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Quand tout s’arrête, goûter le temps présent

Giuseppe Arcimboldo, 1527-1593, les Quatre Saisons - le Printemps, détail, huile sur toile, Paris, musée du Louvre
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Quand tout s’arrête, nous découvrons que le temps est un maître exigeant. Il ne sert à rien de partir à la recherche du temps perdu ou de vouloir accélérer les échéances impossibles. Il est préférable de rechercher et de goûter le moment présent.

Lorsque nos habitudes de vie sont changées, notre rapport au temps s’en trouve bouleversé. Lorsque nous nous laissons porter par le flot régulier des jours, oublieux que tout peut cesser d’un instant à l’autre, nous négligeons bien souvent de mettre en rapport le temps qui est le nôtre avec celui de Dieu. Le psalmiste s’écriait pourtant devant Dieu : « Puisque mille ans devant vos yeux, sont comme le jour d’hier qui est passé ; et comme une veille nocturne, qui ne compte pour rien » (Ps 89, 4-5). Saint Pierre rappelle aux fidèles : « Mais il est une chose que vous ne devez pas ignorer, mes bien-aimés, c’est qu’un seul jour devant le Seigneur est comme mille ans, et mille ans comme un seul jour » (2P 3, 8).

Nous connaissons ces avertissements, entendus si souvent de façon distraite, mais nous n’y prenons pas garde, emportés dans notre rythme ordinaire. Il faut soudain, que tout s’arrête pour que nous découvrions désormais que le temps est un maître exigeant, qu’il sait se faire pesant sur les épaules ou bien léger aux insensés qui se croient immortels et en charge de chaque détail de leur existence. L’Ecclésiaste nous avait averti que « toutes choses ont leur temps, et dans leurs limites elles passent toutes sous le ciel. Il y a un temps pour naître et un temps pour mourir, etc. » (Qo 3, 1-2 sq).

Goûter le moment présent

Il ne sert à rien de partir à la recherche du temps perdu. Il est préférable de rechercher et de goûter le temps présent. Paul Claudel, dans son Journal, a cette belle formule : « Le présent : tout cela que le temps autour de nous est en train d’introduire dans l’éternité. » Généralement, nous sommes tournés vers le passé, entretenant des souvenirs heureux et des regrets, ou bien tendus vers l’avenir dans lequel nous mettons des espoirs trop humains. Plus rarement goûtons-nous le moment présent alors qu’il est le seul sur lequel nous ayons quelque influence. Nous souffrons de ne plus posséder ce qui a fait notre joie et de ne pas embrasser ce qui entretient notre désir à venir. Nous attendons fébrilement, désespérés, en colère, impatients ou paresseux.

« Le présent dérange, y compris lorsqu’il est source de joie. »

Marcel Proust, ce malade du temps, note dans Sodome et Gomorrhe, le quatrième volet de À la recherche du temps perdu  : « Dans l’attente, on souffre tant de l’absence de ce qu’on désire qu’on ne peut supporter une autre présence. » Nous devrions nous demander chaque jour ce que nous attendons pour ce jour, qui se suffit à lui-même et qui comporte bien des promesses pour qui sait regarder et écouter. Le présent dérange, y compris lorsqu’il est source de joie. Certes, nous en apprécions les consolations et les plaisirs, mais il semble que nous préférions rêver constamment à ce qui aurait pu être, à ce qui devrait être, à ce qui sera selon nos désirs.

Ne pas savoir demeurer en place

Étrange comportement que celui de ne pas savoir demeurer en place dans notre esprit. Il faut dire que nous est sans cesse seriné le mythe de la mobilité, de la marche en avant, comme si le mouvement désordonné pouvait construire des mondes qui chantent. Marcel Proust avait bien ressenti que le temps dont nous disposons chaque jour est élastique, comme il le note dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Il est rempli d’habitudes et de passions qui nous dilatent ou nous rétrécissent selon l’occasion. Il nous trompe en nous faisant croire que nous en sommes maîtres. La preuve en est que non quand, soudain, il nous écrase parce que nous n’avons pas d’autre choix que de le subir de plein front, comme lorsque nous avons l’obligation de demeurer confinés. Il se joue de nous et de nos nerfs.

Léon Bloy exprime cette puissance en rapportant dans son Journal. Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne : « Les heures marchent sur nous avec des pieds d’éléphant de bronze », et encore : « Devise d’un vieux cadran solaire : “Il est plus tard que vous ne croyez”. » Nous n’avons guère besoin de nous soucier de savoir comment occuper le temps : il s’occupe de nous et ne nous demande pas notre avis.

