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Le covid-19 ou la défaite de Jean-Jacques Rousseau

vincent curutchet / DARK FRAME / DPPI via AFP
Le Forum des Halles, à Paris, le 25 avril 2020.
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L’épidémie du covid-19 brise les illusions de la modernité tardive. En rêvant à un monde nouveau affranchi des limites de la condition humaine, à l’abri de la mort, l’homme post-moderne redécouvre les lois de la vie.

En quelques jours, nous avons basculé. Notre système a implosé, comme il arriva au système soviétique entre 1989 et 1991, au moment où personne ne s’y attendait. On rêvait transhumanisme, théorie du genre, abolition des frontières, délocalisations, digitalisation du monde, pactole en inépuisable ruissellement ; les mots mêmes de frontière, nation, souveraineté, peuple, identité, étaient des mots-tabous, des gros mots qu’il ne fallait pas prononcer. Le président français, Emmanuel Macron, était encore à la mi-mars opposé à la fermeture des frontières. L’ébranlement causé par la pandémie qui se déploie sur toute la Terre rend ces mots à nouveau prononçables. L’événement dans lequel nous sommes plongés est symétrique à l’écroulement du système soviétique à la fin des années 1980. 

La fin des systèmes post-historiques

L’univers de la mondialisation heureuse s’évanouit sous nos yeux, avalé par lui-même, s’effondrant sur lui-même. Loin d’assurer l’explosion de ce système, les conséquences de la pandémie en figurent son implosion.

Le soviétisme de jadis et la mondialisation heureuse qui prit sa suite, se vivaient comme des systèmes post-historiques (…) auxquels rien de tragique ne pouvait arriver.

Souvenons-nous : tous, jusqu’à la fin des années 1980, nous tenions l’URSS pour éternelle. Que nous la détestions ou que nous l’aimions ! Sa puissance nous paraissait inébranlable. Les deux, le soviétisme de jadis et la mondialisation heureuse qui prit sa suite, se vivaient comme des systèmes post-historiques, autrement dit post-humains, auxquels rien de tragique ne pouvait arriver. Il y avait simplement eu trop de précipitation dans la lecture de l’étiquette : nous prenions l’avant-dernier jour pour le dernier, ce n’était pas le communisme qui marquait la fin de l’histoire, c’était son successeur, la mondialisation heureuse. Les deux dessinèrent tour à tour les figures imaginaires de l’éternité politique. Le communisme mort, chacun d’entre-nous tenions la mondialisation heureuse pour définitive, parfois à regret, ainsi que Francisco Fukuyama l’avait annoncé. 

« Changer la nature humaine »

Les deux, le communisme et cette mondialisation qui fut uniquement techno-marchande avant de devenir digitale, reposaient sur l’impératif énoncé par Rousseau dans son Contrat Social : « Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine. » Il s’agissait d’instituer tous les peuples en un seul peuple, l’humanité, confondue ou bien avec le prolétariat, dans le cas du communisme, ou bien avec la masse des consommateurs planétaires digitalisés, dans le cadre de la mondialisation heureuse.

En voulant occulter la mort, (…) nous avons mutilé la vie. Puisque nous avons désappris à mourir nous avons désappris à vivre. 

Cet impératif rousseauiste d’anthropofacture fut l’âme de toute la modernité politique. Aussi bien l’homme nouveau communiste, que le trader transnational, et que le zombie de la théorie du genre, en constituent des suites. Qu’est d’autre la pandémie du Covid-19, sinon la défaite de l’anthropologie politique de Jean-Jacques Rousseau ? Le système de la mondialisation heureuse qui implose sous nos yeux ne sera pas remplacé par un autre. L’implosion de la mondialisation n’est pas la démondialisation. Par cet événement — planétaire, c’est-à-dire mondialisé, avec une mondialisation du confinement répondant à une mondialisation de la maladie — et en complément de l’effondrement du système soviétique, nous sortons du prométhéisme politico-social moderne, dont Rousseau fut le penseur le plus exemplaire, qui voyait les sociétés comme des machines que l’on peut construire et réparer à loisir. 

Crise de la mort et crise de la vie

Une crise de la mort est toujours le symptôme d’une crise de la vie. En voulant occulter la mort — mais aussi le tragique, c’est-à-dire l’Histoire — nous avons mutilé la vie. Puisque nous avons désappris à mourir nous avons désappris à vivre. 

L’épidémie de covid-19 brise les illusions, anthropologiques, sociales, politiques, sur lesquelles nous autres, Occidentaux de la modernité tardive, vivions depuis cinq décennies. Celles en particulier qui sont issues de Mai 68, du consumérisme hédoniste, de la fusion entre la culture contestataire et le mercantilisme mondialisé.

La mort elle-même n’était plus qu’un résidu appelé à disparaître, comme nous le donnait à croire l’allongement inédit de l’espérance de vie.

Armés de la rhétorique à la fois libertaire et hédoniste, autrement dit postmoderne, produite par cette époque pour légitimer son cynisme, nous nous croyions à l’abri. À l’abri de la mort. À l’abri de la vie, finalement. À tel point que nous avions même oublié que la mort et le tragique existaient ailleurs que dans les romans et dans les films. Nous les tenions pour des objets d’archéologie. La mort elle-même n’était plus qu’un résidu appelé à disparaître, comme nous le donnait à croire l’allongement inédit de l’espérance de vie. Aspirant au transhumain, bricolant les données bio-anthropologiques de la naissance et du sexe, nous avions joyeusement oublié que notre vie ne pouvait exister que sur le terreau de la condition humaine dont, comme le signalait Pascal, la maladie et la mort sont des données permanentes. C’est à cette condition humaine que nous ramène cette épidémie. Dans ce cas, cette maladie ressemble à l’effet de la philosophie : détruire les illusions, dissoudre la fausse conscience. Rompant avec l’illusion selon laquelle l’homme pourrait se détacher de la douleur et de la mort, cette pandémie rend sa substance dramatique à la vie.

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