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6 juin 1944 : à Caen, une famille sous les bombes

WWII ; 1944
AFP
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Ils ont vécu le Débarquement : une veuve et ses deux enfants à Caen, des moines près de Bayeux, des religieuses en Bretagne. A l’occasion du 75e anniversaire du Débarquement de Normandie, Aleteia raconte leur histoire, vécue la foi chevillée au corps.

A partir du 6 juin 1944, les bombes commencent à pleuvoir sur Caen. La ville est un point stratégique pour les Alliés qui espèrent la faire tomber le plus rapidement possible afin d’ouvrir une route vers la Seine puis Paris. C’est un déluge de feu qui va s’abattre pendant 78 jours sur la « Ville aux cent clochers ». Veuve de guerre, Marie-Thérèse, 53 ans, habite avec ses deux garçons Patrice et Henri dans une petite maison près de l’église Saint-Julien. Après une nuit sans sommeil, les deux garçons creusent une tranchée dans le jardin avec des voisins pour pouvoir s’y réfugier en cas d’alerte. Marie-Thérèse fait des provisions et emballe leurs affaires dans des sacs de voyage. Le lendemain, tandis que les combats font rage à quelques kilomètres de là, sur les plages du Débarquement, après le déjeuner, nouvelle vague de bombardement. « Cette fois, je crois notre dernière heure arrivée, et, ensemble, dans un angle du salon nous faisons notre acte de contrition, moi essayant de rassurer Patrice et “Riri“, en leur assurant que nous sommes protégés » raconte Marie-Thérèse dans un récit laissé à ses descendants.

L’enfer sous les bombes

Les bombardements aériens stratégiques menés par les Alliés durant la Bataille de Caen causeront la mort de 2.000 habitants et détruiront plus de 75 % de la ville. Les civils sont pris au piège. Mais pendant un mois, Marie-Thérèse et ses enfants vont se dépenser sans compter pour aider les familles en détresse. Jusqu’à quarante-six personnes se réfugieront dans leur abri pendant les heures interminables de mitraille. « Il y a des enfants qui pleurent de peur et qu’il faut rassurer, des bébés à soigner, à faire boire, tout cela dans une atmosphère d’enfer, décrit Marie-Thérèse. Les deux artilleries ennemies tirent de tous les côtés, les obus sifflent et éclatent autour de nous. Crampes, engourdissements des membres, souffrances morales, c’est notre lot et nous sommes encore parmi les privilégiés. Je constate avec joie le cran de mes enfants.»

Des amis dont les maisons ont été détruites sont venus les rejoindre. Les vivres sont mises en commun, les repas pris ensemble : « Le soir, avant de nous étendre sur nos matelas, nous récitons tous la prière et ce n’est pas, il faut l’avouer, sans quelque distraction, poursuit la Normande. Quand les obus éraflent le toit, nous menacent trop, nous nous retrouvons tous ensemble pour réciter le chapelet. Toute ma vie, je me souviendrai de ces heures atroces ; l’éclatement d’énormes obus, nous assourdissant, martelant sans répit nos pauvres tempes, mais nous laissant toute notre lucidité pour deviner l’horreur des dégâts accomplis. »

L’Église comme refuge

Des églises, des couvents, des hôpitaux sont détruits. Des quartiers entiers brûlent. Marie-Thérèse, atterrée, apprend chaque jour la mort d’amis, de religieuses, de prêtres, ensevelis sous les décombres de leurs maisons ou brûlés par les bombes incendiaires : « Nous nous étions rencontrés encore l’avant-veille à Saint-Jean au pied de Notre Dame de la Protection ! La Sainte Vierge les a jugés dignes de la rejoindre au paradis. »

Les secours s’organisent. Patrice et Henri, 14 et 18 ans, aident à transporter des vivres et du matériel qui sont ensuite distribués à ceux qui n’ont plus rien. Les familles sans abri sont accueillies au lycée Malherbe et à l’abbatiale Saint-Etienne. Un immense drapeau à croix rouge est déployé sur son toit. Elle ne sera pas bombardée. Marie-Thérèse offre ses services. « À l’intérieur de l’église Saint-Étienne, on se croirait revenus au Moyen-Âge. C’est là, comme autrefois que se réfugie le peuple, comme pendant la guerre de Cent-Ans. Le chœur seul est réservé au culte et dans les bas-côtés, des familles entières sont installées sur la paille. Les enfants piaillent dans leurs voitures, les autres s’assoient sur des paquets de hardes sauvées au péril de leur vie. Les langes des petits sèchent accrochés tout du long du banc d’œuvre… C’est pittoresque au possible, sale, pouilleux et je me pince le nez en traversant ce campement de malheureux, quand, tous les soirs, à 5 heures, mes fils et moi, après notre service, nous venons assister à l’office très émouvant de Mgr des Hameaux. Après la récitation du chapelet, il nous dit quelques mots de réconfort avant de nous donner l’absolution générale.

Puis on nous distribue la Sainte Communion en Viatique, puisque nous sommes sans cesse en danger de mort, que ce soit dans les rues où les obus éclatent à quelques pas de nous (on les entend sans cesse souffler à nos oreilles) et même chez soi. N’avons-nous pas eu un éclat d’obus qui a traversé une bouteille sur notre table où nous finissions de déjeuner ? Nous allons plusieurs fois à la messe à notre pauvre paroisse Saint-Julien qui sera complètement détruite le 7 juillet (les bombardements des 6 et 7 juillet 1944 causent la mort de 1.150 habitants de la ville, ainsi que 1.734 blessés, alors que les trois quarts de la population ont déjà quitté Caen, ndlr.). