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Il y a sept ans, François était élu pape

POPE AUDIENCE
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À l’occasion du septième anniversaire de l’élection du pape François ce 13 mars, Christophe Dickès, historien et spécialiste du Vatican, décrypte pour Aleteia les temps forts de son pontificat.

Élu 266e pape de l’Église catholique le 13 mars 2013, celui qui était jusqu’alors archevêque de Buenos Aires a choisi le nom de François. Sa mission ? réformer l’Église et la Curie. « Pour cela il fallait un pape politique », assure Christophe Dickès, historien, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages dont Le Vatican, vérités et légendes et L’héritage de Benoît XVI. Entretien.

Aleteia : On retient souvent du pape François son appel à aller aux périphéries… Peut-on dire que c’est un axe fort – voire central – de son pontificat ?
Christophe Dickès : Il en fait partie mais ce n’est pas le seul. Le début du pontificat a été marqué par exemple par le thème de la miséricorde. Et, d’un point de vue personnel, je pense que ses entretiens avec Andrea Tornielli sur le sujet, constituent un des plus beaux textes du pontificat (Le nom de Dieu est miséricorde, ndlr). Son livre Politique et sociétés me semble au contraire décevant, bien loin par exemple des réflexions d’un Jean Paul II sur la nation, l’identité, la culture et l’histoire. Un pontificat est en fait protéiforme. Il est donc difficile de le réduire à un seul axe. Je dirai que celui de François possède une double dimension à la fois pastorale et politique, mais peu théologique.

C’est un pape tourné vers le monde –ad extra– comme l’a été Jean Paul II, moins Benoît XVI dont la dimension théologique et enseignante s’adressait avant tout aux fidèles –ad intra. Par ailleurs, François souhaite décentraliser l’Église et réfléchir sur les structures du pouvoir en son sein. Ce sera le thème du prochain synode en 2022. Mais on sait déjà que le Pape souhaite donner davantage de pouvoir aux évêques, sur le fondement de ce qu’on appelle le principe de subsidiarité. La question étant de savoir comment vont s’articuler les choses. Là aussi le dossier est ouvert et va prendre un certain temps. Il faut par exemple rappeler que si Rome a centralisé les affaires de pédophilies, c’est bien parce que des évêques n’ont tout simplement pas été à la hauteur de leur tâche.

Document / AFP / VATICAN MEDIA
Le pape François au mémorial de la paix à Hiroshima le 24 novembre 2019.

Quels sont les principaux changements opérés au sein de l’Église depuis l’élection de François, le 13 mars 2013 ?
François a d’abord été élu pour réformer la curie. Il fallait pour cela un pape politique. On attend encore une grande partie de cette réforme même si plusieurs choses ont été entreprises, comme la réorganisation de l’organigramme des structures financières du Saint-Siège. La Secrétairerie d’État a ainsi été vidée, en partie, de son pouvoir à la suite de la création du poste de Secrétaire à l’Économie qui dépend directement du Pape. La toute puissance financière de la Secrétairerie d’État a été atteinte. Ce qui montre un changement d’époque bien que la secrétairerie d’État a beaucoup évolué depuis sa création en 1551. À cet égard, il est intéressant de voir qu’elle s’est développée historiquement pour mettre fin au népotisme et aux abus de ce qu’on appelait le cardinal neveu (XVIᵉ-XVIIᵉ siècles). Au XXᵉ siècle, le secrétaire d’État avait pris une place très importante, notamment après la réforme de la curie de Paul VI. François a corrigé cela.

« François a aussi travaillé à réduire cette véritable ‘bombe à fragmentation’ que sont les scandales de pédocriminalité dans l’Église. »

Il a aussi rationalisé les structures du Saint-Siège en mettant fin à l’inflation de tous les conseils et autres commissions. Il a ainsi créé un grand Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie et un Dicastère pour le service du Développement humain intégral. Même chose pour les services de communication qui, sous la houlette de Mgr Vigano, ont été réformés. Cela s’est fait malheureusement à marche forcée et de façon abrupte. Par ailleurs, dans la continuité de Benoit XVI, François a réalisé un gros travail d’assainissement des finances, même si l’Institut de contrôle international Moneyval a souligné le fait qu’aucune affaire de blanchiment de capitaux n’a encore été introduite devant les tribunaux du Saint-Siège. Il n’y a pas eu davantage de confiscation de capitaux. La tâche est donc loin d’être terminée, même si des progrès ont été enregistrés. Elle était, il faut bien le dire, titanesque. Toujours dans la continuité de Benoît XVI, François a aussi travaillé à réduire cette véritable « bombe à fragmentation » que sont les scandales de pédocriminalité dans l’Église. Mais là aussi, il s’agit d’un travail sur le temps long.

