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Ce « héros » au regard si doux

Charles Lebrun, Alexandre le Grand dans Babylone
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Charles Lebrun, Alexandre le Grand dans Babylone.
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Les héros ne sont plus ce qu’ils étaient… Idoles dévorées par le feu de leurs passions, les coqueluches admirées pour leur réussite servent le plus souvent à cacher le véritable héroïsme, à la portée de tous mais au sacrifice inaperçu.

Chaque élève studieux de l’école élémentaire d’une époque pas si lointaine connaissait par cœur le poème célèbre de Victor Hugo « Après la bataille », dans La Légende des siècles, commençant par ce vers : « Mon père, ce héros au regard si doux… » Déjà, sous la plume du père Hugo, le terme de héros avait ainsi perdu de sa superbe antique, celle définie par Homère et Hésiode, chantée ensuite par Racine et Corneille, revêtant un homme, pas forcément demi-dieu, d’un mérite éclatant, d’un courage hors du commun, d’un caractère d’exception, d’une grandeur d’âme, de toutes les vertus à leur degré achevé. Bossuet, notamment dans ses Oraisons funèbres, en un Grand Siècle cultivant la piété et la noblesse de cœur, souligna l’importance des dons naturels et surnaturels qui façonnent le héros. Achille ne suffit pas, pas plus d’ailleurs que Samson ou Gédéon, ou le jeune David. Il faut monter plus haut et gravir les marches du ciel pour contempler le modèle du Héros qui n’est plus celui de l’Antiquité. Même Voltaire, dans Tancrède, reconnaissait qu’il ne suffit pas, pour être un héros, de remplir dignement son devoir ou de le dépasser. C’est dire que nous devrions être prudents dans l’usage des mots.

Le sens des mots

Notre époque ne possède plus le sens des mots. Il suffit d’écouter une conversation, de lire un texte, pour se rendre compte que, bien souvent, les mots employés ne sont plus respectés dans leur simple densité mais qu’ils sont manipulés, distordus, gonflés, dénaturés. Ce n’est pas simplement l’effet de modes passagères favorisant pour un temps tel mot ou telle expression, mais l’expression d’une dérive culturelle, intellectuelle et spirituelle. Les domaines où les mots, jusqu’à un temps récent, étaient encore respectés, sont eux-mêmes touchés de plein fouet. La philosophie a trop joué sur les mots et la théologie a emboîté le pas, abîmant la doctrine et la liturgie. Se pencher sur un texte officiel devient une pénitence car les mots n’y signifient plus ce pour quoi ils ont été créés. Lire entre les lignes ne suffit plus.

« Il est probable qu’en baptisant toute chose d’héroïque, nous cherchions à nous rassurer sur nos propres faiblesses et sur nos lâchetés ordinaires. »

Ainsi en est-il du mot héros, employé à tort et à travers et s’appliquant dorénavant le plus souvent à des situations totalement étrangères à son contexte. Pour l’adepte de la sagesse, le héros est l’homme qui maîtrise ses passions, qui développe toutes les vertus et qui, ainsi, atteint la fin suprême, à savoir sacrifier sa vie pour la gloire du bien ultime qu’est Dieu. Bien rares, avouons-le, sont de telles dispositions. Le héros ne se trouve pas à chaque coin de rue. Tresser des lauriers à tout homme qui remplit son devoir d’état, même de façon éminente, ne suffit pas à créer le héros. Il est probable qu’en baptisant toute chose d’héroïque, nous cherchions à nous rassurer sur nos propres faiblesses et sur nos lâchetés ordinaires. Ainsi l’héroïsme est à portée de main et il peut être enfilé par tous, selon les circonstances, comme un costume de théâtre qui permet de jouer des rôles, y compris celui des héros. 

Celui qui donne sa vie

Or, les héros ne se trouvent pas en grappes, en catégories. Ce sont toujours des individus particuliers, dont la présence est très clairsemée dans le temps et dans l’espace. Tous les soldats, sur un champ de bataille, ne sont pas des héros, et verser son sang n’est pas suffisant pour appartenir au cercle restreint de ceux qui ont donné à leur sacrifice un contenu plus qu’humain. L’imposture et le mensonge, les faux semblants, les jeux d’acteur sont légions parmi ceux qui se présentent comme des héros, ou qui sont tenus pour tels. Le principe moteur du héros tient dans cette parole de l’Évangile : « Car qui voudra sauver son âme (sa vie) la perdra, et qui perdra son âme (sa vie) à cause de moi et de l’Évangile la sauvera » (Mc 8, 35). Dans le monde transformé par la Révélation, il n’existe pas d’autre héroïsme que celui-ci. Utiliser le terme « héros » pour qualifier d’autres situations, d’autres actions est courir le risque d’une surenchère qui ne respecte pas la réalité, qui mélange les genres, qui confond la hiérarchie des choses. 

