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C’est une nuit de la Fête-Dieu qu’un monde a basculé

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"La nuit de Varennes", film historique franco-italien réalisé par Ettore Scola, sorti en 1982.
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L’événement est peu connu : c’est une nuit de la Fête-Dieu qu’un monde a basculé. Dans une scène saisissante de « la Nuit de Varennes », le cinéaste italien Ettore Scola nous fait toucher du doigt la puissance symbolique des dévotions publiques avant la Révolution : la procession du Corps du Christ au milieu du peuple célébrait l’Alliance de Dieu et du corps social. Cette nuit-là, un pacte s’est rompu. Mais les dons de Dieu sont sans repentance : l’hommage des chrétiens au Saint-Sacrement dit toujours la présence inouïe de Dieu parmi les hommes.

L’art possède une puissance révélatrice que lui ont toujours enviée les auteurs d’exposés spéculatifs. Grâce à sa beauté, une histoire artistiquement élaborée est capable de déployer devant nos yeux la profondeur du monde. L’efficacité de l’art à dire le Vrai tient à cela. Mis en récit de façon intelligente, un événement particulier peut accéder à l’universel. Au XVIIIe siècle, certains philosophes s’offusquaient déjà que la vérité sur Dieu fût confiée, avec l’histoire de Jésus de Nazareth, à des faits historiques contingents. C’est ainsi qu’une scène du film d’Ettore Scola La Nuit de Varennes (1982) a magistralement perçu la portée religieuse du basculement historique qu’a constitué l’arrestation de Louis XVI à Varennes.

Résumons brièvement la séquence du film où cette scène prend place. Nous sommes à Varennes, la nuit de l’arrestation du Roi, le 21 juin 1791, dans la pièce d’une maison voisine de celle où se trouve la famille royale, tandis que toute la population du village est en émoi. Ayant suivi à distance la fuite de Louis XVI, la comtesse de La Borde, dame de compagnie de Marie-Antoinette, demande au coiffeur de la Reine, joué par Jean-Claude Brialy, de déplier et déployer, sur un mannequin d’habillement, le costume d’apparat du Roi caché dans un paquet qu’ils ont amené avec eux de Paris. Le coiffeur s’exécute. Il s’agit en fait de satisfaire la curiosité d’un écrivain-journaliste célèbre, Restif de la Bretonne, qui a voyagé avec eux. Or, ce costume n’est pas n’importe lequel, mais le grand manteau rouge que Louis XVI devait porter le lendemain, à l’occasion de la Fête-Dieu, devant ses troupes à Montmédy ! La scène se termine quand la comtesse de la Borde s’agenouille religieusement devant les vêtements royaux.

L’écroulement d’un monde fondé sur le divin

Au-delà de la force évocatrice de cette révérence devant les symboles d’un monde qui est en train de s’écrouler, quel enseignement peut-on tirer de cette séquence, filmée avec retenue et pudeur par un cinéaste peu familier pourtant des arcanes de la Révolution ? Avec son regard extérieur, Ettore Scola a compris la quintessence spirituelle de l’Ancien Régime qui représentait davantage qu’un système politique. Au centre de toute son organisation résidait en effet une vision religieuse du monde. L’ordre politique antérieur à la Révolution reconnaissait la dépendance des hommes envers une transcendance, envers plus haut qu’eux. Le monde de l’Ancien Régime était un univers où les peuples s’inscrivaient comme naturellement dans une tradition religieuse faite de signes, de coutumes, de fêtes, de codes reconnus et admis de tous.

Dans cette société, le religieux représentait non seulement une croyance mais aussi une organisation sociale qui avait pour ambition de se rattacher à Dieu par toute une série de médiations. En premier lieu venait la médiation du Christ, à laquelle se rattachaient, à un autre niveau, l’ordre sacerdotal et l’autorité royale. C’est cet univers qui vole en éclats avec la déchéance du Roi — déchéance symbolisée par le voyage clandestin de son manteau de majesté devant lequel s’incline la dame de compagnie de la Reine, tandis qu’il est accroché à un mannequin d’habillement.

À propos de ce basculement politique et anthropologique, le philosophe Marcel Gauchet a parlé du passage d’une société qui recevait sa législation de l’autorité divine, à une société devenue autonome et qui allait édicter désormais ses propres lois. Ainsi, le sacré passe-t-il du divin au social. Le monarque ou le président ne tient plus sa légitimité de Dieu mais du peuple. C’est ce basculement qu’Ettore Scola nous donne à voir dans cette scène extraordinaire, tandis que le tocsin retentit de façon obsédante dans la nuit de Varennes.

Le manteau que Louis XVI devait porter à la Fête-Dieu

La Révolution française préludait de la sorte à l’autonomisation de l’ensemble des sociétés occidentales vis-à-vis de l’autorité religieuse — même si cette prise de distance envers la loi divine ne s’opéra pas immédiatement dans tous les pays. Pour un catholique, le fait que ce basculement du monde ait eu lieu la nuit de la Fête-Dieu n’est pas fortuit. La procession du Corps du Christ au milieu du peuple chrétien manifestait la proximité prodigieuse du divin. Elle était la fête de l’Alliance de Dieu et des hommes. À cette occasion, toutes les composantes de la société avaient conscience de cheminer sur la terre en compagnie de Dieu, avec Son soutien et Sa bienveillance.

« En se faisant homme, Dieu s’est rendu encore plus proche qu’il ne l’avait jamais été pour Israël. »

Dans un article paru avant qu’il ne devînt pape, le cardinal Ratzinger rappelait que saint Thomas d’Aquin avait choisi pour illustrer une homélie de la Fête-Dieu, une parole du Deutéronome où le peuple d’Israël faisait entendre sa joie d’avoir été choisi par Dieu : « Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? » (Dt 4,7). Le futur Benoît XVI concluait qu’en se faisant homme, Dieu s’était rendu encore plus proche qu’il ne l’avait jamais été pour Israël. La procession de son Corps eucharistique concrétisait cette proximité inouïe et irréversible.

Dieu nous reste toujours aussi proche

En s’agenouillant devant le costume d’apparat que Louis XVI devait porter pour la Fête-Dieu, la comtesse de La Borde, magnifiquement interprétée par Hanna Schygulla, faisait ses adieux à un monde qui allait disparaître, et avec lui à la présence divine à nos côtés. Mais ce qu’elle ignorait, c’est que les promesses de Dieu sont sans repentance. Même si nous vivons dans une société sécularisée qui a abandonné toutes références sacrales, Dieu continue à nous être aussi proche que jadis. Quand la solennité du Saint-Sacrement du Corps et Sang du Christ n’aurait pas d’autre vertu que de nous rappeler cette vérité consolante, elle vaudrait déjà la peine d’être honorée comme elle le mérite.