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Les propos du pape François sur le nucléaire, une rupture ?

AFP
Photo prise en 1971, montrant une explosion nucléaire dans l'atoll de Mururoa.
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Alors qu’il était en déplacement à Nagasaki, au Japon, le pape François a fermement dénoncé dimanche 24 novembre la logique d’une dissuasion nucléaire garantissant la paix. S’il « est faux de dire que le pape François est le premier pape à condamner la dissuasion nucléaire », il est néanmoins « le premier à s’en prendre à l’objet lui-même – l’arme atomique – plutôt qu’à la guerre atomique », résume pour Aleteia l’historien et journaliste Christophe Dickès.

« L’utilisation de l’énergie atomique à des fins militaires est aujourd’hui plus que jamais un crime, non seulement contre l’homme et sa dignité, mais aussi contre toute possibilité d’avenir dans notre maison commune », a assuré le pape François dimanche 24 novembre lors de son déplacement au Mémorial de la paix de Hiroshima, l’une des deux villes japonaises frappées par des bombes atomiques en 1945. Pour Christophe Dickès, historien, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages dont Le Vatican, vérités et légendes et L’héritage de Benoît XVI,  « il est faux de dire que le pape François est le premier pape à condamner la dissuasion nucléaire ». Entretien.

Aleteia : Les propos tenus par le pape François sur le nucléaire constituent-ils une rupture par rapport aux précédents papes ?
Christophe Dickès : Cette rupture n’existe pas vraiment. En effet, il existe une continuité dans le magistère. Tout d’abord, l’arme atomique est inévitablement liée à la question de la guerre. On cite toujours le mot de Paul VI (1963-1978) à l’ONU, le 4 septembre 1965 : « Plus jamais la guerre ! ». Mais on oublie celui de Pie XII (1939-1958) qui, dans son message radio de Noël en 1944, s’exclame « guerre à la guerre ! ». Or, dans les années 1950, le même Pie XII demande la proscription des guerres « capables […] de semer l’extermination totale de toute vie animale et végétale et de toute œuvre humaine sur des régions toujours plus vastes. » Il étend d’ailleurs sa condamnation aux guerres bactériologiques et chimiques. Il ajoute en 1955 cette phrase terrible : « Il n’y aura aucun cri de l’histoire, mais seulement la douleur inconsolable de l’humanité qui contemplera, désolée, la catastrophe due à sa propre folie. »

Lire aussi : Japon : le Pape appuie la demande des évêques de fermer les centrales nucléaires

Sur le plan du droit, nous sommes dans une période où la théorie même de la guerre juste, qui trouve ses racines dans l’œuvre de saint Augustin, est remise en cause. Le symbole de cette remise en cause se trouve dans l’œuvre du grand juriste, Mgr Ottaviani. En effet, en 1936, dans son manuel de droit ecclésiastique, le futur cardinal reprend la théorie classique de la guerre juste. Mais au lendemain de la guerre de 1939-1945, il change complètement de point de vue et écrit : « Il n’existe plus aujourd’hui de guerre juste qui permette à un État de se livrer à une attaque en vue de recherche son droit. […] En pratique, il ne sera jamais permis de déclarer la guerre. » Pour lui, la technicité de la guerre et ses capacités destructrices sans précèdent rendent quasi illégale la guerre. Même la guerre défensive !

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The Yomiuri Shimbun

La condamnation de la guerre nucléaire est répétée par les Pères au moment du Concile Vatican II. Dans Gaudium et Spes, ils considèrent : « Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants » comme « un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même » (§ 80, art. 4). Sur le plan juridique, ils estiment que l’usage de l’arme nucléaire ne respecte pas la proportionnalité. En effet, dans sa conception de la guerre juste, l’Église défendait l’idée que les moyens mis en œuvre au cours d’un conflit soient proportionnels à ceux de l’attaque.

La Guerre froide va-t-elle modifier cette perception ?
Il est vrai que Jean Paul II nuance les perspectives dans le contexte de sa lutte contre le communisme et des liens noués avec l’administration américaine. Comme le soulignait le regretté Christian Malis, géopoliticien, le pape polonais juge une dissuasion « basée sur l’équilibre » comme « moralement acceptable » à condition d’y voir « une étape sur la voie d’un désarmement progressif ». Nous sommes en 1982. Deux ans plus tard, le Pape estime qu’il y a obligation à « créer les conditions qui rendent le recours à la guerre pratiquement impossible ». Enfin, il confirme la condamnation de la course aux armements, alors que les acteurs internationaux commencent à prendre des initiatives afin de les limiter. À cet égard, Mgr Dupuy a rassemblé les différentes interventions du Saint-Siège visant à mettre un terme à la prolifération des armes conventionnelles.

