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Faire de l’attente un temps de bénédiction

Philosophe par Rembrandt

Domaine public

Philosophe en méditation par Rembrandt, 1632.

Père Jean-François Thomas, sj - Publié le 15/12/19

Le temps de l’Avent est le temps privilégié de l’Attente. Nous passons notre vie à attendre. Attendre quoi, attendre qui, attendre comment ? Le chrétien est celui qui n’attend pas mais qui veille. Il sait que dans la salle d’attente « surgira l’Inespéré ».

Il existe plusieurs façons d’attendre. Tout dépend de l’objet de l’attente. Si nous sommes bloqués dans un embouteillage, il y a fort à parier que notre attente sera soit très passive (car il faut prendre son mal en patience), soit très agitée (car la patience n’est guère le propre des Français et des Parisiens en particulier). Le dénouement finira par nous libérer et nous oublierons rapidement la courte mésaventure. Si nous attendons une nouvelle essentielle pour notre avenir, notre attitude sera plus posée et engagera tout notre être, angoissé à l’idée que la déception soit grande. Si nous attendons le retour d’un être aimé après une longue absence, notre attente sera à la fois joyeuse et douloureuse car les minutes nous sembleront être bien lentes à s’égrener. Si, encore davantage, nous attendons Dieu, alors l’impatience sera extrême car son temps n’est point le nôtre et nous risquerons bien de demeurer en suspens, si longtemps, jusqu’à perdre haleine, même si l’espérance de sa venue demeure intacte.

L’angoisse et la promesse

Paul Claudel a été hanté par cette réalité de l’attente, présente dans tant de ses œuvres. Prenez son texte « La Salle d’attente », dans Figures et Paraboles (1936) : au-delà de l’aspect anecdotique et anodin, se révèle une méditation sur la vie qui n’est qu’une attente dans un monde d’apparences, souvent trompeur. Le monde est imparfait et il n’est pas le lieu où la paix véritable peut être trouvée. Nous sommes enfermés dans cette salle d’attente, contre notre gré, mais en même temps nous nous complaisons dans sa chaleur, inquiets à l’idée de devoir la quitter un jour pour s’aventurer au dehors qui est à la fois désiré et source d’inquiétude. Nous sommes dans cette « caque » au milieu de toutes nos impuretés figurées par les détritus, les journaux souillés, les papiers gras, les pelures de fruits, les bouteilles vides qui jonchent le sol. Ce lieu de l’attente n’est guère attrayant mais il est le nôtre, nous l’avons toujours connu et donc nous nous y sentons à l’aise. Nos regards se portent régulièrement sur la porte qui se dessine sur un mur et par laquelle, selon une cadence régulière, s’engouffrent des voyageurs qui nous quittent sans un mot. Ce carré de porte est bien sûr le passage de la mort. Nous ne savons pas ce qui se cache derrière les battants, cela nous angoisse et nous attire : « Nous n’avons d’yeux que pour cette porte qui va s’ouvrir […]. Encore quelques secondes, quelques secondes encore, et il faut s’attendre à cette serrure âprement qui craque, à cette porte brutalement secouée sous le poing de l’employé, qui résiste et qui va s’ouvrir ! »

Prendre patience

En fait, ce qui demeure pour l’instant invisible est cette « cathédrale des jours futurs » que le poète évoque ailleurs, dans ses Conversations dans le Loir-et-Cher (1929).  Attendre dans cette salle est un privilège, une grâce, une bénédiction car c’est là la promesse d’un ailleurs et d’un avenir qui, malgré leur mystère, ne manquent pas d’aiguiser le désir. Claudel poursuit :

« Quand je réussis enfin à pénétrer dans la Salle d’attente, triomphant de la mauvaise volonté d’un homme d’équipe engourdi qui n’en finissait pas de vérifier mon billet, j’éprouvai ce sentiment de dilatation et de bien-être qui succède, quand on est arrivé, à l’angoisse d’une longue chevauchée dans la nuit avec ces alternatives de ténèbres oppressantes et de vacarme électrique. Tout ce que je savais, c’est qu’à aucun prix il ne me fallait manquer le train, bien que l’heure du départ me soit inconnue, car je n’avais pu me procurer d’indicateur. Le renseignement même que le contrôleur venait de me glisser par le guichet ne m’éclairait pas beaucoup, car je suis dur d’oreille. Enfin je suis arrivé tout de même, il n’y a qu’à prendre patience. »

Attendre le Voyageur

Patience dans l’attente pour franchir soi-même cette porte intrigante, mais aussi attente qui réchauffe le cœur lorsqu’on s’apprête à accueillir celui qui revient de loin. Les aéroports et les quais de gare sont témoins de tant de larmes de tristesse à cause des séparations, mais aussi de tant de pleurs de joie lors du retour de ceux qui étaient partis pour de longs voyages, ceux dont, parfois, on avait d’ailleurs perdu tout espoir de les revoir. Le cœur bat, si longtemps à l’avance, à l’idée des retrouvailles. Moments de l’existence d’une intensité profonde, de ces moments qui donnent le goût à toute la vie car la rencontre de ceux qui s’aiment comble de consolation pour tout le reste, souvent plus rude et rugueux. L’attention produit la joie qui est condition de l’attente. Attendre, en grec, signifie être fixé dans une immobilité totale que même des coups ne pourraient pas faire faiblir. Alors, le voyageur tant attendu et désiré, celui qui est espéré sans se lasser, est celui qui pacifie l’âme, lui fait supporter avec patience toutes les épreuves et les souffrances par la certitude que la rencontre mettra du baume sur toutes les blessures.




