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Trésor du grégorien : la plainte des Impropères du Vendredi saint

Livre chants grégoriens
© Shutterstock
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Les Impropères, du mot latin « improperium », sont les « reproches » que le Messie adresse à son peuple qui va le crucifier. On les chante juste après la lecture de l’évangile. Huysmans voyait dans cet émouvant dialogue entre le Christ et les hommes les « douloureux sanglots de la semaine sainte ».

La liturgie du Vendredi saint est un sommet de l’année et les chants sont à la hauteur de l’événement commémoré. L’un de ses moments les plus importants est juste après l’Adoration de la Croix et la lecture ou le chant de l’évangile, les Impropères. En latin Improperia, du mot latin improperium, les Impropères sont les « reproches » que le Messie adresse à son peuple ingrat qui, malgré toutes les faveurs accordées par Dieu, et en particulier pour l’avoir délivré de la servitude en Égypte et l’avoir conduit sain et sauf dans la Terre promise, lui a infligé les ignominies de la Passion. 

C’est un émouvant dialogue entre Dieu et le monde, entre le divin Crucifié et ceux qui le livrent au supplice. À chaque fois, un bienfait de Dieu dans l’Exode est mis en contraste de façon saisissante avec un épisode de la Passion. Le texte est issu de l’Église syrienne antique (d’où la présence de la langue grecque) et a été conservé dans la liturgie romaine.

D’abord une mélodie plaintive

La première partie commence par l’antienne Pópule méus, sur une mélodie plaintive, remontant à une haute antiquité. Il s’inspire du IVe livre d’Esdras : Pópule méus, quid féci tibi ? aut in quo contristávi te ? respónde míhi. « Ô mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi. »

Elle est suivie du verset : Quía edúxi te de térra Ægýpti : parásti Crúcem Salvatóri túo. « T’ai-je fait sortir du pays d’Égypte pour qu’à ton Sauveur tu fasses une croix ? »

Puis alternativement le chœur chante le Trisagion ou triple invocation au Dieu trois fois saint, en grec et en latin : Agios o Théos, Sánctus Déus, Agios ischyrós, Sánctus fórtis, Agíos athánatos, eléison imás. Sánctus immortális, miserére nóbis. « Dieu Saint, Dieu Saint, Saint et fort, Saint et fort, Saint immortel, ayez pitié de nous. Saint immortel, ayez pitié de nous. »

Ensuite deux voix du premier chœur chantent : Quia edúxi te per desértum quadragínta annis… « Est-ce parce que je t’ai conduit dans le désert pendant quarante ans, que je t’ai nourri de la manne et que je t’ai fait entrer dans une terre excellente que tu as préparé une Croix à ton Sauveur ? » Et les deux chœurs reprennent alternativement Agios o Theos, etc.

L’envoûtante mélodie de la deuxième partie

La seconde partie des Impropères se poursuit par des petits versets psalmodiés sur une mélodie très simple. C’est toujours Notre Seigneur qui s’adresse à son peuple, et chaque verset comporte deux phrases commençant par ego (« moi) » et « et tu » (et toi), suivies par la reprise de l’antienne du début, Pópule méus, véritable refrain de tous ces Impropères, avec cette envoûtante mélodie, grave, triste, mais pénétrée de tendresse. Dieu rappelle tous les bienfaits qu’il a accomplis et rappelle toutes les indignités dont il a été accablé. Les chantres de Solesmes n’ont retenu que quatre des neuf versets qui peuvent être chantés : 

Ego própter te flagellávi Ægýptum cum primogénitis suis : et tu me flagellátum tradidísti. « J’ai frappé, à cause de toi, l’Égypte avec ses premiers-nés, et tu m’as livré pour être flagellé. »
Ego edúxi te de Ægýpto, demérso Pharaóne in Máre Rúbrum : et tu me tradidísti princípibus sacerdótum. « Pour te tirer de l’Égypte, j’ai englouti Pharaon dans la mer Rouge, et tu m’as livré aux princes des prêtres. »
Ego ánte te apérui máre : et tu aperuísti láncea látus méum. « Je t’ai ouvert un passage à travers les flots, et tu m’as ou vert le côté avec une lance. »
Ego ánte te præívi in colúmna núbis : et tu me duxísti ad prætórium Piláti. « J’ai marché devant toi comme une colonne lumineuse, et tu m’as mené au prétoire de Pilate. »

Les douloureux sanglots

Les moines de l’abbaye de Solesmes qui chantent ces sublimes pièces grégoriennes en 1959 sont dirigés par dom Joseph Gajard. L’écrivain Joris-Karl Huysmans entendit cette liturgie céleste dans une autre abbaye bénédictine, à Ligugé : « Ce temps de la sainte quarantaine, raconte-t-il, était, au point de vue liturgique, admirable ; la tristesse y allait grandissant chaque jour, avant que d’éclater en les lamentables impropères, en les douloureux sanglots de la Semaine sainte » (L’Oblat, t. 2, 1903, p. 42). 


1 – Les quatre évangélistes ont écrit chacun un évangile de la Passion. La Passion de saint Jean qui est la plus connue se chante le Vendredi saint : vous en trouverez trois interprétations sur le site d’Una Voce. Les autres évangiles de la Passion sont chantées le dimanche des Rameaux pour saint Matthieu, le Mardi saint pour saint Marc et le Mercredi saint pour saint Luc.