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« L’Ombre de Staline » : la vérité sur le crime de masse de l’Holodomor

Condor
James Norton dans le rôle de Gareth Jones.
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La réalisatrice polonaise Agnieszka Holland signe avec son film « L’Ombre de Staline » un film bouleversant sur la manière dont un homme, le journaliste gallois Gareth Jones, a tenté d’alerter un Occident sourd et veule sur la grande famine ukrainienne, appelée l’Holodomor, programmée par Staline lui-même dans l’espoir de détruire le pays. Poignante, haletante et effrayante, cette histoire s’est passée il y a près de neuf décennies, en 1933. En salles depuis le 22 juin.

Après trois films sur l’Holocauste, la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland a utilisé sa pour dépeindre une autre réalité, celle de millions d’Ukrainiens morts de faim dans les années 1930 lors d’une famine programmée par Staline lui-même. Mais si le sujet principal est la grande famine meurtrière, le deuxième est l’action héroïque du journaliste Gareth Jones (James Norton) qui s’est acharné à révéler les faits. L’écrivain George Orwell s’est directement inspiré des découvertes de ce lanceur d’alerte pour composer sa diatribe contre le totalitarisme, et en particulier le stalinisme : La Ferme des animaux (1945). Agnieszka Holland y va fort et dénonce le silence, l’illusion de l’égalitarisme, qui a conduit à vouloir exterminer l’homme pour supprimer la souffrance du labeur et de la faim. Et pour cause, l’ampleur du crime contre l’humanité de l’Holodomor est encore relativisée, pire, l’origine intentionnelle de la famine est toujours contestée par certains. “Contrairement aux crimes d’Hitler, ces crimes communistes sont sortis de la conscience globale. Les gens ont oublié le prix à payer pour cette idéologie”, rappelle-t-elle.

La fresque froide et passionnante d’un long hiver ukrainien…

En 1933, Gareth Jones n’a pas trente ans. Il a échoué dans sa carrière diplomatique mais, désormais journaliste, son intuition politique continue de le guider. Fort d’une interview avec Hitler, il veut tenter sa chance avec Staline. Direction Moscou, où tous les journalistes sont confinés. Bientôt, par l’entremise d’une journaliste acquise à la cause communiste, Ada, il découvre le meurtre de son contact et confrère après qu’il a travaillé sur l’Ukraine. À Moscou, on dit que l’or de Staline est son blé, car le blé abonde dans l’arrière-pays. On dit aussi que les paysans sont heureux et qu’ils adorent le « petit père du peuple ». Mais l’argent, d’où vient-il alors que la finance mondiale s’est écroulée? Or, il faut pouvoir vendre pour gagner de l’argent et Staline semble en avoir en abondance, comme les apparatchiks du pays. Il y a Moscou et puis l’Ukraine. Deux mondes bien isolés. Mais pas pour le New York Times, tenu par un Walter Duranty (Peter Sarsgaard) vicié et corrompu, dont sa patrie s’arrange très bien, d’ailleurs. D’où son prix Pulitzer.

L’Occident pense d’abord à ses intérêts économiques, pas aux morts en Ukraine. Pugnace et téméraire, le Gallois ne s’imagine pas être réduit au silence. Il part donc vers l’Ukraine, grenier à blé de la Russie. Les flocons tombent, le ciel inexistant s’oublie, les ombres sont celles des survivants — ou plutôt morts-vivants — terrassés par la famine. L’immensité à traverser est peuplée de cadavres qui ne peuvent pas se désagréger. Gareth Jones s’épuise à fuir, car on le prend vite pour un espion. On le suit dans sa peine. Il neige toujours et il fait terriblement froid. Il n’a que des morceaux de bois à glisser sous ses dents. Et, de plus en plus, l’horreur arrive à travers des scènes dignes d’un film de Roman Polanski ou d’Andrej Wajda, dont on reconnaît très bien l’héritage de son ancienne assistante.

Beauté et cruauté se mêlent. Le réalisme des corps dépossédés de toute vie, ou encore de la neige, est d’autant plus vrai qu’il s’appuie à un corps autrefois vigoureux qui s’éteint lui aussi à mesure d’avancer. Plus tard, il rencontre George Orwell. Le seul à croire à son histoire et à lui donner de l’importance. Bien que celui-ci l’apostrophe à la sortie de la conférence de presse : « L’Union Soviétique fait sans doute au mieux… Et les hôpitaux gratuits et les écoles gratuites, qu’en faites-vous? » et Gareth Jones de répondre : « L’égalitarisme, là-bas, c’est notre système, mais en bien pire. » La cinéaste ouvre et ferme le film dans ce parallèle avec l’œuvre, alors à venir, de l’auteur de 1984. L’Occident ne veut pas entendre? Il faut détourner la censure.

Condor
"L'Ombre de Staline"

Agnieszka Holland rend ici un magnifique hommage au lanceur d’alerte Gareth Jones qui a sacrifié sa vie pour la cause du plus grand nombre et de la vérité ; comme Soljenitsyne avant lui. Elle nous crie encore l’urgence de s’attacher aux faits plus qu’aux idées, aux hommes plus qu’à l’idée de l’homme. Et à se souvenir toujours de l’importance de la liberté, meilleur gardien contre toute tentation de l’égalitarisme, de celle de l’honneur contre toute tentation de corruption.

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L’Ombre de Staline, d’Agnieszka Holland, avec James Norton, Vanessa Kirby et Peter Sarsgaard, 1h59, sortie initiale le 18 mars, en salles dès le 22 juin.