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Une société d’insécurité morale

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Guillaume de Prémare - Publié le 08/01/20

Une société sans morale stable est une société angoissée qui se rassure dans le spectacle moralisateur du châtiment des personnes ou des groupes déviants.

L’affaire Gabriel Matzneff est une lourde pierre tombée dans le jardin de la déconstruction des repères élémentaires. L’indignation qui s’exprime constitue cependant un sursaut bien venu. L’impact psychologique de ce douloureux épisode fournit l’occasion de réfléchir à l’état de notre société, devenue en quelque sorte une société d’insécurité morale.

Une morale mouvante

Une société d’insécurité morale n’est pas une société amorale. Il y a bien une morale, mais elle est incertaine et mouvante, marquée par l’hyper-plasticité du bien et du mal. Ce qui est tenu pour un « mal » aujourd’hui peut être tenu pour un « bien » demain — et inversement — au gré de ce que l’on appelle « les évolutions de la société ». Des interdits demeurent, mais lorsque l’interdit est réputé provisoire, une forme d’insécurité imprègne la psyché collective.


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Dans son ouvrage intitulé De la division du travail social, paru en 1893, Émile Durkheim a introduit la notion d’anomie, mot dont l’étymologie grecque exprime l’absence d’ordre, de normes, de structure. Le sociologue désigne ainsi la perte ou l’effacement des valeurs morales, religieuses et civiques dans une société, avec pour conséquences le recul de l’ordre social et le développement de l’angoisse et de l’insatisfaction chez des individus, dont les désirs ne sont plus régulés par la société.

Laxisme et chasse aux déviants

L’absence de normativité morale certaine et pérenne provoque aujourd’hui cet état d’angoisse individuelle et collective. Et nous voici ballotés entre dénigrement de la morale sur certains sujets et moralisme sourcilleux sur d’autres sujets, partagés entre laxisme moral et chasse aux déviants, qui constitue parfois l’exutoire de nos fragilités personnelles.


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Les sociétés occidentales voient ainsi se succéder des moments paroxysmiques de catharsis, des phases de colères collectives spectaculaires où se produit « la purification de l’âme du spectateur par le spectacle du châtiment du coupable  ». Nous venons de le vivre avec les affaires Weinstein, Epstein et Matzneff.

Angoisse métaphysique

Ces catharsis peuvent nous donner l’illusion d’être purifiés de nos propres petites ou grandes misères cachées. Cette guérison théâtrale est toutefois insuffisante pour conjurer le mal. En effet, la lourdeur de notre condition humaine partagée pèse d’un poids beaucoup trop lourd pour penser l’alléger ainsi.

« Nous faisons l’expérience, unique dans l’histoire, d’une société sans religion. »

Jadis, la religion avait une triple fonction face au mal : elle structurait l’ethos commun par une normativité morale ; elle rationnalisait en quelque sorte le mystère abyssal du mal par un récit (on peut penser au récit du péché originel) ; et elle offrait des moyens et des perspectives de salut.


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Nous faisons aujourd’hui l’expérience, pour ainsi dire unique dans l’histoire, d’une société sans religion. Cependant, l’angoisse métaphysique fondamentale demeure, de manière particulièrement douloureuse dans ce contexte d’insécurité morale irréligieuse : qu’est-ce qui viendra sauver notre condition humaine ? Qui viendra nous sauver ?

Chronique publiée en partenariat avec Radio Espérance, 8 janvier 2019

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