La révolte ne sert à rien

Les personnes les moins exposées à l’agression du temps présent maniant le gouvernail sont celles qui ont déjà fait l’expérience d’un abandon entre les mains de ce temps tyrannique, à savoir celles qui malades, diminuées, de façon ponctuelle mais sur une période longue, ou de façon continue à cause d’un handicap irréversible, ne peuvent qu’accepter le rythme que le temps impose. Une telle expérience, douloureuse, est cependant une bénédiction car elle fortifie la vertu de force, c’est-à-dire la résistance, la patience et la persévérance dans les épreuves, à l’inverse de notre tendance qui est d’éviter tout désagrément, tout effort et tout sacrifice. Il faut lire la révolte d’Arthur Rimbaud, amputé à son retour d’Afrique et bientôt agonisant : « Quel ennui, quelle fatigue, quelle tristesse, en pensant à tous mes anciens voyages, et comme j’étais actif, il y a seulement cinq mois ! Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? Et à présent l’existence de cul-de-jatte ! » (Lettre à sa famille, Marseille, 10 juillet 1891).

« Lorsque nous n’avons pas choisi d’être dépouillés de nos projets, nous sombrons dans l’angoisse et la dépression (…) »

Ce temps présent fait horreur mais il est impossible de s’en défaire et la révolte ne sert à rien, elle est tout aussi impuissante que le tournoiement prétentieux d’une mouche autour de la majesté impassible d’un lion. Gustave Faubert, dans ses Carnets, écrit justement : « Le souvenir est l’espérance renversée. On regarde le fond du puits comme on a regardé le sommet de la tour. » Lorsque nous n’avons pas choisi d’être dépouillés de nos projets, nous sombrons dans l’angoisse et la dépression, nous lamentant comme les Hébreux délivrés du joug des Égyptiens réclamant, au milieu du désert, les délices de la terre de servitude : « Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Égypte pour rien : ils nous viennent à l’esprit, les concombres, les melons, les poireaux, les oignons et les aulx » (Nb 11, 5).

Les peurs de la santé sans Dieu

Impressionnant de constater à quel point l’homme occidental, habitué à gérer son temps comme cela lui plaît, se retrouve désemparé et angoissé lorsqu’il se retrouve face à un temps présent vide et monotone. La panique succède à la superbe et, aussitôt, l’homme essaie de trouver des succédanés pour remplir ce qui lui donne le vertige. Rapidement tourne en rond celui qui n’a jamais vécu que dans un registre naturel sans se préoccuper de la dimension surnaturelle de son être. Se réduire à un corps et, dans le meilleur des cas, à un esprit, ne suffit pas à combler les jours. L’âme est celle qui peut accueillir le présent dans toutes ses dimensions, joyeuses et douloureuses. Elle ne craint pas le risque et sait trouver les réponses spirituelles en temps de calamité. Si son existence est niée, l’être se retrouve bien démuni et ne pourra se réfugier que dans des compensations de second ordre, tout en se terrant le plus loin possible de ce qu’il regarde comme le danger absolu pour sa survie. Intéressant de lire déjà sous la plume d’Edmond de Goncourt en 1868, ces accents d’une rébellion qui ne mène qu’au néant par ses accusations blasphématoires : « En apportant au monde le sentiment de la souffrance, Jésus-Christ a augmenté énormément la faculté de souffrir. Sa mort a été la mort de la santé païenne, physique et morale. La névrose vient du Golgotha » (Journal).

« Rechercher le temps présent, tel qu’il est donné à chacun, est un exercice à recevoir comme une grâce. »

Qu’en est-il donc de cette santé sans Dieu tant vantée ? Elle est celle qui précipite des foules dévaliser les stocks de nourriture et de matériel médical par crainte que le corps ne manque. Elle est celle qui abrutit les prisonniers du temps présent devant des écrans d’où sortent des litanies répétitives d’informations alarmantes et manipulatrices. Elle est celle qui empêche les êtres de se regarder, de se faire confiance. Elle est celle qui ferme les églises ou interdit les cultes, qui refuse aux agonisants l’aide des derniers sacrements, aux pécheurs le pardon de la confession, aux morts une digne sépulture. Elle est celle qui a cousu la bouche des sages et des pontifes et qui fait parler à tort et à travers les politiques et les experts. Cette santé païenne est celle qui a peur de ce que le malin progrès lui avait présenté comme révolu ou maîtrisé.

Rechercher le temps présent, tel qu’il est donné à chacun, est un exercice à recevoir comme une grâce, même si les jointures craquent et si les muscles de l’âme sont douloureux, faute d’exercice.

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