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L’Amérique malade du racisme ?

PARKER MICHELS-BOYCE / AFP
Une statue du président des États confédérés Jefferson Davis gît dans la rue après que des manifestants l'aient abattue à Richmond, en Virginie, le 10 juin 2020.
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Aux États-Unis, les dernières bavures policières, comme la mort de George Floyd, sont révélatrice d’un mal plus ancien et plus profond. Le remède n’est sans doute pas le « politiquement correct », mais l’éducation. L’Église y travaille déjà.

Depuis quelques semaines, les États-Unis affrontent non seulement une pandémie, comme tous les autres pays du monde, mais encore des manifestations qui donnent lieu à des saccages et des pillages. Ce qui, depuis maintenant un mois, motive ces protestations parfois violentes est le décès le 25 mai dernier, à Minneapolis dans le Minnesota, d’un Noir nommé George Floyd : il a été arrêté, immobilisé au sol et empêché de respirer par des policiers blancs dont l’un pesait lourdement du genou sur son cou. La scène a eu pour témoins des passants choqués par cette brutalité disproportionnée, mais empêchés d’intervenir.

Un énième scandale

Si cette « bavure » policière a suscité tant d’émotion et de réactions, ce n’est pas simplement en raison de sa gravité. Ce n’est pas non plus parce que la vidéo amateure qui en a été prise a largement circulé dans les réseaux sociaux. C’est, plus profondément, parce que c’est le énième scandale de ce genre et qu’il ravive la conscience douloureuse d’un mal endémique qui ronge la société américaine depuis plus longtemps qu’aucun autre : le racisme.

Ce problème existe ailleurs, en particulier en France avec l’affaire Adama Traoré, lui aussi mort lors de son interpellation le 19 juillet 2016. De nouvelles manifestations ont eu lieu le 2 juin dernier à Paris et en province, suite à expertises et contre-expertises sur les causes du décès du jeune homme d’origine malienne. Mais bien que l’importance des rassemblements ait surpris, l’indignation n’a pas la même ampleur qu’outre-Atlantique. Elle se rattache même plus ou moins explicitement au mouvement Black Lives Matter (« La vie d’un Noir ne vaut pas moins que celle d’un autre »), apparu en 2013, après l’acquittement de l’agent de surveillance qui, un an plus tôt, avait abattu en Floride Trayvon Martin, un jeune Noir non armé.

La partie immergée de l’iceberg

De même, c’est à une contestation de la suprématie américaine qu’aboutissent les dénonciations un peu partout dans le monde de la discrimination ethnique dont ont été et sont victimes non seulement les Noirs, mais encore tous ceux qu’a opprimés la colonisation au cours de l’histoire. Le racisme est omniprésent dans l’histoire États-Unis : successivement contre les « Indiens », les Blancs non-protestants, les « Latinos », les Asiatiques…  et les Noirs depuis le XVIIe siècle, quand arrivent les premiers esclaves africains. Leurs descendants sont à présent presque 14% de la population. L’Émancipation n’intervient qu’en 1863, dans le cadre d’une guerre civile (dite de Sécession) où périssent quelque 700.000 soldats (plus les victimes civiles). C’est ensuite la ségrégation qui s’installe. Il y est officiellement mis fin un siècle seulement plus tard, dans les années 1960, mais les inégalités persistent.

Les persécutions policières ne sont que la partie émergée d’un iceberg. Si les Noirs sont a priori suspects, c’est parce que le taux de délinquance est élevé chez eux, spécialement parmi les jeunes. Ceci est dû au fait qu’ils grandissent pour la plupart dans des familles désunies, recomposées, souvent monoparentales, habitant des quartiers défavorisés, où le chômage est important parce que, déjà aux générations précédentes, on avait le sentiment que l’instruction ne permettrait pas une promotion sociale. Dans ces « ghettos » où l’on ne paye pas ou peu d’impôts, les services publics (voirie, hygiène, santé, éducation) sont déficients. Beaucoup d’adolescents n’envisagent même pas de sortir de là et se contentent de jouer les caïds locaux.