Si vous deviez résumer ces sept années de pontificat en un mot, lequel choisiriez-vous ?
C’est une question très difficile. Je me demande si ce ne serait pas celui d’utopie. Après son élection, le cardinal Bergoglio a choisi le nom d’un saint, inédit dans l’histoire : celui de François. Or comme l’a bien montré le grand médiéviste André Vauchez, il existe une part d’utopie dans l’idéal franciscain. On sait qu’au début du XIIIᵉ siècle, saint François a eu pour vocation de « réparer l’église du Christ », une église en crise structurellement. Et Vauchez montre bien que François rompt avec la tradition monastique en partant à la conquête du monde, sur fond d’exaltation de la pauvreté. Mais on sait que François d’Assise entretenait aussi une fidélité profonde à l’égard de l’institution ecclésiale et notamment du pape. Tout en étant paradoxalement à la marge. C’est ce paradoxe qui me semble une utopie, ce que l’on retrouve chez le pape François, ce « pape anticlérical » comme l’a très bien nommé Jean-Pierre Denis dans l’hebdomadaire La Vie. C’est sa définition la plus vraie. Et c’est ce qui constitue à mon sens une forme d’utopie. Cependant on retrouve dans cette utopie cette question essentielle : celle du changement du cœur de l’homme, ce cœur malade à cause du péché originel et du mystère du mal. C’est pourquoi François parle tant du diable mais aussi du péché.

En sept ans, le pape François s’est beaucoup exprimé, a entrepris de nombreux voyage… Si vous ne deviez retenir qu’une image de lui, quelle serait-elle ?
Sans aucune hésitation : celle à l’occasion de son voyage en Terre sainte en 2014, alors que, sortant du protocole, il a fait arrêter sa voiture afin de prier près du mur qui sépare la Palestine d’Israël. Le Pape, tout en touchant ce mur couvert de graffitis, s’est plongé dans une prière grave et profonde. Cette image illustre à mon sens parfaitement toute la dimension politique du pontificat : sa volonté de construire des ponts et non des murs. Elle souligne sa spiritualité : le moyen de la prière. Elle indique aussi sa pensée cosmopolite héritée de ses origines familiale et argentine, où il puise ses discours sur l’accueil de l’autre. Elle révèle ensuite le communicant qu’il est : il sait parfaitement qu’une image vaut mille mots et que cette image fera le tour du monde. Enfin, elle dit ses limites parce qu’il se heurte à un mur malgré tout. Mais François a une formation de scientifique : il essaie de rendre les choses possibles en pariant sur le temps long. Il essaie et quand il échoue, il tente à nouveau.

© AP Photo / Osservatore Romano
Lors de son voyage en Terre Sainte en mai 2014, juste avant de célébrer la messe, François a accompli un geste fort en s'arrêtant devant le mur de séparation israélien, pour se recueillir un instant.

Au moment de son élection et dans les mois qui ont suivi, nombre d’observateurs se sont réjouis de la ‘modernité’ de ce pape…
Le mot de modernité tout comme le mot de révolution est une tarte à la crème du commentaire religieux. Elle révèle une vision simpliste et une profonde méconnaissance de l’histoire de l’Église, de sa plasticité surtout. L’Église, parce qu’elle est dirigée par des hommes, s’est réformée à plusieurs moments de son histoire. D’où la complexité de cette histoire et sa richesse intellectuelle. Mais cette réforme n’est pas une révolution permanente. On a pu entendre chez un commentateur que le Pape mettait fin à des abus « depuis des siècles ». C’est bien évidemment risible tant les réformes dans l’histoire de l’Église sont nombreuses : au VIe siècle, Grégoire le Grand renvoie l’archidiacre Laurent et met fin aux abus d’une clique romaine ; au XIᵉ siècle, la réforme grégorienne veut mettre fin aux abus des… laïcs dans l’Église ; au XVIᵉ siècle Pie V rejette les richesses du pape de la Renaissance ; au XXᵉ siècle, Pie X met fin à tous les privilèges d’une curie qui vivait au rythme des États pontificaux, disparus depuis trente ans. Bref, l’histoire de l’Église est pleine de papes « disruptifs ». Même Alexandre VI Borgia, en dépit de sa vie dissolue, est un pape disruptif puisqu’il ouvre la chrétienté aux grandes découvertes et pense l’église à l’échelle du monde.

Le pape François en fait-il partie ?
François est-il un pape disruptif ? Si je reprends mes mots sur sa part utopique, il peut apparaître comme tel tant son style semble aussi déroutant. Mais le pouvoir d’un pape est, dans les faits, beaucoup plus limité qu’on ne le croit. Il faut aussi du temps pour en mesurer l’efficacité et la papolâtrie n’y aide pas. François a des priorités différentes de ses prédécesseurs parce que son charisme, tout comme ses origines latino-américaines, sont différents de celles de ses prédécesseurs. Les ruptures -s’il y en a, ce qui reste à démontrer- se trouvent là : à savoir dans les priorités. Mais même sur l’écologie, comme l’a montré le père Thomas Michelet dans son livre sur le sujet, il existe une continuité. François se distinguant simplement par le fait d’en avoir fait le thème exclusif d’une encyclique.