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Loi Avia : la manipulation de l’émotion

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STEPHANE DE SAKUTIN I AFP

Laetitia Avia, députée La République en marche.

Bertrand Vergely - Publié le 19/05/20

Au nom de la démocratie, on assiste actuellement à la mise en place d’un ordre mental dictant la façon dont il faut penser. En désignant la haine comme l’ennemi, il s’agit d’être soi-même inattaquable pour faire aimer l’ordre du Bien en toute facilité.

La haine est inacceptable et le déferlement de propos haineux sur les réseaux sociaux est un vrai problème de société. Afin de mettre fin à ce déferlement, l’Assemblée nationale a voté une loi autorisant la poursuite en justice de ceux qui tiennent de tels propos. Cette loi a beau répondre à une attente réelle de la part d’un certain nombre de responsables inquiets de constater les dérives auxquelles donne lieu le détournement de la liberté d’expression, il n’en demeure pas moins qu’il y a dans cette loi quelque chose de profondément gênant.

Il est question de lutter contre la haine. Mais, qu’appelle-t-on un propos haineux ? Si l’on s’en tient à l’opinion dominante aujourd’hui, est un propos haineux un propos raciste, antisémite, xénophobe, sexiste, homophobe, islamophobe et discriminatoire. Un problème se pose toutefois : où commence un tel propos ?

Où commence le propos haineux ?

En 2018, j’ai écrit un ouvrage intitulé Obscures Lumières (Cerf) dans lequel j’ai montré, textes à l’appui, comment la pensée des Lumières conduit directement au totalitarisme. Sur les réseaux sociaux, un lecteur a jugé qu’il s’agissait là d’un « livre de haine ». Aujourd’hui, je ne suis pas poursuivi à cause de ce livre. Mais demain ? Si ce livre est considéré comme haineux, rien ne s’opposera à ce que je sois traîné en justice, condamné et que mon livre soit interdit.

La volonté de lutter par une loi contre la haine est en apparence chargée des intentions les plus louables. Elle est en réalité le projet le plus dangereux qui soit.

Depuis 2013, j’ai pris ouvertement position contre le mariage pour tous et la PMA. Lors d’une émission de radio à laquelle j’avais été invité et qui traitait de toute autre chose, le journaliste qui m’interrogeait a éprouvé le besoin de me demander des comptes à propos de mes critiques à l’égard de la PMA. N’écoutant pas mes réponses, il a fermé la discussion en avançant que je voulais empêcher les gens d’être heureux. Aujourd’hui, je ne suis pas poursuivi pour propagande haineuse et homophobe. Mais, demain ? Quelqu’un qui veut empêcher les autres d’être heureux étant un être haineux, rien ne pourra empêcher que je sois traîné en justice et condamné.

Louables intentions

La volonté de lutter par une loi contre la haine est en apparence chargée des intentions les plus louables. Elle est en réalité le projet le plus dangereux qui soit. Quand on fait de la politique et que l’on veut faire bouger les choses, la question des mentalités se pose. Comment changer celles-ci ? Face à cette question, il y a deux réponses possibles. La première consiste à faire des écoles de sagesse et à enseigner. C’est ainsi que la Grèce antique et l’Inde ont transformé le monde.

La seconde consiste à installer une dictature. C’est ce qu’ont toujours fait les régimes autoritaires et plus récemment les régimes totalitaires. Le principe est simple. Enseigner prenant trop de temps, si l’on veut pouvoir aller vite, il n’y a qu’un moyen : prendre le pouvoir et imposer une manière officielle de penser que l’on fait respecter par la force. Pour installer une dictature de ce type, il y a la violence directe. Il y aussi la contrainte subtile.

Ordre mental

La société française n’est pas une dictature. On peut s’y exprimer et pratiquer la critique. Toutefois, cette société est moins libre qu’il n’y paraît. Dans les médias, il existe une opinion dominante décrétant ce que l’on a le droit de dire et de montrer. Quand on ne suit pas cette opinion dominante, on est discrètement poussé de côté et condamné à un silence médiatique.

Au nom de la démocratie, on assiste actuellement à la mise en place d’un ordre mental dictant la façon dont on doit bien penser.

La société française est une démocratie qui défend la liberté d’expression. Toutefois, au nom de la démocratie, on assiste actuellement à la mise en place d’un ordre mental dictant la façon dont on doit bien penser. En Amérique et en Europe, sous prétexte de lutter contre les discriminations, on voit se développer des pouvoirs idéologiques puissants décidés à imposer une façon de parler, de penser, de s’exprimer à travers un code linguistique précis et des modes de pensée tout aussi précis. Ce dispositif est devenu si intimidant que, n’osant plus rien dire de peur d’être lapidé, on préfère s’auto-censurer que de dire vraiment ce que l’on pense.

Manipuler les émotions

Enfin, dans une société démocratique on s’efforce de ne pas dicter ce que l’on doit aimer ou pas. Toutefois, pour agir sur les esprits, rien n’étant mieux que de manipuler les émotions, il est une façon habile de le faire. Quand on désigne un ennemi, on impose ce que l’on doit aimer en étant inattaquable. La loi contre la haine l’a parfaitement compris. En désignant la haine comme l’ennemi, elle fait aimer l’ordre du Bien en toute facilité. Il existe aujourd’hui des valeurs parfaitement insipides comme le vivre-ensemble et la bienveillance qui sont très à la mode. À travers la loi contre la haine, il devient possible d’imposer le conformisme idéologique lié à cette vision du monde en toute quiétude.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. En 2017, Tzvetan Todorov a publié avec Boris Cyrulnik un ouvrage intitulé La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du mal (L’Aube). Auparavant, Tzvetan Todorov avait publié en 2012 un ouvrage intitulé Les Ennemis intimes de la démocratie (R. Lafont). Le Bien peut être une tentation et se révéler l’ennemi intime de la démocratie.

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