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Après Jean Vanier, « Se scandaliser, oui ; mais désespérer, non »

Quand les scandales à répétition ébranlent le monde catholique, comme les dernières révélations sur le fondateur de l’Arche, Jean Vanier, la tentation est grande de retirer sa confiance à l’Église. Évêque auxiliaire de Versailles, Mgr Bruno Valentin affronte la difficulté dans un essai qui vient de paraître. Il invite à aimer l’Église comme le lieu du lien entre l’homme et Dieu : « Avant d’être une institution humaine, l’Église existe pour qu’en elle Dieu puisse nouer avec chacun la relation d’un père avec son enfant. »

Les révélations de graves zones d’ombre sur la figure pourtant si lumineuse de Jean Vanier ont de quoi ébranler beaucoup dans leur attachement à l’Église. Car ce ne sont pas seulement les comportements abusifs d’un homme, un de plus, qui sont mis à jour, mais la réalité d’un péché en chaîne : à travers les liens de complicité avec les pères Thomas et Marie-Dominique Philippe, on comprend que ces personnalités de premier plan dans l’Église n’ont pas simplement posé des actes d’abus isolés, mais les ont en quelques sorte justifiés par des doctrines mystiques déviantes qu’ils partageaient comme un secret, à la manière d’une gnose, ces connaissances initiatiques que se réservaient dans l’Antiquité des petits cercles d’élite éclairés. Ces révélations ouvrent de très nombreuses questions pour aujourd’hui comme pour demain, dont celle de savoir à quoi tient, au fond, notre lien à l’Église ?

La tentation du large

À force d’accumulation, la tentation monte de larguer les amarres et de prendre ses distances, dans une sorte de réflexe de survie bien compréhensible.  Ce mouvement de rupture existe, même si c’est à bas bruit. Pendant que certains prennent leurs distances, d’autres font le chemin inverse. Parvenus à l’âge adulte, ils veulent créer par le baptême, ou consolider par la confirmation, un lien avec l’Église. Ils seront cette année encore plusieurs milliers dans notre pays. Entre ceux qui quittent l’Église par dégoût, par lassitude, voire par facilité, et ceux qui choisissent de la rejoindre avec l’enthousiasme des commençants, il y a tous ceux qui s’interrogent.

Suspendu à un fil

Depuis le XVIIe siècle, la théologie définissait l’appartenance à l’Église à partir de trois critères objectifs : professer la foi catholique, recevoir les sacrements, et se soumettre aux pasteurs que sont le pape et les évêques. Le concile Vatican II en a proposé une vision radicalement rénovée, notamment à travers ses constitutions Lumen gentium et Gaudium et Spes, s’attachant à mettre en lumière la logique profonde du mystère de l’Église comme projet d’amour de Dieu pour l’homme : avant d’être une institution humaine, l’Église existe pour qu’en elle et par elle Dieu puisse nouer avec chaque personne la relation d’un père avec son enfant. Pour comprendre ce qui nous lie à l’Église, il s’agit donc d’abord de regarder les choses du point de vue de Dieu. Si l’Église est d’abord le lieu où Dieu se donne à moi, en plénitude, et m’offre de partager sa vie, si elle est le lieu voulu par Dieu pour un cœur à cœur avec lui, alors mon lien à l’Église, aussi complexe soit-il, n’est suspendu qu’à un fil : celui de la volonté de Dieu, rejointe comme du dedans par ma volonté propre. 

Un lien qui nous sauve

On peut distinguer dans l’enseignement de Vatican II comme trois brins principaux qui viennent s’entremêler autour de ce fil initial. Le premier est celui du salut. L’Église est d’abord l’instrument par lequel Dieu me sauve. Voilà l’enjeu fondamental du lien à l’Église.  Ce premier brin constitue déjà un premier défi : Qui aujourd’hui désire être sauvé ? De quoi ? Et comment ? Dans nos sociétés technologiquement très avancées, comment dire le salut que Dieu donne ? Les prédicateurs peinent à trouver les mots, et beaucoup de nos contemporains parient plus volontiers sur les biotechnologies pour affronter l’énigme du Mal, de la souffrance et de la mort. La crise du lien à l’Église tient certainement pour une grande part à la difficulté actuelle de dire le besoin d’être sauvé, et de faire reconnaître Jésus comme sauveur. 