L’impuissance du « politiquement correct »

Quantité d’efforts ont été faits depuis une bonne cinquantaine d’années pour améliorer la situation. Tous n’ont pas été vains. Il existe aujourd’hui une « bourgeoisie » noire assez bien acceptée dans les milieux « politiquement corrects », c’est-à-dire éduqués et se flattant de promouvoir une éthique rendue naturelle par un niveau de vie confortable. La méfiance, voire la défiance demeure chez les Blancs en situation socio-économique plus précaire, obligés de se battre sur le marché de l’emploi et qui considèrent n’avoir pas les moyens de se montrer généreux envers des gens pour qui le travail n’est pas à l’évidence une valeur. Le clivage entre défenseurs des droits des Noirs et indifférents à leur sort plutôt qu’ouvertement racistes recoupe en gros celui qu’on trouve en politique entre démocrates et républicains trumpistes.

La réticence des Blancs pauvres ou de classe très moyenne est accentuée par les mesures parfois ressenties comme injustes qui ont été prises pour corriger les discriminations. Par exemple les quotas pour l’admission dans les universités, permettant à des Noirs de passer avant des candidats ayant pourtant de meilleurs dossiers. Ou le busing, consistant à envoyer en car scolaire (bus) de jeunes Noirs dans de lointaines bonnes écoles de beaux quartiers et obligeant des enfants blancs à prendre leur place dans de médiocres écoles de ghetto où ils ne suffisent pas à élever le niveau.

La colère aussi vaine que la soumission

Sur le plan des principes qui devraient motiver la résistance au racisme, lequel n’est désormais plus théorisé mais apparaît dans la pratique en raison de la marginalisation des Noirs, on patauge. D’un côté, on demande à l’Amérique d’être fidèle à ses idéaux : l’égalité des chances et le succès grâce au mérite. Mais cette sagesse s’est avérée ne porter que lentement et timidement des fruits. Et les Noirs qui adhèrent à ces valeurs sont stigmatisés comme des « Oncles Tom », d’après le personnage supportant héroïquement toutes les humiliations dans le roman éponyme d’Harriet Beecher Stowe qui mobilisa l’opinion pour l’abolition de l’esclavage au XIXe siècle. 

En face, il y a le « Pouvoir Noir », ce mouvement de colère qui a flirté avec le marxisme et le tiers-mondisme dans les années 1960, faisant des Noirs minoritaires aux États-Unis les représentants de la majorité mondiale des « gens de couleur ». Les émeutes de ces dernières semaines temps rappellent celles d’il y cinquante ou soixante ans, qui n’ont pas changé grand-chose. Et les abattages de statues de soi-disant racistes ne changeront pas l’histoire et ne règleront pas les problèmes qu’elle a légués. 

Et les Églises ?

La réaffirmation solennelle de l’égalité et de la fraternité entre tous les humains, quelle que soit la couleur de leur peau, mérite sans doute d’être inlassablement rappelée. Dans un pays qui reste plus religieux que l’Europe, les Églises ne s’en privent pas, justifiant le devoir moral par l’autorité de Dieu, Père de tous. Mais elles agissent aussi concrètement sur le terrain, en s’attaquant aux causes foncièrement socio-économiques de la marginalisation des minorités ethniques. Les paroisses catholiques sont particulièrement en pointe, avec leurs écoles bien tenues qu’elles subventionnent et qui accueillent des enfants noirs pauvres sans exiger d’allégeance confessionnelle. C’est ainsi que l’Église américaine a permis jusqu’à il y a environ cent ans la démarginalisation de masses d’immigrés méprisés… Elle reste consciente que le meilleur remède aux discriminations est l’éducation qui dissipe les peurs et le désespoir des persécutables aussi bien que des persécuteurs.