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Élections britanniques : avis de tempête sur « le sens de l’Histoire »

Fabio Burrelli / NurPhoto
Des partisans du Brexit se réunissent à Whitehall, dans le centre de Londres, le jour de la victoire historique des conservateurs aux élections, le 13 décembre 2019.
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La victoire écrasante des conservateurs, cette semaine, aux élections britanniques donne tous les pouvoirs à Boris Johnson pour négocier un Brexit à sa main. Un résultat qui montre que la construction européenne n’est pas écrite à l’avance, selon le « sens de l’Histoire ».

Finalement, le Brexit aura peut-être lieu. Cela fait maintenant trois ans et demi que les Britanniques s’étaient prononcé en sa faveur, ils attendaient toujours. Mais si le Brexit se fait, nul ne sait encore comment. Car le Royaume-Uni est déjà dans une situation de soft Brexit : il ne fait pas partie des accords de Schengen, il n’a pas adopté l’euro et grâce au « I want my money back » de Margaret Thatcher en 1979, sa contribution au budget de l’Union européenne est moins élevée qu’elle ne devrait l’être. Boris Johnson s’est bien gardé pour l’instant de préciser le contenu de ses intentions. 

Démenti à l’histoire irrésistible

Mais si d’aventure le Brexit aboutit, ce sera un beau démenti au « sens de l’Histoire » appliqué à la construction de l’Europe unie. De cette histoire qui serait irrésistible. Pour certains, l’histoire de l’Europe n’a qu’un seul sens. Elle se développe selon un rythme d’accumulation et de progrès. Au sein de ce processus, l’Europe succède aux nations comme les mammifères succédèrent aux reptiles et les reptiles aux amphibiens. Un mouvement que l’on ne soupçonnait pas, nous conduit progressivement mais immanquablement vers l’astre père : l’Union européenne.

Autrement dit, le futur est déjà inscrit dans l’œuf, et les dirigeants et les experts européens savent ce qu’il y a dans l’œuf. D’où cette idée que le progrès est l’affaire exclusive des technocrates. C’est une des caractéristiques du progressisme que l’existence d’une élite qui sait ce qu’il faut faire, gère le temps du changement, brise les résistances, toujours avec en tête des lendemains qui chantent. Le progressisme, comme le marxisme hier, a toujours bonne conscience parce qu’il détruit au nom du sens de l’Histoire. À vrai dire, même si l’élite s’attribue un rôle de guide au nom de la connaissance des fins divines, sa marge de manœuvre est assez faible puisqu’il ne faut pas contrarier la marche de l’Histoire. La seule chose qu’elle peut faire est d’accélérer les adaptations afin de dégager la route. 

Ainsi, la marche en avant de l’Union européenne étant lancée, elle est impossible à rattraper. Le coup est parti, il n’y a plus rien à faire. Le coup parti, c’est la revendication d’une sorte d’immunité temporelle dont bénéficieraient les promoteurs d’une lecture intouchable du projet européen et d’un droit à en poursuivre la réalisation quoi qu’il arrive, hors d’atteinte de toutes interventions des populations concernées. EDF, lors de l’installation des lignes à haute-tension, ainsi que les sociétés de construction d’autoroutes, sont passées maîtres dans la technique du coup parti. Un pylône planté dans un champ, mètre carré de goudron déposé, et il n’est plus possible d’arrêter la course ou de prendre une autre direction. 

L’homme est une histoire

L’invention de ce temps linéaire uniforme immanquablement dirigé vers le progrès, avec ses enchaînements mécaniques, ses succès assurés, ne tient pas compte de l’infinie diversité de la nature humaine. Le grand historien chrétien, Henri-Irénée Marrou, écrivait ainsi que « l’homme est dans l’Histoire. L’homme est un être historique, mais l’homme est une histoire, et cette histoire est libre parce qu’elle n’est pas écrite d’avance — imprévisible comme l’homme lui-même ». L’homme n’est pas réductible à un comportement uniforme au service d’une histoire et d’une économie uniforme. Comment en serait-il autrement, alors que l’homme lui-même ignore le plus souvent les mobiles de ses propres actes ? 

« L’homme n’est pas seulement dans l’Histoire, mais il porte en lui l’histoire qu’il explore », écrivait pour sa part Raymond Aron dans sa thèse au sous-titre évocateur : Essai sur les limites de l’objectivité historique. Chaque homme est à l’origine d’une interprétation de l’Histoire qui est liée aussi à la finalité qu’il donne à cette histoire. La réalité historique, parce qu’elle est humaine, est équivoque. Voilà ce que le Brexit, quelle que soit sa forme, nous rappellera. Parmi les éléments clefs d’un certain dogme européen figurait le sens de l’Histoire. Les Britanniques l’ont ébranlé, ils l’ont peut-être même achevé. 

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