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L’Inquisition : perversion de la mission de l’Église ?

INQUISITION
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Le tribunal de l’Inquisition était d’abord chargé de la santé spirituelle des chrétiens. L’Église s’est repentie du consentement donné à des méthodes de violence au service de la vérité, même dans leur contexte historique. L’Inquisition a cependant constitué un progrès. C’est elle qui a transformé la justice civile en introduisant une procédure fondée sur l’enquête, l’appel aux témoins et la probité des juges.

L’Inquisition (du latin « enquêter ») est un tribunal d’Église dont la mission fut la répression de l’hérésie. Formalisée au Moyen Âge et active jusqu’au XIXe siècle, l’Inquisition a recouvert trois réalités différentes : l’Inquisition médiévale (XIIIe-XVe siècles), l’Inquisition espagnole (1478-1820) et l’Inquisition romaine (à partir de 1542) qui n’ont pas agi partout avec les mêmes objectifs ni la même intensité.

L’Inquisition médiévale

La première n’est d’abord rien d’autre que la mission de tout temps confiée aux évêques : veiller à la bonne santé morale et spirituelle de leur diocèse. C’est l’inquisition épiscopale. La deuxième Inquisition renvoie au phénomène que nous connaissons le mieux : la prise en main par le pape de la chasse à l’hérésie au XIIe siècle. Pourquoi un tel coup de projecteur sur l’hérésie ? Parce que, dans une Europe en plein nouveau façonnement socio-économique, se sont mises à circuler des idées qui, avant d’être hérétiques, ont bousculé le message chrétien pour le revivifier – au risque, parfois, de détruire le bon grain avec l’ivraie. À ces nouvelles aspirations laïques insuffisamment nourries par un clergé trop mou, l’Église a offert deux réponses. D’abord, une ligne réformiste, prenant acte des besoins spirituels d’une nouvelle société plus éduquée, urbaine, et marchande : les franciscains et les dominicains sont les acteurs visibles de cette nouvelle offre spirituelle. Ensuite, un volet plus normatif et répressif : c’est l’Inquisition pontificale, formalisée par le pape Grégoire IX entre 1231 et 1233. Juridiction d’exception, conduite par les délégués du pape, cette Inquisition s’est substituée à l’inquisition épiscopale partout où celle-ci avait échoué à faire pièce à l’hérésie, notamment dans le midi de la France. Son activité culmine de la seconde moitié du XIIIe siècle aux années 1340, avant l’amorce d’une phase de déclin et un bref sursaut au XVe siècle.

L’Inquisition moderne

L’Inquisition espagnole prend le relais. Rejeton de la précédente, elle naît en Espagne à la fin du XVe siècle de la volonté des souverains Isabelle et Ferdinand. Avec un inquisiteur général désigné par le roi et un Conseil, l’Inquisition entre au gouvernement des rois catholiques, tandis que la défense de la foi devient la pierre angulaire de la construction d’un royaume chrétien moderne. Au XVIe siècle, ses tribunaux sont actifs dans tout l’empire espagnol, de la Sicile au Mexique. Assoupie au XVIIe siècle, l’institution est supprimée en 1820.

Domaine public
Tableau représentant Galilée face à ses détracteurs, par Cristiano Banti ((1824–1904).

Hors d’Espagne, l’Inquisition est refondée pour devenir, à partir des années 1540, le fer de lance de la Réforme catholique face à la montée du protestantisme. C’est l’Inquisition romaine : un tribunal central à Rome, dont la juridiction s’étendait théoriquement sur tout le monde catholique, mais qui ne fut jamais actif qu’en Italie et s’essouffla au XVIIIe siècle.

