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Témoignage : prof confiné ou prof « tout terrain »

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Pascal Deloche I Godong
salle de classe; empty school; school; confinement;
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Enseignante d’histoire-géographie en collège et lycée dans un établissement privé de banlieue parisienne, Marie partage avec les lecteurs d’Aleteia son quotidien depuis le début du confinement, ses difficultés, la manière dont elle assure la fameuse ‘continuité pédagogique’ mais aussi ses craintes quant au déconfinement progressif dès le 11 mai concernant les établissement scolaires.

Je m’appelle Marie, j’ai 30 ans et j’enseigne l’histoire, la géographie et l’enseignement moral et civique (EMC) en collège et lycée dans un établissement privé du Val de Marne, sur les niveaux 4ème, 3ème, Seconde et Première. Sans compter les classes où je fais uniquement de l’EMC, j’ai environ 150 élèves.

Des « bruits de couloir » ou des rumeurs ont toujours précédé les prises de parole du président de la République depuis le début de cette épidémie. Si bien que l’annonce de la fermeture des établissements scolaires n’a pas été une grande surprise. Dès lors nous savions qu’il faudrait nous adapter. Mon établissement avait pris les devants et nous avait déjà donné quelques consignes dans le cas où il serait amené à fermer ses portes : il ne fallait pas surcharger les élèves, ne pas dépasser un taux horaires de travail dépassant le nombre d’heures de cours hebdomadaires, ménager les élèves, éviter les évaluations, donner du travail sur des plateformes numériques faciles d’accès et d’utilisation… et surtout faire au mieux à l’aune de nos capacités et compte tenu du contexte.

Notre ministre, Jean-Michel Blanquer, bien entendu, était plus ambitieux. Il était alors conseillé de passer par le Cned pour faire des « classes virtuelles », et déployer plusieurs outils numériques rendant ainsi l’institution plus crédible aux yeux de parents un peu pris au dépourvus. C’était oublier un peu vite que nous ne sommes pas du tout, pour la plupart d’entre nous, formés à ces outils et que cela s’improvise mal. Parmi mes collègues, beaucoup rechignent encore à utiliser des outils numériques en classe et puis, certes, c’est moderne, mais cela n’est pas forcément intéressant dans toutes les matières et cela demande un temps de préparation considérable parce qu’encore une fois, nous n’y connaissons pas grand-chose. Par conséquent, faire cela à distance, seul et sans aide, peut paraître insurmontable pour beaucoup.

Mais en ce qui me concerne, ce n’est pas ma seule objection. Prenons l’exemple de la classe virtuelle que nous fixons à une heure de cours que nous avons habituellement. Premièrement, tous les élèves n’ont pas forcément une bonne connexion Internet à leur domicile. Est-ce à dire que ces derniers se retrouvent privés de cours parce qu’ils n’ont pas la fibre ? Deuxièmement, prenons une famille dans laquelle deux ou trois enfants sont scolarisés, ce qui n’est pas rare, mais il y a un seul ordinateur dans le foyer. Que faire quand deux enfants d’une même famille ont un cours virtuel programmé à la même heure ? Qui a la priorité ? Enfin, mais c’est très personnel, j’étais normalement en arrêt maladie au début de ce confinement en raison de ma grossesse. Ma conscience professionnelle m’a poussée à ne pas laisser mes élèves à l’abandon mais je n’avais pas l’énergie d’organiser des cours virtuels. Pour mes classes de Seconde, j’ai quand  même enregistré des podcasts qu’ils peuvent écouter quand ils veulent. C’est une expérience que je comptais réitérer souvent et avec mes autres classes, mais cela a été un échec cuisant puisqu’un de mes élèves m’a signalé par mail que beaucoup d’entre eux n’avaient pas pu ouvrir le fichier.

