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La maladie du dégoût

© Domaine public

Adriaen Brouwer, "Gorgée amère", 1636-1638.

Père Jean-François Thomas, sj - Publié le 01/09/19

Bien en deçà de l’acédie, maladie de l’âme en manque de Dieu, le dégoût est une maladie de privilégiés, gavés de tout, écœurés par la surabondance.

Parler du dégoût, c’est associer aussitôt le nom de Baudelaire dont le célèbre « spleen » n’est autre qu’un ennui généralisé proche de l’enfer. Un de ses fameux poèmes, Une charogne, décrit jusqu’à la nausée ce phénomène, tantôt psychologique, tantôt spirituel, qui transforme le monde extérieur et intérieur en de vastes champs décomposés. Dans un autre texte, Bénédiction, il s’écrie :

« Lorsque, par un décret des puissances suprêmes
Le poète apparaît en ce monde ennuyé Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié. »

Une maladie de luxe

Il est à la mode aujourd’hui de parler aussitôt d’acédie, ce terme propre à la vie spirituelle déjà très développée, alors qu’en fait, nous n’en sommes point là — d’une certaine façon nous n’en sommes pas dignes — car notre vie intérieure se complaît dans la médiocrité, n’ayant pas même atteint les premières demeures. Il ne faut pas parler trop vite d’acédie, cette maladie de l’âme qui atteint celui qui s’est déjà donné totalement à Dieu. Nous ne sommes généralement pas au seuil du narthex, mais bien en retrait, constamment hésitants à sacrifier bien des plaisirs et des habitudes pour sauter dans les bras de Dieu sans restriction. Non, notre blessure est plus simplement le dégoût dont parle Baudelaire, celui qui fait mordre la poussière et qui rend la mort attirante, ce poison contemporain qui n’affecte que ceux qui sont par ailleurs comblés matériellement. Dans les pays très pauvres, il est rare de rencontrer des hommes dégoûtés, tout simplement parce que ce mal est un luxe de privilégiés, de ceux qui n’ont pas à se battre quotidiennement pour leur survie.


Edvard Munch - Melancholy

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La mort seule, comme remède

Comme nous sommes gavés et toujours à nous plaindre au lieu d’être reconnaissants pour tous les biens que le Créateur nous donne, nous sombrons facilement dans cet avachissement où toutes les couleurs disparaissent et où l’horizon devient gris et trouble. Seule la mort se dessine comme le remède à une telle disposition ; Baudelaire, dans La mort des pauvres, annonce :

« C’est la Mort qui console, hélas ! Et qui fait vivre ;
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ».

Encore ce poète possédait-il une vie intérieure, certes torturée, mais réelle et présente, ce qui contraste avec nos encéphalogrammes spirituels assez plats. La mort qui attire tant de contemporains n’est pas d’abord la mort physique qui, au contraire, fait fuir, mais la lente destruction, sous influences extérieures, de tout combat intérieur. Dans une société où le travail et les loisirs-plaisirs sont dorénavant les buts ultimes, les frustrations ne tardent pas à surgir car la vie professionnelle, même la plus passionnante, ne peut pas combler —  il est rare qu’un métier soit pleinement enthousiasmant — et l’hédonisme conduit par ailleurs , après la boulimie, à un trop-plein qui provoque la nausée.

Désolation spirituelle

L’homme moderne souffre d’instabilité et ce qui dure est vu comme source de souffrance, de privation. Toujours l’éternel problème du déracinement. L’esprit ne peut se fixer sur un objet de façon soutenue sous peine d’être saisi de frayeur, toujours tendu en aval où les prairies sont considérées comme plus vertes. Dans Les règles pour le discernement des esprits de la première semaine des Exercices Spirituels, saint Ignace de Loyola souligne ceci :

« De la désolation spirituelle. J’appelle désolation spirituelle le contraire de ce qui a été dit dans la troisième règle ; les ténèbres et le trouble de l’âme, l’inclination aux choses basses et terrestres, les diverses agitations et tentations qui la portent à la défiance et la laissent sans espérance et sans amour, triste, tiède, paresseuse, et comme séparée de son Créateur et Seigneur. Car comme la consolation est opposée à la désolation, les pensées que produit l’une sont nécessairement contraire à celles qui naissent de l’autre. »


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Ce qui est vrai de la désolation proprement spirituelle, l’est plus encore du dégoût qui saisit l’homme sans attache avec Dieu. Les distractions et les occupations s’accumulent alors, dans une fuite en avant, prétendant remplir le vide abyssal de l’existence. Plus les plaisirs succèdent aux loisirs, plus la nausée se creuse et s’attache au cœur comme une huître à son rocher. Lorsque s’installe un tel dégoût, touchant à tous les domaines de l’existence, l’âme est vraiment en danger mortel. La désaffection partielle pour des activités autres que les plaisirs et les loisirs conduit l’être à se replier sur lui-même en pur égoïste. Les autres n’existent plus qu’en tant qu’ils peuvent servir, d’une façon ou d’une autre, à assouvir la soif hédoniste ; sinon, ils deviennent des étrangers, y compris les membres de sa propre famille. Leurs malheurs et leurs joies laissent indifférent. Le monde se réduit peu à peu à son pas de porte, à ses propres pieds, à son nombril, sans aucune satisfaction d’ailleurs.