« Le culte de la personnalité, la canonisation spontanée n’ont pas leur place dans l’héroïsme évangélique. »

La règle de la clarté

Le mauvais usage des mots cache le désordre de nos idées et de notre esprit. Nous savons qu’en toute circonstance, nous devrions appliquer la règle de la clarté. Notre Seigneur nous a enjoint d’adhérer toujours à cette source de vérité : « Que votre langage soit : Oui, oui ; Non, non ; car ce qui est de plus vient du mal » (Mt 5,  37). Depuis l’origine, le piège du Malin nous est connu, puisqu’il a rendu ainsi prisonniers nos premiers parents, Adam et Ève, en semant la confusion en leur être par un usage manipulateur et distordu des mots. Le héros chrétien ne se laisse pas dévorer par le feu de ses passions, comme le héros racinien, par une magnanimité remplie d’orgueil, comme le héros cornélien. Il agit dans la modestie, la discrétion, l’humilité, y compris lorsqu’il réalise quelque chose d’immense. Son dévouement n’est pas médiatisé, relayé par des réseaux, affiché dans la presse et dans les moyens de communication. Son sacrifice passe inaperçu et ne sera connu, s’il doit l’être, que bien plus tard. Le culte de la personnalité, la canonisation spontanée n’ont pas leur place dans l’héroïsme évangélique.

« Une société qui a pris l’habitude d’idolâtrer, faute d’honorer et de servir Dieu, aura tendance à se créer des prototypes de perfection bien médiocre (…) »

Colosses aux pieds d’argile

Le christianisme n’est pas une religion du bon sentiment, tressant des couronnes à profusion et distribuant des récompenses humaines tant que le dernier pas n’a pas été franchi. Dans la vie d’un homme, tout peut basculer en un instant, vers la grâce, tel Saul, ou vers la perdition, tel Judas. Le héros, comme le saint, ne peut être pesé que lorsqu’il a refermé les yeux sur ce monde et qu’il les a ouverts dans l’autre. Une société qui a pris l’habitude d’idolâtrer, faute d’honorer et de servir Dieu, aura tendance à se créer des prototypes de perfection bien médiocre, à les encenser pendant un certain temps, avant de les abandonner, de les déboulonner ensuite pour les remplacer par de nouveaux modèles tout aussi fragiles et fugaces, colosses aux pieds d’argile.

Georges Bernanos écrivait à propos de l’Église : « L’Église est une maison de famille, une maison paternelle, et il y a toujours du désordre dans ces maisons-là, les chaises ont parfois un pied de moins, les tables sont tachées d’encre, et les pots de confiture se vident tout seuls dans les armoires, je connais ça, j’ai l’expérience. La maison de Dieu est une maison d’hommes et non de surhommes. Les chrétiens ne sont pas des surhommes. Les saints pas davantage ou moins encore, puisqu’ils sont les plus humains des humains. Les saints ne sont pas sublimes, ils n’ont pas besoin du sublime, c’est le sublime qui aurait plutôt besoin d’eux. Les saints ne sont pas des héros, à la manière des héros de Plutarque. Un héros nous donne l’illusion de dépasser l’humanité, le saint ne la dépasse pas, il l’assume, il s’efforce de la réaliser le mieux possible… » (Les Prédestinés, textes rassemblés par Jean-Loup Bernanos). Il a raison de rappeler cette vérité de bon sens. Les véritables héros ne sont pas ceux de l’Antiquité qui cachaient leur faille en prétendant être plus grands qu’ils ne l’étaient en réalité. Ils sont les saints qui n’affichent aucune prétention de reconnaissance et que la foule ignore, ou qu’elle lapide.

Dans l’instant ou dans l’éternité ?

Louis Lavelle, philosophe oublié, avait analysé dans plusieurs ouvrages la relation entre le sage, le héros et le saint, ainsi que les différences qui existaient entre eux. Il écrit notamment dans Quatre Saints : « L’héroïsme appartient à l’instant, et la sagesse à la durée, la sainteté appartient à l’éternité, mais elle est l’éternité descendue dans le temps. Et c’est pour cela qu’elle s’exerce toujours dans l’instant, où elle est toujours disponible, prête à se donner et à agir, bien qu’elle remplisse de son unité indivisée toute l’existence et qu’elle ne puisse être réduite ni à l’instant, ni à la somme de tous les instants. Dans l’instant, elle nous ouvre une trouée sur l’éternité, mais c’est une éternité qui ne défaille jamais, qu’on retrouve à travers toute la durée et qui en fait la continuité… » Il est fort improbable que ce que notre monde nomme héroïsme corresponde à une telle définition. Là réside le danger, celui d’amenuiser peu à peu ce qu’est l’homme, ce dont il est capable, dans l’ordre naturel et dans l’ordre surnaturel.

Ériger trop vite des statues, clamer imprudemment des slogans, battre des mains et des pieds risque bien de nous conduire vers le bas plutôt que vers le haut en flattant les instincts par la flagornerie. Là aussi, comme en tout domaine, il est préférable de demeurer maître de ses passions et, surtout, de ne pas suivre aveuglément les coqueluches du moment.

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