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Pour sauver nos retraites, changeons de logiciel

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Joël SAGET / AFP

Philippe Arondel - Publié le 10/02/20

La pérennisation de notre système de retraite, adossé à une philosophie de la solidarité intergénérationnelle donnant au travail toute sa place, ne peut relever d’une batterie de choix financiers, inspirés par un malthusianisme foncier.

Le petit village de « Gaulois réfractaires » auxquels nous appartenons tous avec chaleur et un romantisme un peu désuet, aime, de temps à autre, se laisser aller à l’un de ces conflits virulents, terriblement anxiogènes. Il en ressort un peu plus déprimé qu’auparavant, saturé de ressentiments suicidaires. Ce syndrome de « guerre civile froide », on le retrouve au cœur du débat sur la réforme des retraites, dont le déroulement ne laisse point de désorienter par son caractère hystériquement idéologique et sa violence subversive. Chaque « camp », sans trop se soucier d’une quelconque rationalité, semble avoir à cœur de gagner la partie par KO. Partout, on multiplie de façon exponentielle statistiques sans fondement, projections hasardeuses, simulations fantaisistes, fake news absurdes… et autres délires quasi complotistes.

Solidarité intergénérationnelle

Le plus tragique dans cette affaire — qui sème sans doute les germes d’une discorde profonde et durable — s’enracine dans une confrontation purement passionnelle, oubliant ce qui est jeu en ce moment historique où entrent en crise, mondialisation libérale oblige, tous nos repères économico-sociaux habituels. Qu’on le veuille ou non, que cela plaise ou pas, la pérennisation de notre système de retraite — un système solidement adossé à une philosophie de la solidarité intergénérationnelle donnant au travail toute sa place — ne peut relever uniquement d’une batterie de choix financiers, fiscaux et techniques refusant de prendre en compte la nouvelle donne géo-économique, voire, en certains cas, géostratégique.


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« Patrimoine de ceux qui n’en ont pas » — ou si peu — la retraite à la française n’a de chance de perdurer dans son essence même qu’à la stricte et nécessaire condition que notre pays rompe enfin avec le malthusianisme foncier qui, depuis des décennies, semble inspirer toutes ses politiques étatiques, qu’elles se réclament de la gauche comme de la droite. Sans aucunement verser dans le populisme, force est en effet de constater que tout a été fait, année après année, pour tarir les sources mêmes de sa vitalité : le travail et la natalité.

Dumping social

Se ralliant sans états d’âme particulier à un dogme libre-échangiste échevelé, nos gouvernants, toutes étiquettes confondues, ont multiplié, depuis le tournant des années 1980, les mesures visant à ouvrir les frontières et à promouvoir une politique de concurrence extrême, en oubliant — sciemment ? — que les conditions d’une confrontation loyale n’étaient pas réunies, notamment avec les pays jouant de toutes les ressources déstabilisatrices du dumping social ou fiscal. La bureaucratie européenne n’a point été en reste, d’ailleurs, dans ce mouvement de déconstruction des règles d’un capitalisme régulé né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale… quand elle n’en fut point, hélas, l’élément moteur.

Le résultat, on le connaît : une France désindustrialisée, précarisée, paupérisée, où la classe moyenne, dans ses composantes les plus populaires, s’estime à juste titre lésée par un modèle de développement surtout favorable à une élite ayant tendance à s’affranchir de la notion de bien commun, à faire « sécession », pour reprendre la formule si pertinente de Christopher Lasch. Comment être assez aveugle pour ne pas voir que cette nouvelle géographie sociale qui se dessine pèse, de façon dramatique, sur le financement de notre système de retraite en détruisant nombre d’emplois, dans l’industrie notamment, tout à la fois bien rémunérés et nécessaires à notre indépendance nationale ? À ce déclin programmé de notre capacité à inventorier les chemins d’une industrie moderne, propre, capable d’écrire une nouvelle page de notre liberté dans un monde soumis à la loi des transnationales, il convient d’ajouter — ce qui est quelque peu terrifiant à bien des égards — le désir étrange de nombre de nos dirigeants d’en finir avec notre politique familiale.

Révolution culturelle

Winter is coming ne cessent de répéter en boucle les héros de Game of Thrones, s’efforçant de conjurer la menace existentielle pesant sur leur civilisation. Nos politiques ne sacrifient point à ce genre de lucidité salutaire, qui, là encore, au nom d’une vision tout à la fois étroitement comptable et sournoisement idéologique, ne cessent d’aligner des mesures dynamitant le pacte favorable aux familles porté sur les fonts baptismaux dans l’après-guerre. Familles nombreuses frappées par des baisses du quotient familial, allocations familiales de moins en moins généreuses… : tout se passe comme si l’on désirait, sans le dire, en finir avec une « exception française » du meilleur aloi, avec à la clé un renouvellement des générations non assurée… et une incapacité évidente à maintenir la philosophie solidaire de notre système.




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La vérité — douloureuse comme presque toujours — oblige à dire que nous ne sortirons de cette situation mortifère qu’en choisissant le grand large d’une « autre » politique conjurant définitivement le spectre de « l’hiver » démographique et de la désertification de nos territoires. En bon français, cela s’appelle impulser une « révolution culturelle » pour ne point mourir et garantir à chacun d’entre nous la part de bonheur terrestre auquel il a droit.

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