Comment résister ?

Les jeunes générations, normalement protégées de toute forme de dégoût puisque dans l’enthousiasme des découvertes, ne sont pas moins affectées par l’épidémie, ce qui est somme toute bien naturel puisque cibles de premier plan de tout ce qui peut stériliser l’énergie et la vie spirituelle. Elles sont malléables à merci, recevant passivement les plus médiocres et indigestes nourritures. La catastrophe de la planète n’est pas écologique, elle est celle de l’empoisonnement planifié des âmes. Personne n’y échappe, mais seuls résistent ceux qui font front, qui font confiance en Dieu, qui se nourrissent de prière et des sacrements, qui demeurent dans la patience et l’humilité, qui ne cessent de se purifier sous le travail de la grâce, qui ne ruminent pas le passé ou un hypothétique futur, qui acceptent ce qui est donné au jour le jour avec reconnaissance, qui sortent d’eux-mêmes et de leur mal-être en se tournant vers ceux qui souffrent.




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Le problème majeur n’est d’ailleurs pas d’éprouver du dégoût ponctuel mais de ne plus posséder les instruments pour le vaincre puisque la vie spirituelle est en berne et que la raison ne vaut guère mieux. La grandeur de Dieu ne fait plus partie de notre paysage quotidien car nous passons à côté sans nous en soucier, en ignorant qu’elle existe et qu’elle se révèle à la fois dans sa Création et dans sa Loi d’amour. Saint Bernard de Clairvaux, dans son commentaire du Cantique des cantiques, précise :

« Et si vous vous réjouissez dans la grâce de Dieu, quand elle est présente, ne croyez pas néanmoins posséder ce don comme un droit qui vous est acquis, ni compter trop sur lui, comme si vous ne pouviez jamais le perdre ; de peur que si Dieu vient tout à coup à retirer sa main, et à soustraire sa grâce, vous ne tombiez dans un découragement, une tristesse excessive. Enfin, ne dites point dans votre abondance : “Je ne serai jamais ébranlé” (Ps XXIX, 7). De peur que vous ne soyez aussi obligé de dire avec gémissement les paroles qui viennent après celles-là : “Vous avez détourné votre visage de moi, et je suis tombé dans la confusion et dans le trouble.” Vous aurez soin plutôt, si vous êtes sage, de suivre le conseil du Sage, et de ne pas oublier les biens au temps des maux, ni les maux au temps des biens (Eccl XI, 27) » (Sermon XXI).

Dieu n’est pas absent dans ce tourbillon

Instinctivement, nous avons du mal à nous souvenir des biens reçus — encore plus évidemment si la foi n’est pas présente ou tiède — d’où une insatisfaction constante et une fébrilité de possédé. Courir sans cesse à droite et à gauche, aux quatre coins de la planète, pour évacuer son dégoût, ne fait que le renforcer. Collectionner les « destinations » touristiques, additionner les conquêtes, pudiquement nommées sentimentales alors qu’elles ne sont généralement que sexuelles, acheter de façon convulsive, manger et boire de façon désordonnée, se plonger dans le monde virtuel et dans les spectacles trouvent rapidement leurs limites et l’âme s’asphyxie, cherchant en vain à retrouver un souffle qu’elle a perdu il y a bien longtemps, le jour où elle a été sevrée et délaissée, détachée de Celui qui, seul, peut la maintenir hors du tourbillon.

Dieu n’est pas absent de ce monde et de toute existence. Encore faut-il ne pas le rejeter en croyant que l’être humain peut se contenter de pain et qu’il est capable de se donner à lui-même son propre pain. L’amoncellement des biens terrestres n’a pas augmenté d’un iota le bonheur des hommes. L’inverse plutôt s’est produit, mais, entêtés, nous poursuivons dans cette direction, nous éloignant de plus en plus du but ultime car toutes ces richesses matérielles deviennent un rempart infranchissable et chaotique entre le Royaume et nous. Nous sommes responsables de notre propre dégoût. Il suffit d’un peu d’effort pour sortir de notre léthargie et être envahis de nouveau par le goût des choses et des êtres qui, chaque jour, apportent leur lot de consolations et d’émerveillement.




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