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Quand l’instinct maternel tarde à venir

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Si chez certaines femmes, l’instinct maternel se manifeste dès l’annonce de la grossesse, chez d’autres, il peut mettre plus de temps à venir. Est-ce normal de mettre du temps à s’attacher à son bébé ? Comment ne pas culpabiliser ? Anne-Sophie Nourrain-de Asis, sage-femme, apporte à Aleteia son éclairage.

A la naissance de son fils aîné, Aurore a regretté ne pas ressentir immédiatement l’amour « viscéral » décrit partout : « J’étais loin du ‘tu verras, tu l’aimeras à la folie dès qu’on le posera sur ton ventre’. J’avais du mal à me dire que j’étais sa mère, qu’il était mon fils, tout en étant contente de le voir et de m’occuper de lui.» Sophie, de son côté, ne ressentait même pas l’envie de s’occuper de sa fille et pleurait sans arrêt les trois premières semaines post-natales : « J’ai fini par me poser des questions. Oui, je répondais aux besoins de mon bébé comme en baby-sitting mais l’amour dont tout le monde parle… je ne le ressentais pas. » Enfin, Pauline qui a accueilli son bébé après un accouchement très – trop ? – rapide explique qu’elle s’est tout de suite mise « en mode automatique » : « La sage-femme me propose la tétée de bienvenue, je réponds à peine, le bébé commence à me téter la peau, et là je n’ai qu’une seule envie, l’éjecter le plus loin possible. Je panique, la sage-femme met ça sur le compte de l’allaitement, papa lui donnera un biberon. Personne n’a remarqué que je paniquais. Tout le monde vous dit toujours que l’instinct maternel viendra tout seul », explique la jeune femme.

Une rencontre moins fusionnelle que prévue

Anne-Sophie Nourrain-de Asis, sage-femme libérale à Paris, confirme que le sujet reste encore grandement tabou : « L’image d’Épinal de la maternité et de l’amour au premier regard est encore bien ancrée. Dans la réalité, tous les cas de figure existent. Certaines femmes ont le déclic dès la grossesse, parfois même avant ! Pour d’autres, ce sera la rencontre physique qui créera le lien, là où certaines rentreront dans leur maternité au bout de quelques jours, semaines, mois ou années ! Dans mon cabinet, les femmes se dévoilent et me font voir ce que nous sommes toutes vraiment : des wonderwomen endurantes et engagées, mais aussi fatiguées et fragiles. Parfaitement imparfaites en somme… ».

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Une culpabilité énorme pour les mamans concernées

« 48h … 48h à me demander : Suis-je normale ? Ai-je un problème psy ? Dois-je en parler ? Je regarde ce bébé qui n’est pas le mien, qui n’est pas à moi… je ne ressens rien. Je ne peux pas pleurer, mon mari est là, je ne peux pas lui parler… Comment me verrait il ? Que va-t-on penser de moi ? Je n’ai qu’une envie, c’est de fuir. Tout ce qu’on m’a dit sur le fait de devenir maman, ce fameux instinct maternel, pourquoi je ne le ressens pas alors que tout le monde (et j’en étais persuadée) le ressent ? Vais-je être comme ma mère, froide et distante, alors que je ne veux surtout pas être comme elle ? Et tout le monde si heureux autour de moi comme si tout allait bien… Moi, anesthésiée au milieu de tout ça. » Le témoignage de Pauline résume bien la culpabilité terrible qui envahit les jeunes mères, en même temps qu’une chute hormonale déstabilisante qui n’arrange rien. Elle explique n’avoir pu en parler à personne : « J’avais trop peur, du jugement, du fait qu’on puisse me la retirer, du fait qu’on puisse arrêter de m’aimer parce que je n’étais pas capable d’aimer un bébé… »

Dans son cabinet de sage-femme, Anne-Sophie – elle-même mère de famille – entend bien cette culpabilité maternelle : « L’enfant est encore dans l’imaginaire collectif censé, après le mariage, être le point d’orgue de l’épanouissement féminin, la mission ultime qui doit sublimer la femme. Celle qui ne se retrouve pas dans ce schéma doute de sa normalité, se sent souvent à part, fautive, incompétente vis-à-vis de son enfant, d’elle-même, de son mari, de sa famille, de la société. On a souvent aussi une grande tristesse à ne pas donner à ce petit être l’amour qu’il serait censé recevoir, des inquiétudes sur sa construction psychique, sur son avenir. Des regrets aussi par rapport à la « vie d’avant ». « Mais qu’est-ce qu’on a fait… ? » Aurore a bien vécu ces projections défaitistes et ce sentiment d’être dans le rôle d’un imposteur : « Je me disais qu’il allait le ressentir et qu’il allait être malheureux… et puis naturellement quelques semaines après, je suis rendue compte que je l’aimais à la folie ! »

