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Michel Serres : ce que nous dit le récit de la vie

CC BY-SA 3.0

Michel Serres.

Pierre d’Elbée - Publié le 06/07/19

Il y a un mois, disparaissait le philosophe Michel Serres. Notre chroniqueur, qui a eu la chance de le connaître à Stanford, lui rend hommage en sélectionnant quelques leçons du « Grand Récit de la vie » que l’historien des sciences opposait aux récits idéologiques.

« D’où venons-nous ? » Devant ce questionnement vieux comme le monde, les hommes ont depuis toujours raconté une histoire : épopées, odyssées, contes et légendes, autant de mythes fondateurs qui depuis l’aube des temps constituent le récit des premiers âges, jusqu’aux récits idéologiques contemporains qui veulent retracer le sens de notre histoire. Chacun de ces récits a l’ambition de dire la vérité.

Face aux récits idéologiques et criminels qui ont traversé de part en part le XXe siècle, Michel Serres oppose un Grand Récit scientifique : pour la première fois, grâce à des instruments de mesure incontestables, l’homme est enfin capable de donner une vision fiable de l’histoire de l’univers. Car oui, notre univers s’est mis en route voici 13,8 milliards d’années ainsi que notre galaxie, notre système solaire et notre planète bleue, la vie sur terre est apparue il y a 3,8 milliards d’années, les vertébrés ont suivi, puis les primates et finalement Homo sapiens, cette toute jeune espèce de 2 à 300.000 ans d’âge seulement : l’ensemble de la communauté scientifique parvient à s’accorder sur les grandes lignes de cette histoire de l’univers. Même si ce récit ne nous permet pas de connaître a priori notre destinée, restituer la chronologie de l’univers montre une progression.

La logique de l’Homme Sage

Au sein de ce Grand Récit, se dégage le récit de la vie ; il commence avant l’homme avec les premières espèces régies par la dure loi de l’évolution, mise en lumière par Darwin. Elle aboutit à l’ère anthropocène : les êtres humains se rassemblent en communautés (villages) et modifient leurs relations (armées) comme leur environnement (agriculture) selon une loi qui ressemble à s’y méprendre à la loi du plus fort : les guerriers « se firent sans s’en douter, les agents de ce darwinisme naturel passé soudain dans les civilisations et leur histoire ». Cette logique guerrière constitue la loi fondatrice des Empires et des États. Elle conduit aujourd’hui à la possible destruction totale de l’humanité : Hiroshima en est un signe, « étrange expérience d’une mort possiblement globale, au moment où l’humanité devient, en raison de ses actions propres, une espèce en voie d’éradication ».

« La troisième voie crée une véritable rupture en révélant profondément notre fond Homo Sapiens : c’est l’attitude de l’homme sage, du Samaritain, marquée par la douceur. »

La troisième voie crée une véritable rupture en révélant profondément notre fond Homo Sapiens : c’est l’attitude de l’homme sage, du Samaritain, marquée par la douceur « non que l’homme soit bon ou mauvais, non que la société l’améliore ou le corrompe, mais l’humanité se compose d’un grand nombre de braves gens rêvant qu’on leur foute la paix, face à une infime minorité de ces psychopathes dont l’activisme féroce modèle la culture et l’histoire ». Et Michel Serres de souligner que l’entraide, « conduite silencieuse et ordinaire » rend notre monde possible, dénonçant par-là le discours catastrophiste des médias qui « ne cessent de mettre en scène crimes, morts et catastrophes, en oubliant les infirmiers, médecins ou Samaritains et leurs gestes secourables ». Pour « la plupart d’entre nous, une manière d’amour l’emporte sur la haine», raison pour laquelle l’humanité continue de vivre et respirer.

Le récit de la technique

La technique douce (opposée à celle des armes) se déroule elle-même comme un récit en trois étapes : d’abord l’écriture, vers 3.500 ans av. J.-C., quand l’homme inscrit son savoir sur un support, ce qui facilite sa conservation et sa transmission ; ensuite l’imprimerie, à la Renaissance, quand l’homme duplique ses écrits et les rend accessibles à de très nombreux lecteurs ; et enfin le numérique, qui permet aujourd’hui d’accéder à presque tous les savoirs à l’aide d’un simple écran ; en outre, dans de nombreux domaines déjà, l’intelligence artificielle se montre plus performante que les meilleurs experts.

« Nous comprenons ce que nous faisons quand nous sommes capables de le restituer au sein d’une histoire qui en révèle le sens. »

La découverte du Grand Récit nous confirme qu’il n’y a rien de plus intelligent qu’un récit. Nous redécouvrons cette évidence en racontant une histoire, un pitch par exemple, qui en quelques phrases met en scène notre projet d’une façon simple et accessible. C’est une excellente chose, car le pitch éclaire une vision première qui est la quintessence d’un projet, elle représente le fil conducteur qui apporte du sens à l’action. Nous comprenons ce que nous faisons quand nous sommes capables de le restituer au sein d’une histoire qui en révèle le sens. Le récit crée du désir.

Le soft power

En lien avec le récit de la vie, il me semble qu’aujourd’hui le défi du manager est d’arbitrer entre deux exigences : celle d’une performance dure — issue d’une culture militaire ancienne — et celle d’un management doux, fondé sur la coopération. L’avenir appartient-il alors aux structures qui sauront créer un primat authentique du doux sur le dur, ce soft power que privilégient les nouvelles générations ? L’émergence de la technique douce (écriture, imprimerie, numérique) a largement configuré notre rapport au savoir et au pouvoir. Pour ma part, j’insisterais davantage sur le fait qu’une tête bien faite n’est pas simplement le résultat d’un accès matériel à l’information. Encore faut-il la comprendre, l’interpréter, la situer dans son contexte, et cela ne peut généralement se faire qu’à l’aide d’un tiers : professeur, expert, conseiller, coach, sage.


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En outre, l’intelligence artificielle est instrumentale. Elle ne porte pas sur les fins. Aveuglés que nous sommes par l’efficacité et la performance, nous oublions parfois l’essentiel : à savoir que les moyens que nous mettons en œuvre serviront les fins que nous nous donnons. La considération de ces fins n’est-elle pas précisément l’intelligence suprême ? Il nous appartient d’en faire le récit.

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