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Jacques Chirac, « roi de cœur »

AFP

Jean-Paul Bolufer - Publié le 28/09/19

Directeur-adjoint du cabinet de l’ancien maire de Paris, Jean-Paul Bolufer évoque la figure de Jacques Chirac, « un grand frère à l’humour décapant », sans doute « plus à l’aise dans la conquête du pouvoir que dans son exercice » mais qui sut être pour beaucoup un véritable « roi de cœur ».

Jeudi 26 septembre, milieu de journée, gare Saint-Lazare, je suis assis dans le grand hall du deuxième étage où j’attends un train… un SDF s’avance vers moi et, le regard perdu dans le lointain, m’annonce dans un murmure : « France-Info vient de le dire, Jacques Chirac est mort, France-Info l’a dit. » C’est ainsi que j’apprends brutalement la disparition de notre ancien Président. Que cette mort soit annoncée par un tel messager demeurera pour moi une sorte d’écho à cette proximité naturelle que Jacques Chirac affectionnait pour les plus humbles. Je pense aussitôt à Anne-Dao, rescapée des boat-people cambodgiens, dont il croise le regard mouillé de larmes à l’aéroport où il est venu accueillir un groupe de réfugiés, et qu’il décide en un instant, avec son épouse, d’adopter.

Le grand frère

J’entre au cabinet de Jacques Chirac en 1977 alors qu’il vient d’être élu maire de Paris. Il a 45 ans, j’en ai 31. À notre première rencontre, j’ai tout de suite l’impression d’être avec un grand frère. Pendant la dizaine d’années où je resterai auprès de lui, entre autres fonctions comme directeur-adjoint de son cabinet, ce sentiment ne se démentira jamais.


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Je me souviens encore de ma première sortie avec lui, le dimanche d’un été torride, Porte Maillot, pour un congrès qui réunissait 3.000 chefs d’entreprise. En remontant les Champs-Elysées en voiture, il me lance : « Et si on allait prendre un verre à une terrasse au lieu de s’enfermer au Palais des Congrès ? » Le prenant au sérieux, je lui réponds bien sûr que ce n’est pas pensable et, lui, ravi que j’ai pu le croire, se moque gentiment de ma crédulité. Quelques mois plus tard, en charge du marathon de Paris, j’ai l’idée de faire passer la course dans chacun des vingt arrondissements, ce qui provoquera le plus gros embouteillage de l’histoire de la capitale ! Loin de me le reprocher, il s’en amuse en me suggérant simplement de ne pas persévérer forcément dans ce genre d’originalité…

Une bonne humeur quasi-permanente

Un grand frère à l’humour décapant qui, dans les réunions de travail, était sans doute le plus chahuteur d’entre nous, mais qui nuançait toujours ses traits qui pouvaient être féroces d’une vraie tendresse : à l’un de ses adjoints, maire d’un des arrondissements les plus bourgeois de Paris qui lui reprochait un jour de ne pas assez reconnaître ses mérites, je l’entendis répondre avec un grand sourire : « Écoute, je me ferais tuer pour toi, mais si j’avais donné l’investiture à un cheval dans ton quartier, il aurait été élu, tu le sais bien ! » Et tous les deux de partir d’un immense éclat de rire, tellement la formule était juste.




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Cette bonne humeur presque permanente se doublait aussi d’une très grande indulgence pour ses collaborateurs, notamment les plus jeunes dont j’étais, qualité plus que rare dans le monde politique. N’ayant pas eu le temps un soir de lui préparer le discours qu’il devait prononcer le lendemain devant plusieurs centaines de personnes, notre équipe avait pris le risque de lui redonner le texte de l’année précédente prévu pour la même occasion. Il le lut sans sourciller puis à la fin appela le conseiller technique concerné et lui dit d’un air amusé : « Excellent ce discours, mais évitez quand même de me le resservir l’année prochaine ! »

Par-dessus tout, un fidèle

Quant à sa fidélité, elle n’est plus à prouver : ayant eu l’honneur d’être, sur sa décision, pendant vingt ans, le secrétaire général de la Fondation Claude-Pompidou — dont il fut trésorier puis vice-président — je peux témoigner de son constant soutien à Claude Pompidou et à sa famille. Présent à toutes les grandes manifestations de cette magnifique fondation, assidu à ses conseils d’administration aux côtés de cette dame exceptionnelle qu’était Claude Pompidou, prenant sans cesse avec son épouse de ses nouvelles, toujours présent en cas de difficulté, il exprima, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent, une amitié sans faille à tout ce que Georges Pompidou lui avait confié.




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Mais c’est son attention et sa gentillesse, qui tenaient si peu compte du rang des uns et des autres, qui me marquèrent le plus : chaque fois qu’il le pouvait, il s’inquiétait de notre vie personnelle. Un samedi matin, alors qu’il était à l’Élysée et que je revenais à Paris à sa demande, après quelques années d’absence, il me demanda de passer le voir. L’huissier me fit entrer dans son bureau alors qu’un haut personnage l’attendait dans le salon voisin. Pendant plusieurs minutes, le Président prit avec luxe de détails des nouvelles de chacun de nos enfants, s’enquit de notre logement à Paris, de nos besoins éventuels, au point que, très gêné, je finis par l’interrompre en lui demandant s’il n’avait pas oublié son illustre visiteur. Il me regarda d’un air étonné et, mettant sa main sur la mienne, me dit : « Écoutez, après toutes ces années en province, vous avez oublié que c’est un fichu emm… ! »

Sans illusion

Au-delà de ces anecdotes, qui ne visent qu’à s’attacher à la vérité et à la simplicité de l’homme, je n’oublie pas les deux critiques principales qui lui ont été adressées : la première en raison de son âpreté dans le combat politique, la seconde au motif de ses évolutions politiques successives. Sur le premier point, je l’ai toujours entendu dire que la démocratie, faute d’un moins mauvais régime, reposait sur la loi de la majorité et que la conquête de celle-ci ne pouvait être que le fruit d’une lutte, sans illusion sur la possibilité d’une politique paisible et sans conflits. Sinon, comme le pensait Ionesco, il faut revenir au pouvoir monarchique où la succession par ordre de primogéniture mâle est censée régler la question… Encore que sa lucidité était grande au point qu’il me fit prendre un jour l’engagement — engagement tenu — de ne jamais adhérer… à un parti politique.




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Pragmatique avant tout

Sur le second point, qui est incontestable, il faut bien comprendre que Jacques Chirac se méfiait de toutes les idéologies et ne voulait jamais s’enfermer dans un système théorique quelconque. Il était rétif même aux programmes, ce qui, d’ailleurs, a donné lieu à un contresens sur sa formule « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ». Il souhaitait être libre et considérait le pragmatisme comme la meilleure manière de s’adapter aux attentes variables du suffrage universel, ce qui explique aussi sa réticence au réformisme « chamboule-tout ». Peut-être plus à l’aise dans la conquête du pouvoir que dans son exercice — mais n’est-ce-pas là une des limites les plus manifestes du régime démocratique — il n’en reste pas moins celui qui, à Paris, a su démontrer, contre toutes les prédictions, que la création d’une mairie allait se révéler un immense succès. Et ce premier maire de la capitale en fut sans conteste le plus grand. Comme il reste, par son attention si particulière aux « vrais gens » ce roi de cœur si proche du cœur du peuple de France.

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