protestants « évangéliques » (…) ont estimé qu’ils devaient entrer en politique par patriotisme, pour contrer les lois qui, en libéralisant les mœurs, nuisent à la santé spirituelle de la nation »

La nouveauté, depuis les années 1970 et la légalisation de l’avortement, c’est que les protestants « évangéliques » — ces nouvelles dénominations fondamentalistes ou néo-puritaines qui ne cessent de surgir et ont bien des côtés « populistes » — ont estimé qu’ils devaient entrer en politique par patriotisme, pour contrer les lois qui, en libéralisant les mœurs, nuisent à la santé spirituelle de la nation au point de compromettre son identité et son avenir. La candidature de Kanye West s’inscrit tout à fait dans cette perspective — même si les « évangéliques » sont généralement trop attachés à la liberté de conscience pour promouvoir ce qui ressemblerait trop à une théocratie et préfèrent d’ordinaire soutenir des candidats qui, comme Trump (pourtant peu crédible), déclarent partager leurs exigences morales.