De la Reconquista à l’Inquisition

L’Inquisition espagnole – réputée la plus dure – est refondée au XVe siècle dans un royaume en quête d’unité. Ses excès s’expliquent en partie par un contexte de grandes tensions sociales et religieuses à la fin de la Reconquête sur les Maures. Élément de contexte important, « les Espagnes » de la fin du XVe ont une population très mêlée, bien plus qu’aucun autre pays de l’Europe occidentale : 100.000 juifs, près de 300.000 musulmans. Institution d’Église, l’Inquisition n’étend sa juridiction qu’aux baptisés dans l’Église : juifs, musulmans, et plus tard, Indiens d’Amérique ou noirs vaudous, ne tombent pas directement sous sa coupe. Les mesures d’intégration forcée de ces communautés, tel le tristement célèbre décret d’expulsion des juifs de 1492, n’ont rien à voir avec la justice inquisitoriale. Directement du ressort de l’Inquisition, parce que bien plus dangereux, étaient les nouveaux convertis que l’on soupçonnait de retomber dans leur ancienne religion et les pécheurs chrétiens violant la morale de l’Église. De là, on doit isoler quatre « groupes » dont s’occupa l’Inquisition espagnole, avec des objectifs et des moyens très différents.

les conversos

Les premiers furent les conversos, juifs convertis soupçonnés de « judaïser ». Occupant des positions de pouvoir dans les villes marchandes, ces nouveaux conversos cristallisent les jalousies et incarnent une sorte de cinquième colonne, « infiltrés » dans la société chrétienne, et menaçant de saper le fragile édifice de l’Espagne des rois catholiques. Juridictionnellement parlant, l’Inquisition ne poursuit pas des juifs mais des nouveaux baptisés. Mais la violence de ces procédures et les attitudes hostiles des chrétiens contre les juifs qu’elles ont nourries sont un de ces « faits historiques douloureux » reconnus par Jean-Paul II et qui alourdissent « le bilan négatif » des « relations tourmentées entre l’Église et les juifs ». Les chrétiens d’aujourd’hui sont appelés à partager le profond regret de ces actions pour s’associer à la démarche de purification de la mémoire initiée par le pape.

Les moriscos

Une deuxième cible se présente : les moriscos, l’équivalent musulman des premiers conversos, que l’on va accuser de « mahométiser ». Après de longues hésitations, et dans un contexte de péril turc grandissant dans la Méditerranée, l’Inquisition s’en prend à ces communautés « morisques » de Grenade, de Valence ou d’Aragon. Le bilan est nuancé. Les principales communautés morisques parviennent à un accord avec l’Inquisition, qui limite les condamnations à mort moyennant le paiement par les morisques d’une rente au tribunal. Mais moins protégées, les communautés non couvertes par ces accords ont vu s’abattre sur elles une répression sévère enclenchant un cycle de récidive-représailles dont l’issue était, fréquemment, la peine de mort. Comme en 1492, la question minoritaire finit par être réglée hors du champ de la justice inquisitoriale lorsque Philippe III expulse les morisques d’Espagne en 1609.

les protestants

La troisième cible de l’Inquisition espagnole, c’est la grande affaire de l’Europe moderne : les protestants. Les rares groupes découverts en Espagne furent l’objet de sanctions sévères allant jusqu’à la mort. Plus largement, la lutte de l’Espagne très catholique contre le protestantisme explique la dureté du traitement réservé aux étrangers dans les possessions espagnoles – le Français, l’Anglais, l’Allemand pouvant à tout moment « déclarer » l’hérésie protestante.

les Espagnols vieux-chrétiens

Quatrième et dernière cible, enfin : les Espagnols vieux-chrétiens, que l’énergique reprise en main de la Contre-Réforme allait tenter de discipliner sur des questions de mœurs et de croyance. Cette justice inquisitoriale n’a pas laissé de trace spectaculaire : aucune exécution, de rares condamnations à la prison ou aux galères, des cas de sorcellerie quasi systématiquement invalidés. Et pourtant, c’est près de la moitié de l’activité des tribunaux de l’Inquisition espagnole, jusqu’au XVIIe siècle.