Autrement dit, je ne suis pas très créative en ce temps de « continuité pédagogique » et je fais au mieux pour que mes élèves comprennent les nouvelles notions que nous abordons à distance. J’ai la chance d’enseigner une discipline qui se transmet particulièrement bien par l’écrit. Je pense que j’aurais dû imaginer une pédagogie différente si j’enseignais la Physique-Chimie par exemple ou la SVT qui toutes deux usent de travaux pratiques pour faire comprendre aux élèves un certain nombre de notions. Je n’ai quant à moi pas besoin de tubes à essai et de produits chimiques pour expliquer l’humanisme ou la révolution industrielle à mes élèves. J’ai conservé finalement la structure de mes cours : mes élèves font une activité qui aborde les différentes notions à acquérir, ils ont les corrections puis le cours. C’est très simple de maintenir un tel schéma à distance. Ce qui me prend le plus de temps par conséquent, c’est la correction, car c’est une étape fondamentale ; le cours n’est finalement qu’un bilan de ce qu’ils ont déjà compris grâce à l’activité et sa correction. Or une correction par écrit n’est pas aussi efficace.

L’autre difficulté à laquelle je suis confrontée, c’est le suivi des élèves. C’est très compliqué de savoir qui travaille vraiment chez lui/elle, qui est en difficulté. Il reste bien sûr les mails et jusque-là j’ai eu quelques retours plutôt positifs de la part de mes élèves. Mais comment vraiment savoir si mes 150 élèves se sont vraiment mis au travail ? C’est pourquoi j’envisage de programmer une classe virtuelle par classe, non pour faire cours, mais pour faire une sorte de « FAQ » (« foire aux questions ») afin que l’on puisse échanger sur les différents documents que je leur ai demandé de travailler.

« On va peut-être enfin comprendre l’utilité de notre métier et que cela ne s’improvise pas, et surtout, que ce n’est pas si facile et pas non plus un « métier de fainéant ». »

Je pense que nous faisons tous comme nous pouvons mais nous n’utilisons pas les mêmes supports, si bien que les parents sont un peu perdus, voire en détresse. Mais quelque chose de positif peut ressortir de cette crise : on va peut-être enfin comprendre l’utilité de notre métier et que cela ne s’improvise pas, et surtout, que ce n’est pas si facile et pas non plus un « métier de fainéant ». Il n’était en effet pas si rare que certains parents exigent que nous nous justifiions sur telle pédagogie, ou évaluation, ou note attribuée. Parce qu’ils ont été élèves et ont quelques connaissances dans les domaines que nous enseignons, ils croyaient pouvoir émettre un jugement sur notre manière de travailler. Il ne me viendrait quant à moi pas à l’idée de me mêler du travail de mon banquier ou de mon boucher-charcutier. J’espère alors que ce temps de crise que nous traversons apportera un regard différent sur le métier que nous exerçons, qui est un vrai métier et qui s’apprend.

En ce qui concerne la réouverture des établissements scolaires à partir du 11 mai, je reconnais que c’est une décision qui me déconcerte un peu. Il est patent que le virus ne sera pas du tout éradiqué à ce moment-là et que les établissements scolaires sont des vrais nids à contagion qui relanceront des contaminations en masse. Sous couvert du but affiché de ne plus laisser des élèves, notamment isolés, à la dérive, il apparaît surtout qu’il est nécessaire de garder les élèves afin que leurs parents puissent retourner au travail pour relancer l’économie.

Les enfants et leurs professeurs envoyés en première ligne ?

Ainsi les élèves, qui vont difficilement appliquer les gestes barrière, vont se contaminer entre eux et leurs parents, sans compter les professeurs, éducateurs et tous les autres personnels travaillant dans nos structures. En d’autres termes, dans cette « guerre » que nous menons contre le virus, d’après les propres termes du chef de l’État, ce sont les enfants et leurs professeurs notamment qui sont envoyés en première ligne. Les enfants s’en sortant généralement mieux et les hôpitaux pouvant alors mieux y faire face, c’est une décision qui d’un point de vue purement pragmatique et rationnel, peut s’entendre, mais que je ne peux m’empêcher de trouver particulièrement cynique. Et que faire pour ces élèves à qui on impose cette reprise en dépit des risques, ces professeurs et autres personnels d’un établissement qui sont des personnes à risque ou vivant avec des personnes reconnues vulnérables ?

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