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Ce voyageur est Dieu. En temps d’Avent, il est Celui qui vient vers nous avec des bagages humains qu’Il a choisi de porter. Il est le Christ qui, par l’Incarnation, entre dans la salle d’attente. Cette fois, la porte s’ouvre dans l’autre sens. Désirer Dieu, alors que nous sommes plus ou moins avachis dans cette salle surchauffée ou glacée selon les cas, est le fruit de notre attente. Simone Weil, dans ses Cahiers, notait : « Si ce qu’on attend finit par venir, parfois on est comblé. Comme si on recevait du dehors l’énergie qu’on a concentrée pendant l’attente. » Elle écrit ailleurs : « Il faut seulement attendre et appeler. Non pas appeler quelqu’un, tant qu’on ne sait pas s’il y a quelqu’un. Crier qu’on a faim, et qu’on veut du pain. On criera plus ou moins longtemps, mais finalement on sera nourri, et alors on ne croira plus, on saura qu’il existe vraiment du pain. » Certes, pour Simone Weil l’attente n’est pas encore la foi mais ces lignes peuvent s’appliquer à celui qui attend, dans la moiteur de la salle d’attente, la venue du Voyageur, de Celui qui est le Pain véritable et qui naîtra dans la Maison du Pain, de Celui qui est le Pain de Vie, de Celui qui se donnera en nourriture par sa naissance, par sa mort et par sa résurrection.

« Ouvrez la porte »

Lorsqu’elle résidait en Ardèche chez le philosophe paysan Gustave Thibon en 1941, Simone Weil rédigea ce poème, La Porte, où elle exprime à la fois son désir de Dieu et son incapacité à franchir le seuil du narthex :

« Ouvrez-nous donc la porte et nous verrons les vergers […] il faut languir, attendre et regarder vainement Nous regardons la porte ; elle est close inébranlable Nous y fixons nos yeux, nous pleurons sous le tourment ; Nous la voyons toujours ; le poids du temps nous accable. La porte est devant nous ; que nous sert-il de vouloir ? […] La porte en s’ouvrant laissa passer tant de silence Que ni les vergers ne sont parus ni nulle fleur, Seul l’espace immense où sont le vide et la lumière Fut soudain présent de part en part, combla le coeur, et lava les yeux presque aveugle sous la poussière. »

Appelé à veiller

Notre attente ne découvrira pas seulement le vide et le silence mais la pleine Lumière, celle de Celui dont parle saint Jean dans le prologue de son Évangile : « C’était la vraie lumière, qui illumine tout homme venant en ce monde » (Jn 1, 9). Le chrétien ne doit pas vivre en somnolence ou dans un état d’hypnose, sous le charme du monde trompeur. Il est appelé à veiller, non point à dormir comme les apôtres au Jardin des oliviers. Il sait que le monde ne peut se sauver par lui-même, que la salle d’attente, si sale après le passage négligent de tant de voyageurs, a besoin de Celui qui nettoiera tout, qui purifiera, qui créera de nouveau, qui restaurera. Érick Audouard, le talentueux traducteur de Leonardo Castellani, écrit, dans un dense et savoureux petit essai Comprendre l’Apocalypse (Pierre-Guillaume de Roux, 2018) :

« Il ne s’agit donc pas de croyance, mais plutôt de silence, de patience et d’attente ; il s’agit plutôt du sens du verbe aimer. Il s’agit de ce que nous décidons d’aimer et donc, aussi, de ce que nous décidons de ne pas aimer. Il s’agit d’ouvrir notre horizon à un héroïsme d’un genre très particulier — héroïcité très ancienne, et pourtant plus novatrice que jamais, héroïcité infiniment raisonnable mais qui semble désormais pure folie […]. Le vrai nom de cet héroïsme intégral est la sainteté. À travers elle, et à travers elle seule, sans bruit et sans éclat, surgira l’inattendu, surgira l’imprévisible, surgira l’inespéré dont nous avons tant besoin. »

Une attente bien douce

Nous n’attendons pas un réveillon avec distribution de cadeaux pour célébrer l’anniversaire d’un Enfant, aussi exceptionnel soit-Il. Nous attendons Celui qui vient vers nous pour nous extirper de notre salle d’attente où nous nous languissons au milieu du va-et-vient, de la rumeur, des souillures. Cette attente est bien douce, comme la Nuit sainte qui se profile à l’horizon.




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