Lire aussi : Cette photo que le pape François ne cesse d’emporter avec lui

Ce regard évolue-t-il au lendemain de la Guerre froide?
Oui, sans aucun doute. Au lendemain de la Guerre froide, le Saint-Siège, par la voie de son observateur permanent à l’ONU, Mgr Martino, condamne la dissuasion nucléaire : « L’idée que la stratégie de dissuasion nucléaire est essentielle à la sécurité d’une nation est la présomption la plus dangereuse qui se soit transmise de la période précédente à cette nouvelle période. Maintenir la dissuasion nucléaire jusqu’au XXIe siècle empêchera la paix plus qu’elle ne la favorisera… Elle est un obstacle fondamental à l’avènement d’une nouvelle période de sécurité globale ». Nous sommes en décembre 1993.

« Sur le plan sémantique, le pape François est le premier à s’en prendre à l’objet lui-même – l’arme atomique – plutôt qu’à la guerre atomique. »

Même écho chez Mgr Migliore en 2005, quelques semaines avant le message de Benoît XVI sur le même sujet, le 1er janvier 2006 : « Que dire ensuite des gouvernements qui comptent sur les armes nucléaires pour garantir la sécurité de leurs pays ? Avec d’innombrables personnes de bonne volonté, on peut affirmer que cette perspective, hormis le fait qu’elle est funeste, est tout à fait fallacieuse. En effet, dans une guerre nucléaire, il n’y aurait pas des vainqueurs, mais seulement des victimes. » Il est donc faux de dire que le pape François est le premier pape à condamner la dissuasion nucléaire. Loin de là. En revanche, sur le plan sémantique, il est vrai qu’il est le premier à s’en prend à l’objet lui-même – l’arme atomique – plutôt qu’à la guerre atomique. De la Guerre froide à la « guerre par morceaux » pour reprendre son expression, le contexte et les menaces ne sont simplement plus les mêmes.

Est-ce le rôle d’un pape de se prononcer sur l’utilisation de l’énergie atomique ?
Oui, sans aucun doute. Depuis des siècles, mais plus encore depuis le règne de Léon XIII et la chute des États pontificaux – qui faisaient de la papauté une puissance temporelle européenne, la papauté s’est transformée en une force morale sur la scène internationale. L’historien Gilles Ferragu a admirablement traité de ce changement.

Lire aussi : Relations internationales : la diplomatie vaticane au service du bien commun (3/5)

En revenant à la philosophie thomiste, le Saint-Siège prône une casuistique appliquée entre autres aux relations internationales. L’encyclique Libertas Praestantissimum (1888) énonce un principe neuf, l’idée que la moralité est au cœur de la puissance : « Un fait prouvé par la raison et que l’histoire confirme, c’est que la liberté, la prospérité et la puissance d’une nation grandissent en proportion de sa moralité ».

Cette idée va inspirer la politique étrangère du Saint-Siège qui, sur la scène internationale, s’emploie depuis des décennies à jouer le rôle d’arbitre ou de médiateur dans les conflits. Plus prosaïquement, on peut aussi placer les interventions de Léon XIII jusqu’au pape François, dans la continuité des mouvements de la Paix de Dieu qui, au Moyen-Âge, invitaient les princes à se ménager des temps de paix. Ces interventions révèlent d’ailleurs pour les historiens l’emprise ici bénéfique de l’Église sur la société et ses mœurs.

Justement, quel(s) impact(s) de tels propos peuvent-ils avoir ?
Il est difficile de le dire. Il existe chez le Pape une forme de prophétisme qui, pour certains, relève d’une utopie tant l’histoire nous montre que les projets de paix perpétuelle ont échoué. Dans la tradition de Kant, un homme politique anglais du nom de Norman Angell prophétisait la fin de la guerre en 1910. Il soutenait qu’aucun État ne pourrait faire face aux coûts faramineux que représenterait un conflit. Quatre ans après, l’Europe sombrait dans le chaos. Et on sait que les appels à la paix de Benoît XV (1914-1922) ont été comme des cris dans un désert de sang. Plus tard, Pie XII a retenu cette leçon en agissant dans le silence, mais avec efficacité. Ceci en faveur des victimes mais aussi, par exemple, en soutenant le fameux complot de Stauffenberg contre Hitler.

Lire aussi : 1914 : le retour de la diplomatie pontificale

La politique du Saint-Siège porte ses fruits à la fois dans ce prophétisme public – que l’on songe à Jean Paul II dans sa lutte contre le communisme – mais aussi dans le silence d’une action diplomatique. L’un ne va pas sans l’autre, selon les époques, et seul l’avenir nous dira si l’appel du pape François a eu des conséquences.

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