L’importance de parler et d’être aidée

Anne-Sophie souligne l’importance de ne pas taire cette souffrance qui peut être abyssale : « La mère peut parler à son enfant, lui exprimer ses faiblesses. Il les sent, il la connait par cœur, il s’est formé en elle. C’est un travail de construction à deux. Elle peut également en parler lorsque c’est possible à son mari, une amie, ou à un professionnel : sage-femme, psychologue, puéricultrice… »

Ce conseil, Aurore l’a appliqué : « Quand j’en ai parlé à ma sage-femme trois ans après, appréhendant de revivre la même culpabilité, elle m’a tout de suite rassurée. Elle m’a bien expliqué que ce bébé qui naît est notre chair mais aussi un être à part entière, qu’il faut apprendre à connaître et aussi à aimer… et que ça peut prendre du temps. J’en parle maintenant autour de moi. Beaucoup d’amies me disent avoir ressenti la même chose. Je pense qu’on n’en parle pas assez, que ça viendrait abîmer cette image de l’amour absolu et évident de la maternité. Il faudrait juste dire que chaque naissance mais aussi chaque attachement avec son nourrisson est unique et ne se passe pas toujours comme on le souhaiterait. Peut-être en parler un peu lors des cours de préparation à l’accouchement ? »

Sophie quant à elle a pu compter sur le soutien de son mari, de sa sage-femme puis de l’aide d’une psychologue à la suite d’une dépression post-natale : « J’ai eu des séances avec cette psy toutes les semaines pendant trois mois. Un jour ma fille m’a souri et là j’ai ressenti quelque chose que je n’avais pas ressenti encore pour elle, elle avait quatre mois ! Quand je l’ai dit à la psy, elle a compris que j’irais mieux à partir de maintenant. »

Que veut dire cet attachement tardif à son enfant ?

« Pour moi une mère qui se questionne sur ses « compétences » est déjà en excellente voie ! Elle a déjà envie de donner le meilleur à son enfant. Les sentiments viendront plus tard, chacune va à son propre rythme. Je leur conseille d’écouter leur ressenti, de ne pas se censurer, d’accepter que l’être humain est fait d’autant de positif que de négatif. Il en est de même pour l’amour. Il se construit pas à pas, dans l’interaction, sur la durée. Parfois il tangue, toujours il évolue », rassure Anne-Sophie.

« Les raisons de ces difficultés d’attachement sont multiples, mais ce que je remarque souvent tient à des soucis de maturité psychique, des difficultés de passage transgénérationnel (devenir mère à la place de sa mère), un perfectionnisme exacerbé, ou un manque de confiance en soi qui fait qu’on s’interdit de s’engager vis-à-vis de ce petit être par peur de ne pas être à la hauteur. La fatigue joue également beaucoup. Une personne épuisée n’a pas d’énergie à donner à un autre. Elle est déjà en sauvetage vis-à-vis d’elle-même. En cela la fin de grossesse et les nuits hachées des premiers mois n’aident pas ! ».

« Les difficultés d’attachement ne concernent pas forcément les autres enfants de la fratrie. »

Précision soulignée par Anne-Sophie Nourrain-de Assis, très rassurante sur le sujet : « Les difficultés d’attachement ne concernent pas forcément les autres enfants de la fratrie. Là encore tous les cas de figure existent. Une femme grandit et se construit. La grossesse et l’enfant suivant s’inscrivent dans un contexte différent où tout est à réécrire. Certaines femmes sont de grandes amoureuses, d’autres des amoureuses pudiques, d’autres encore aiment peu. Dans la maternité c’est la même chose, il y a tous les profils. Si une mère est débutante à la naissance de son aîné, son bébé débute lui aussi de son côté, nous rappelle Anne-Sophie. Ils se construiront ensemble, il ne faut pas l’oublier. »

Aurore confirme, la relation évolue, heureusement ! « Aujourd’hui je ressens tout l’amour possible d’une mère pour lui, et nous avons une belle relation ! Il a eu deux petites sœurs que j’ai eu l’impression d’aimer profondément tout de suite. Sans doute parce que je me suis moins mis la pression, j’ai laissé les choses se faire. Sans doute aussi que je les ai aimées tout de suite sachant déjà toutes les joies que la maternité pouvait apporter… grâce à leur grand frère ! »