Miroirs déformants

Cette typologie révèle à quel point les amalgames abusifs deviennent des miroirs déformants. L’Inquisition espagnole a présenté des visages très différents dans le temps et dans l’espace selon la nature de la menace, et le soutien du pouvoir civil. Oui, l’Inquisition s’est établie en Espagne comme l’organe suprême de défense de la foi, allant jusqu’à créer un climat de méfiance ; mais non, les inquisiteurs n’envoyaient pas de pauvres hères au bûcher pour adultère ou bigamie. Attention aux jugements de valeur anachroniques ! Le principe de l’Inquisition appartient à un temps révolu : la justice avait partout recours à des méthodes violentes et l’Église était aux côtés des pouvoirs civils la garante du lien social de cette époque. Dans un contexte où la société civile était adossée à la société religieuse, et inversement, elle a introduit dans la gestion du religieux des formes d’action propres de la gestion civile. 

Les buts de l’Inquisition

Dans la logique de l’Inquisition, la condamnation à mort est un échec. Une fois identifié, l’hérétique doit avouer son crime, puis se convertir. L’Inquisition cherche donc la pensée de l’homme, sa croyance. Elle ne réprime pas ses actes. La légende noire d’une justice intrusive et rigoriste est comme l’hommage que le vice rend à la vertu : l’acharnement procédurier à trouver la vérité est l’expression d’une justice qui veut découvrir le fond des cœurs pour ne pas juger sur l’apparence du geste. Soit par exemple le cas suivant : une hostie est arrachée, le coupable est arrêté. Son procès s’ouvre : l’hostie a-t-elle été arrachée par un fou ? L’homme n’est pas coupable. L’hostie a-t-elle été arrachée par un ignorant ? L’homme n’est pas coupable. L’hostie a-t-elle été arrachée par un ivrogne, un idiot, un aveugle ? Non-coupable, non-coupable, non-coupable. Si, et seulement si, l’auteur du geste est en pleine possession de ses facultés, et arrache l’hostie avec la volonté de blasphémer, alors, il y a crime d’hérésie.

Vers la justice moderne

Cette exigence de vérité a entraîné le développement de nouvelles procédures juridiques. L’Inquisition médiévale vient canaliser les excès de zèle de foules hystériques ou de souverains autoritaires. Dans le Midi, les gros bûchers furent allumés en 1210 par les pouvoirs civils, soit vingt ans avant l’Inquisition pontificale. L’Inquisition pontificale substitue à cette justice expéditive une procédure fondée sur l’enquête, le témoignage et la probité intellectuelle et psychologique des juges. Alors que la justice civile travaillait par le groupe, elle crée le procès personnel, codifié et très étalé dans le temps. L’inquisiteur commençait par une prédication générale, exhortant les localités à la conversion — et à la dénonciation des hérétiques. Venaient ensuite deux édits donnant de quinze jours à trois semaines aux hérétiques pour se repentir. Ce n’est qu’au bout de ce temps que les hérétiques non repentis devaient répondre devant les tribunaux inquisitoriaux. Cette procédure, que toutes les inquisitions ont en commun, obéit au souci de la conversion des hérétiques. Les délais et les sommations à répétition peuvent être vus comme des instruments d’une fine terreur psychologique : ils doivent être compris aussi comme des espaces ménagés pour la conversion des accusés. 

Un usage encadré de la force

L’Inquisition a autorisé un usage encadré de la force. Elle n’a jamais eu le pouvoir de condamner à mort, mais elle livrait au bras séculier pour l’application de la sentence. L’Inquisition espagnole a fait 10.000 victimes en six siècles : c’est trop, mais c’est peu au regard des 50.000 sorcières brûlées dans le monde protestant au début du XVIIe siècle. Ailleurs, la peine de mort est restée un châtiment parmi d’autres, qui devient exceptionnel dès la fin du XIIIe siècle.