Le salut ainsi offert par Dieu à l’homme porte un fruit de sainteté. C’est le deuxième brin avec lequel se tresse mon lien à l’Église. L’Église est le lieu et le moyen de mon union au Christ et de ma participation à sa sainteté : c’est dans l’Église, et non pas au-delà ou en dehors, que nous sommes tous appelés à la sainteté. Deuxième brin, deuxième défi : que reste-t-il aujourd’hui de la « sainteté » de l’Église face aux scandales à répétition qui la défigure ?

Le concile insiste enfin fortement sur l’action de l’Esprit Saint lui-même : voilà le troisième brin de notre tresse. Recueillant l’enseignement de saint Paul, Vatican II atteste que « l’Esprit habite dans l’Église et dans le cœur des fidèles comme dans un temple ». C’est lui, finalement, qui est le principe intime de l’union entre l’Église et ses membres.

Mon lien à l’Église n’est pas d’abord une affaire de motivation, ou même de mérite personnel : il est d’origine divine. Suspendu à la volonté et à l’action de Dieu lui-même, ce lien est l’instrument de mon salut. La sainteté est sa substance. Et l’Esprit Saint lui-même en est l’opérateur principal. C’est pourquoi il s’agit d’abord pour moi — pour chacun d’entre nous — d’un lien à recevoir, avant d’être un lien à construire. 

Fibre optique

Notre seule raison d’espérer, c’est donc qu’il n’y a pas de raison de désespérer ! Établir le diagnostic de la crise actuelle dans l’Église aboutit à prendre toute la mesure de sa gravité, au vu précisément de ce qui est en cause : la sainteté de l’Église semble atteinte, et sa capacité à annoncer de manière crédible le salut que Dieu donne est entamée. Or ce sont là, précisément, deux des composantes essentielles du lien à l’Église. Mais le concile Vatican II insiste surtout sur le fait que ce lien-là se tresse autour de la volonté de Dieu, qui dans la force de l’Esprit constitue son âme, comme on parle de l’âme d’une fibre optique, ce cordon qui conduit la lumière : si l’âme de la fibre optique, parce que faite de verre, est fragile, rien ne peut venir à bout de celle du lien à l’Église, de nature divine. Même attaqué jusqu’en son essentiel, ce lien-là est indestructible en son âme pour qui s’ouvre au souffle de Dieu. Alors s’inquiéter, oui ; se scandaliser, oui ; réagir, oui ; mais désespérer, non.

Fil d’Ariane

Ne désespérons pas de notre lien à l’Église : il est le fil d’Ariane qui nous relie à l’avenir à travers le labyrinthe de l’Histoire. Pas plus que vous je ne sais prédire l’avenir. Et c’est plutôt bon signe : partir en sachant à l’avance ce que l’on va découvrir, ça s’appelle du tourisme. La marche de l’Église à travers le temps n’est pas du tourisme, pas plus qu’une marche à l’aveuglette. C’est un pèlerinage. Nous connaissons le but vers lequel nous marchons : la rencontre du Christ qui lui-même vient au-devant de son Église. Cette certitude conduit à considérer que l’âge d’or de l’Église c’est demain : peu importe ce qui survient, si le Christ advient ! L’enjeu de notre lien à l’Église n’est rien d’autre que de nous laisser saisir par cette présence du Ressuscité qui nous a promis de demeurer avec nous tous les jours, jusqu’à la fin du monde (cf. Mt 28,20).

Éditions Emmanuel

Rebâtir ou laisser tomber ?, Mgr Bruno Valentin, Éditions Emmanuel, Mars 2020, 16 euros.

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