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Connaître n’est pas comprendre

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Domaine public
"L'astronome", de Vermeer (Musée du Louvre).
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Quand vient l’épreuve, nous avons parfois l’impression de tourner en rond. Au lieu de passer notre temps à accumuler des sommes de connaissances, nous ferions mieux d’essayer de comprendre ce qui nous arrive, dans une logique qui n’est pas nécessairement la nôtre.

Connaître et comprendre sont une vieille histoire dans l’existence des hommes. Cela a valu quelques mauvaises surprises à nos aïeux Adam et Ève lorsqu’ils ont désiré se saisir de l’intelligence du bien et du mal, à l’égal du Créateur. Depuis, malgré la prétention humaine à tout connaître, notre esprit est particulièrement obscurci et nous nous glorifions sans cesse davantage d’une maîtrise de l’univers, de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, qui est bien risible au regard et en comparaison de l’immensité des mondes. Nous sommes des grains de poussière dont les succès sont montés à la tête et qui, depuis, ne cessent de tourbillonner dans la tempête, persuadés que nous contrôlons les forces qui nous emportent à l’aveuglette. Le fameux adage de Socrate, rapporté par Platon dans son Apologie de Socrate et dans le Ménon, « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », repris par la suite par Michel de Montaigne, ne semble plus guider la sagesse des hommes, et ce qui est vrai dans l’ordre strictement intellectuel, l’est aussi, hélas, dans le domaine de la foi. Très éloignée de nous est l’humilité d’un saint Thomas d’Aquin — qui aurait eu pourtant de justes raisons d’être satisfait de son œuvre — regardant, à la fin de sa trop courte vie, tout ce qu’il avait produit comme « de la paille » face à la puissance de Dieu.

Comme la grenouille de la fable

Nous préférons nous gonfler d’orgueil, pitoyables grenouilles de la fable, ceci jusqu’à l’éclatement qui laisse apercevoir finalement la vacuité de nos ambitions et de nos réussites. Dans le même temps, étrangement, jamais comme aujourd’hui, l’homme n’a été aussi désemparé face à ce qui le laisse sans voix, à ce qui ne se plie pas à sa compréhension immédiate ou scientifique. Le désarroi est profond lorsque l’esprit se heurte à un mur froid et sans aspérité. Ce qui relève de la marche ordinaire de la vie, semée d’épreuves et de douleurs, est justement de cet ordre. L’homme se lamente alors, rabâchant devant qui veut l’entendre, qu’il ne comprend pas. Il y a quelques décennies de cela, l’extraordinaire Jean Gabin, avec sa gouaille savoureuse, interpréta une chanson — sans chanter d’ailleurs — intitulée Maintenant je sais, sur des paroles de Philip Green et Jean-Loup Dabadie. Le poulbot devenu vieux y faisait le constat de l’effronterie de sa jeunesse, temps où il prétendait tout savoir, et la découverte, au crépuscule, de l’inanité d’une telle prétention. Il commence ainsi :

Quand j’étais gosse, haut comme trois pommes
J’parlais bien fort pour être un homme
J’disais « je sais, je sais, je sais, je sais ».

Avant de terminer par ces mots :

Toute ma jeunesse, j’ai voulu dire « je sais »
Seulement, plus je cherchais
Et puis moins j’savais

Y a soixante coups qui ont sonné à l’horloge
J’suis encore à ma fenêtre, je regarde, et j’m’interroge
Maintenant je sais, je sais qu’on ne sait jamais

La vie, l’amour, l’argent, les amis et les roses
On ne sait jamais le bruit ni la couleur des choses
C’est tout ce que j’sais
Mais ça, j’le sais.

