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Les larmes, baromètre de la vie spirituelle ?

Tableau de Rogier van der Weyden

Public Domain

La Descente de Croix (détail), Rogier van der Weyden, vers 1435, Musée du Prado.

Fr. Xavier Loppinet, op - Publié le 30/12/19

« Qui sème dans les larmes, chante le psalmiste, moissonne dans la joie » (Ps 125, 5). Les larmes marquent dans nos vies des étapes spirituelles, au point qu’elles laissent des traces dans notre mémoire. Tous, nous, pouvons dire quand nous avons pleuré la dernière fois. Dieu serait-il alors passé par là ?

Sait-on jamais, au fond, pourquoi on pleure ? Qui s’interroge sur les larmes versées dans sa vie admettra, si ce n’est la profondeur de telles ou telles, par rapport à d’autres, au moins leur déroutante complexité. Saint Augustin, grand pleureur, comme sa mère Monique, constate le plaisir, évidemment paradoxal, du plaisir qu’il y a à pleurer et demande : « Puis-je apprendre de toi qui es vérité, Seigneur, et appliquer l’oreille de mon cœur à ta bouche pour que tu me le dises, pourquoi les larmes sont douces aux malheureux ? […] Y aurait-il là de la douceur, parce que nous espérons que tu entends1 ? »

Le don des larmes

Les larmes marquent dans nos vies des étapes spirituelles, au point qu’elles laissent des traces dans notre mémoire. Tous, nous, pouvons dire quand nous avons pleuré la dernière fois. Dieu serait-il alors passé par là ? Les auteurs spirituels ont, dès lors, cherché à établir un sens à ces larmes, et ce d’autant plus quand elles nous échappent, qu’elles ne viennent manifestement pas de nous. C’est, au sens technique, ce que la tradition appelle le « don des larmes », ou le charisme des larmes, et donc une grâce venant de Dieu. Elles nous échappent et participent à notre salut, le nôtre et celui de ceux que nous aimons.

La Bible est pleine de ces larmes : elles encadrent même la Bible avec ces premières larmes, celles d’Agar, en Genèse 21, qui ne veux pas voir la mort annoncée de son fils Ismaël (et qui, suite à ses larmes, voit le puits salvateur qui permettra d’abreuver son fils… Qui pleure, semble-t-il, voit mieux !) jusqu’à ces dernières larmes bibliques, dans Apocalypse 21, dont il est dit que Dieu les essuiera toutes. Entre ces premières et dernières larmes, il y a les larmes des psaumes, des larmes qui se chantent. Le psalmiste en la conviction : elles vont directement à Dieu ainsi quand il dit : « Je m’épuise à force de gémir ; chaque nuit, je pleure sur mon lit : ma couche est trempée de mes larmes. Mes yeux sont rongés de chagrin ; j’ai vieilli parmi tant d’adversaires ! Loin de moi, vous tous, malfaisants, car le Seigneur entend mes sanglots ! » (Ps 6, 7-9). Dès lors, ses larmes sont l’objet même de sa prière : « Recueille en tes outres mes larmes » (Ps 55, 9).

Quand Jésus pleure à notre place

Les larmes de Jésus, à trois occasions (lorsqu’il se trouve devant ceux qui pleurent Lazare ; à la vue de Jérusalem, à quelques jours de sa passion ; à Gethsémani) apparaissent comme modèles. Il est le maître ès larmes. Ces larmes montrent évidemment l’humanité de Dieu en Jésus. Et si Jésus pleure, disent les Pères de l’Église, c’est pour nous apprendre à pleurer ou pour pleurer à notre place (Grégoire le Grand). Les larmes sont autant des larmes de compassion que, déjà, de rédemption. Ce sont ces larmes de Jésus qui font que nos larmes ont du prix. Que deux des très proches de Jésus, Pierre et Madeleine, aient fait l’expérience des larmes montre aussi combien les larmes marquent, en un sens, l’identité de l’Église. Les larmes des mères des Saints Innocents, accompagnent tout de suite ces premiers martyrs : « C’est Rachel qui pleure ses enfants » (Mt 2, 17-18, citant Jr 31, 15).


JESUS IN THE GARDEN

Lire aussi :
Les trois fois où Jésus pleure dans la Bible

Les auteurs médiévaux se sont largement penchés sur les larmes. Il faut dire qu’à cette époque, la tendresse est très naturellement théologique. Les ordres mendiants, franciscains, dominicains, ont abondamment pleuré. Thomas d’Aquin, dans un essai de correspondance entre les béatitudes et les dons du Saint-Esprit dit que la béatitude : « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » (Mt 5, 5) correspond au don de science. Quand je pleure, c’est parce que je sais, grâce à Dieu, que je comprends enfin combien pauvre était mon amour. Catherine de Sienne demandera aussi à Dieu un éclairage sur les larmes. Constatant « que l’âme passe les états avec les larmes, elle voulait savoir par la Vérité la différence entre les larmes, et comment elles étaient faites, et d’où procédaient les dites larmes, et combien il y avait d’espèces de larmes ». Dans un véritable traité des larmes, dans son Dialogue, la réponse de Dieu à sa demande établira cinq sortes de larmes, en une sorte de complexe baromètre de notre vie spirituelle, auquel seront ajoutées des larmes hors catégorie : des « larmes de feu », « sans larmes des yeux pour satisfaire ceux qui très souvent désirent pleurer et ne le peuvent ». Ces larmes proviennent directement du Saint-Esprit qui pleure en nous pour nous rapprocher de Dieu.

« Qui pleure en moi ? »

Une phrase attribuée à sainte Rose de Lima (par Ernest Hello, repris par Bloy et Claudel) synthétise toute la richesse théologique des larmes et, pour ainsi dire, leur poids : « Les larmes sont à Dieu et que quiconque les verse sans songer à lui les lui vole. » Don de Dieu, les larmes viennent et vont à lui, quand la charité les traverse. Plus les larmes nous échappent, plus elles ont de sens. Moins je comprends pourquoi je pleure, plus elles sont de et à Dieu.

Alors, lorsque je pleure, qui pleure en moi, au fond ? Est-ce l’enfant en moi qui pleure, celui qui — enfin — est redevenu un enfant ? Est-ce l’adulte en moi, celui qui — enfin — est devenu adulte, qui sait, qui comprend, par grâce, combien peu il aime et combien il est aimé ? Ou, au fond, n’est-ce pas Dieu lui-même ? Ce serait alors lui, qui, par-là, me plonge, dans son amour pour les hommes, dans sa tendre, insondable, divine philanthropie.

Pleurer sans pourquoi : quand Dieu donne les larmes
Cerf

Pleurer sans pourquoi, Quand Dieu donne les larmes, Cerf, 2019, 241 pages, 19 euros.

[1] Confessions, Augustin, Traduction de E. Tréhorel et G. Bouissou, Paris, 1998, IV, V, 10, p. 423.

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