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Tribunes

La pandémie fait-elle de nous des monstres ?

BLACKDAY - Shutterstock

Mathilde de Robien - Publié le 12/05/20

À l’instar de la complainte de ce pauvre Rutebeuf qui chantait, au XIIIème siècle : « Que sont mes amis devenus », demandons-nous, après ces huit semaines de confinement, qu’est notre humanité devenue.

Après huit semaines de confinement strict encadré par des mesures extrêmes prises en raison de l’état d’urgence sanitaire, on peut légitimement se demander si l’être humain l’est toujours (humain). N’a-t-il pas silencieusement abdiqué la part qui faisait de lui un « humain » pour ne conserver que celle qui le définit comme un « vivant » ? Un sacrifice utile et nécessaire, là n’est pas la question, mais dont on ne peut nier la brutalité. En un sens, l’homme a renoncé à quelques unes de ses libertés fondamentales, de circulation, de réunion, de culte, mais plus largement encore, à son humanité, au profit de la santé publique.

Certes le bien commun, notion centrale dans la doctrine sociale de l’Église, demeure un intérêt supérieur. C’est le bien du « nous-tous », selon l’expression chère à Benoît XVI dans l’encyclique Caritas in veritate. Cependant, qu’en est-il lorsque l’intérêt supérieur vient brimer les libertés individuelles ? Cela ne concorde plus avec l’idée de bien commun. Ce dernier exige en effet, parallèlement au bien de tous, l’épanouissement de chacun de ses membres. Or comment peut-on s’épanouir aujourd’hui alors que nous sommes privés, dans une certaine mesure, de tout ce qui fait le propre de l’homme ?




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La convivialité

Pouvons-nous encore qualifier d’être humain un animal qui n’a plus rien de « social », comme le définit Aristote ? Selon lui, l’homme, pour vivre, a besoin d’amis. Il qualifie même d’étrange de supposer que l’homme solitaire puisse être heureux : « Sans doute est-il étrange de faire de l’homme parfaitement heureux un solitaire : personne, en effet, ne choisirait de posséder tous les biens de ce monde pour en jouir seul, car l’homme est un être politique et naturellement fait pour vivre en société » (Éthique à Nicomaque). Force est de constater que nous vivons bien « solitaires » depuis des semaines, privés de la présence “réelle” de nos proches, collègues et amis.

L’ empathie

Pouvons-nous encore qualifier d’être humain un fils ou une fille privés de visite à ses parents âgés ? Une femme empêchée d’entourer son mari malade à l’hôpital ? Un mari qui n’a plus sa place auprès de sa femme lors de la naissance de leur enfant ? Des grands-parents empêchés de rendre visite à un petit-enfant nouveau-né ? Pouvons-nous encore qualifier d’êtres humains une civilisation qui n’accompagne plus ses morts dans leur dernière demeure ? Le propre de l’homme n’est-il pas d’éprouver de l’empathie envers ses proches les plus vulnérables, de partager à plusieurs les joies et les peines de ce monde, d’honorer dignement ses défunts…? Autant de gestes qui nous ont fait défaut ces derniers temps, entraînant des situations qui seraient passées pour monstrueuses il y a seulement huit semaines. La pandémie fait-elle de nous des monstres masqués ?

La spiritualité

Pouvons-nous encore qualifier d’être humain celui qui ne peut plus nourrir son âme, considérée pourtant depuis Aristote comme une partie indissoluble de l’être humain ? Selon le philosophe grec, l’âme et le corps ne peuvent pas être séparés, ils sont liés comme le sont la cire et l’empreinte : « Il n’y a pas à rechercher si l’âme et le corps sont une seule chose, pas plus qu’on ne le fait pour la cire et l’empreinte » (De l’âme). L’homme, « animal pensant », se définit par cette capacité à avoir une vie spirituelle. Pour les chrétiens, ce sont certes la prière mais aussi les grâces des sacrements qui permettent de prendre soin de son âme. Une privation qui montre combien comment on fait peu de cas de ce qui constitue, depuis des millénaires, une caractéristique de l’être humain.

Puissions-nous, en cette période de déconfinement, prendre conscience de ce à quoi nous avons renoncé pendant huit semaines et renouer avec ce qui est considéré, depuis l’Antiquité, comme le propre de l’homme : sociabilité, sensibilité, spiritualité.

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