La compréhension intérieure

En fait, nous pouvons connaître bien des choses formellement en l’espace d’une courte vie, mais il nous manquera toujours, la plupart du temps, pour l’essentiel, la compréhension intérieure. Telle est la leçon, lors de la prédication de Notre Seigneur, alors que ses mots sont entendus par les prêtres et les scribes et que ces derniers ne peuvent comprendre à cause de leur aveuglement, mots entendus aussi par ses apôtres qui demeurent tout aussi bornés, ceci jusqu’à la Pentecôte. Le Christ est obligé de prendre à part ses disciples pour leur expliquer le sens des paraboles, précisant bien que la compréhension n’appartiendra qu’à ceux que Dieu a choisis pour cela. D’où cette exclamation du Maître : « Mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, je vous rends gloire de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits » (Mt 11, 25). « Ces choses » recouvrent le contenu de la Révélation. Il ne suffit pas d’être versé dans la science des Saintes Écritures pour comprendre. Connaître n’est pas comprendre. Connaître ne suffit pas à rompre l’aveuglement ou le refus de céder devant l’évidence.

Quand l’intelligence tourne à vide

Notre expérience humaine, dès le plus jeune âge, nous montre bien que nous sommes tous frappés de la même cécité. L’éducation des enfants révèle que, s’ils connaissent beaucoup de choses, très souvent, ils refusent de comprendre et ensuite d’accepter ce qui est dicté par le bon sens, par la sagesse, par l’adéquation au réel. Bizarrement, plus l’homme sait, moins il comprend. La compréhension exige un détachement de ce que l’on considère comme des certitudes et qui ne sont que des opinions volatiles. Elle conduit à l’appréhension d’une chose particulière qui pourra alors être intégrée et contenue dans notre univers personnel. Sinon, la connaissance demeure toute extérieure et le monde nous demeure étranger. D’où notre difficulté à « comprendre » — comme nous aimons à le dire pour nous plaindre, ce qui s’introduit brutalement dans notre vie et occasionne de la souffrance ou un échec. Nous nous arrachons les cheveux, étonnés de nous retrouver sans instruments, sans ressources pour déchiffrer ce qui nous agresse, alors que nous étions persuadés d’être les plus intelligents des hommes ; ce qui est peut-être le cas mais qui, dans ces circonstances, n’est d’aucune utilité car l’intelligence tourne à vide.

Cette fragilité est due à l’absence contemporaine de logique dans notre manière de penser et d’être. D’un côté s’accumulent des connaissances disparates, et souvent inutiles, et de l’autre s’entassent les émotions et les passions incontrôlées et chaotiques. Lorsque ces deux masses se rencontrent, elles s’entrechoquent sans se pénétrer, puisque la logique manque au rendez-vous et que nos raisonnements sont fallacieux. Ce mal ronge toute la société moderne, de la sphère politique au cercle religieux. Nous marchons à tâtons, comme ces animaux cavernicoles, tels les troglobies dont la survie dans l’obscurité a fait disparaître les yeux.

Schizophrénie spirituelle

Cette incapacité à créer un lien logique entre le rationnel et l’irrationnel nous conduit à une sorte de schizophrénie spirituelle. Nous n’acceptons de Dieu que ce qui correspond à nos schèmes. Cela est frappant lorsque nous sommes touchés de plein fouet pour l’épreuve et que nous tournons alors en rond, refusant d’intégrer cet événement parmi tous les autres car n’étant pas en harmonie avec ce que nous prétendons connaître de la pédagogie divine, refusant toute souffrance comme étant incompatible avec Dieu. Nous vivons dans le déni, le monde devant entrer dans les cadres que nous avons fabriqués. En procédant de cette façon, nous savons peut-être tout sur la fission de l’atome mais nous sommes incapables d’accepter de marcher avec un caillou dans la chaussure. Donnant le dernier mot à la « science », nous nous condamnons à ne plus comprendre ce qui nous est révélé par d’autres canaux que celui-là. À l’obscurité d’une intelligence qui ne soit pas uniquement livresque, répond l’endurcissement des consciences et l’incapacité à épouser ce qui est.

Au lieu de passer notre temps à nous abrutir d’informations inutiles, de connaissances superficielles, nous ferions mieux d’essayer de comprendre, c’est-à-dire d’intégrer, ce qui nous arrive, dans toutes ses dimensions. La sophistication de nos connaissances scientifiques ne peut pas combler le vide d’une existence dont le sens est hors de portée. Au lieu de justifier toutes nos turpitudes, nous ferions mieux d’essayer de comprendre ce qui meut nos actes, ce qui préside à notre existence pour nous conduire dans l’éternité.