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Syrie : « Même si la guerre se termine, le terrorisme islamiste se poursuivra »

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Le cessez-le-feu dans la région d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, a été fragilisé cette semaine par des affrontements entre les forces pro-régime et des factions djihadistes et rebelles. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), les combats ont fait 101 morts dans les deux camps. Aleteia s’est entretenu avec Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et maître de conférences à l’Université Lumière-Lyon II.  

Aleteia : La reprise des combats dans le sud-est de la région d’Idleb peut-elle aboutir à la défaite définitive des rebelles et des djihadistes en Syrie ?
Fabrice Balanche : C’est en tout cas l’objectif de Bachar al-Assad. Il veut éliminer les djihadistes de cette zone, et en reprendre le contrôle. Le problème, c’est qu’il y a deux millions de civils qui pour beaucoup n’ont pas envie de retourner sous le contrôle de l’armée syrienne. Ces gens avaient quitté Alep et Damas en 2016 lorsque l’armée a repris ces bastions. Tous ceux qui avaient des liens avec l’opposition et avec les djihadistes avaient préféré partir pour Idleb.

« Il est clair que les occidentaux ont perdu la guerre et que Bachar al-Assad a gagné »

Si Bachar al-Assad et ses alliés russes et iraniens remportent la bataille d’Idleb, cela affaiblira-t-il la position des États-Unis et de l’Occident en Syrie ?
Oui, c’est le processus en cours. À la vitesse où va l’armée syrienne, cela peut durer un an. De toute façon, les Occidentaux considèrent que la province d’Idbel est perdue. Ils apportent de l’aide humanitaire aux déplacés dans le nord de la province, mais plus d’aide militaire aux combattants, puisque ce sont des djihadistes. Aujourd’hui, tout ce que font les Occidentaux, c’est de dire aux Russes de reprendre la province d’Idleb, d’éliminer les djihadistes, mais de ne pas massacrer la population avec. C’est le problème des insurrections : comment distinguer un combattant d’un civil ? D’autant plus que les djihadistes se mélangent volontairement à la population. Avec le retrait américain de la majeure partie du nord-est syrien, il est clair que les occidentaux ont perdu la guerre et que Bachar al-Assad a gagné.

Qui a bénéficié du retrait des troupes américaines au nord de la Syrie ?
Ce retrait bénéficie premièrement à la Turquie, qui en a profité pour aussitôt s’attaquer aux combattants Kurdes. Ces derniers sont les grands perdants. Ils ont travaillé pour les États-Unis contre l’État islamique dans l’espoir de créer une région autonome dans le nord de la Syrie, et finalement ils n’ont rien.

Le gouvernement syrien a également tiré parti du retrait des américains : il est revenu dans la région sans avoir à tirer le moindre coup de fusil ! Or cela représente un tiers du territoire syrien. L’armée syrienne est pour l’instant investie à Idleb, et ce sont les combattants Kurdes qui occupent toujours le terrain, assurant notamment la sécurité contre l’État Islamique qui redresse la tête. Bachar al-Assad ne contrôle que les frontières avec la Turquie, mais il cherche à réinvestir tout le nord de la Syrie petit-à-petit. Il a déjà réinvesti les villes de Manbej et de Tabqa. Sa probable future victoire à Idleb lui permettra de s’imposer complètement dans le nord-est par la suite.

Pourquoi l’offensive turque en Syrie, lancée début octobre suite au retrait des troupes américaines, a-t-elle permis au régime de Bachar al-Assad de reprendre du terrain ?
Lorsque les troupes américaines se sont retirées, les turques en ont profité pour attaquer immédiatement. Sans le soutien des États-Unis, les Kurdes ont compris qu’ils allaient se faire massacrer. Leur seule solution était donc de se tourner vers la Russie et l’armée syrienne, pour qu’elle occupe la frontière et empêche les turcs d’aller plus loin.

L’offensive turque a-t-elle eu pour conséquence un nouvel exode des chrétiens ?
Oui, les chrétiens qui étaient encore là sont partis eux-aussi à Alep, Damas, et un peu à Kamichi. La ville de Tel Abyad où les turcs ont attaqué est à l’origine fondée par les arméniens réfugiés de Turquie entre 1920 et 1923. Ils étaient encore un millier en 2011. Ils avaient une église, une école… la communauté était assez dynamique. Quand j’y suis allé, en janvier 2018, ils n’étaient plus qu’une centaine. Avec l’offensive turque, les derniers Arméniens viennent de partir. Ils finiront pas aller à l’étranger, mais ne reviendront pas dans ces zones. Pour moi, c’est la fin de la communauté chrétienne de Tel Abyad.

« Les évangélistes ont le pouvoir d’envoyer des résolutions au Congrès si la Turquie s’attaque aux chrétiens dans le nord-est de la Syrie »

Pourtant, les Turques veillent à épargner les chrétiens…
Erdogan a effectivement donné l’ordre de ne pas tuer de chrétiens. Dans la ville de Tel Tamer par exemple, les Turcs ne bombardent pas, parce qu’il y a un quartier chrétien d’assyro-chaldéens. Erdogan n’a pas fait cela parce qu’il veut à tout prix protéger les chrétiens, mais parce que c’est la ligne rouge fixée par Donald Trump. Les évangélistes ont fait de la question des chrétiens d’Orient un sujet de premier rang aux États-Unis, et le président américain ne veut pas se les mettre à dos pendant sa campagne. Les évangélistes sont très puissants. Ils ont le pouvoir d’envoyer des résolutions au Congrès si la Turquie s’attaque aux chrétiens dans le nord-est de la Syrie. C’est dans ce cadre que la Chambre des représentants a voté la reconnaissance du génocide arménien le 29 octobre dernier. Le Sénat n’a pas voté cette reconnaissance, mais si des chrétiens étaient tués lors de cette offensive, cela pourrait pousser les sénateurs républicains à voter la reconnaissance par mesure de rétorsion.

Quel est le regard des chrétiens syriens sur le président Bachar al-Assad ? 
Les chrétiens ne sont pas tous d’accord entre eux, surtout que leurs communautés sont éparpillées dans tout le pays. Lorsque j’ai rencontré l’archevêque syriaque orthodoxe dans son bureau, il avait quatre portraits de Bachar al-Assad accrochés au mur. Il portait une écharpe avec le drapeau syrien. Pour eux comme pour beaucoup de chrétiens, Bachar al-Assad est le rempart contre l’islamisme. Il permet aux communautés chrétiennes de rester au Moyen-Orient.

Malgré tout, même les chrétiens qui soutiennent Bachar al-Assad n’ont pas du tout confiance dans l’avenir en tant que chrétiens et ils risquent de partir. Ils sont trop minoritaires et craignent le terrorisme. Même si la guerre se termine, le terrorisme islamiste se poursuivra, et les chrétiens seront des cibles privilégiées.

La Banque mondiale estime à plus de 300 milliards de dollars le coût de la reconstruction du pays pour retrouver le niveau d’avant 2011. Combien d’années cela va-t-il prendre ?
Les estimations sont très variables. Le calcul de la Banque mondiale prend en compte l’ensemble des pertes liées à la guerre, en englobant le manque à gagner que l’économie syrienne a perdu et la perte en capital humain. En effet, beaucoup d’ingénieurs, de docteurs… ont fui à l’étranger. Tout dépendra de la guerre économique que les occidentaux mènent contre la Syrie. Si les sanctions sont levées, et que le pétrole syrien revient dans l’escarcelle de Damas, la reconstruction peut durer cinq ans. Dans le cas contraire, cela pourrait durer dix ans, vingt ans, voir plus…