Que le but premier de l’Inquisition n’ait pas été la condamnation à mort des hérétiques devient évident lorsque l’on comprend que l’institution cherchait le salut des âmes et qu’une conversion publique confortait le reste du groupe dans sa foi. Stricto sensu, l’Inquisition n’a allumé aucun bûcher, ni dressé d’échafauds : elle est un tribunal qui se prononce sur l’orthodoxie de la foi et les clercs ont l’interdiction canonique de verser le sang. S’il y a lieu, l’accusé est ensuite délivré au bras séculier, qui exécute la sentence. Il y a là bien sûr un jeu, les autorités ecclésiastiques sachant ce que signifiait la remise de l’accusé au bras séculier. Cela n’en fait pas pour autant les tortionnaires sadiques qu’on nous dépeint, surtout quand on comprend la subtilité du système pénitentiaire. Les inquisiteurs jouaient de la mort, mais elle n’était pas leur métier, pour paraphraser un célèbre titre. La mort n’était que la peine ultime d’un arsenal répressif qui distribuaient bien plus souvent des peines de confession publique, d’emprisonnement, de pèlerinage, d’amendes, de confiscation des biens.

En maniant les chiffres avec précaution, on sait aujourd’hui que les condamnations à mort étaient bien plus rares que les fournées de victimes que l’on nous présente, et qu’une condamnation prononcée pouvait être commuée. Dès la fin du XIIIe siècle, la mort devient un châtiment exceptionnel. Ainsi, les archives de Bernard Gui montrent que sur les 636 condamnations prononcées par l’inquisiteur toulousain, seules 40 furent des condamnations à mort. 

Et la torture ?

D’abord interdite par l’Église, quand toutes les justices civiles y ont recours, elle est autorisée par Innocent IV en 1252, et très encadrée : une autorisation épiscopale est nécessaire et des aveux obtenus sous la force doivent être réitérés librement. On sait aujourd’hui que les inquisiteurs ont usé de ce moyen avec parcimonie, certains doutant de l’efficacité de la torture pour obtenir la libre confession de l’hérétique recherchée par le tribunal. Quant à l’inquisiteur, il n’a souvent que peu à voir avec l’épouvantail fanatique agité par les bonnes consciences de notre siècle : des hommes parfois guidés par toutes sortes d’intérêts personnels, oui ; mais des fanatiques assoiffés de sang, non. Ce sont des théologiens, des juristes, soucieux d’avancer les intérêts de la foi en même temps que leur carrière administrative, et qui dans l’ensemble, semblent avoir fait usage de pondération.

L’Inquisition apparaît ainsi comme une lourde machine juridique, la première bureaucratie jurisprudentielle de l’histoire. Elle n’a pas eu le monopole de la violence religieuse : chaque mort est une mort de trop, mais la réalité ne peut être jugée qu’en contexte, et jamais dans un absolu anachronique à force d’être nourri de principes du XXIe siècle.

Le pardon de l’Église

Il reste que les chiffres ne changent rien au fond : un seul tué au nom du Christ est déjà un scandale. L’Église a demandé « pardon pour le consentement donné à des méthodes d’intolérance et même de violence ». En 2000, le pape Jean Paul II initie une démarche de pardon sans précédent dans l’histoire de l’Église. Parmi les situations considérées figure l’Inquisition, « forme de violence exercée dans la répression et la correction des erreurs ». Qu’on le veuille ou non, l’Inquisition fait partie de l’histoire de l’Église. Que l’on en retranche les abus des inquisiteurs qui ont outrepassé leur mission, les inventions des auteurs de romans historiques et des idéologues républicains – aussi sectaires que l’apologétique qui leur répondit -, que l’on resitue le rôle de l’Inquisition dans le cadre des rapports entre deux sociétés civile et ecclésiastique, il restera toujours que l’on a envoyé des gens à la mort au nom du Christ. 

Comment une conscience actuelle doit-elle se positionner ? Ni en revendiquant un commandement divin d’assimilation par la force, ni en voyant en l’Église une institution intrinsèquement perverse. Il s’agit plutôt de reconnaître, au terme d’un examen de conscience historico-théologique solide, que l’Église fait ce qu’elle peut dans un monde complexe et que, tout bien pesé, elle n’est pas celle qui s’en tire le plus mal, au regard de la continuité historique unique dont elle jouit. Quelle autre institution assume-t-elle aujourd’hui deux mille ans d’histoire ? La reconstitution proposée ici veut participer à la purification de la mémoire demandée par saint Jean Paul II et dépassionner les débats pour parvenir à une mémoire réconciliée.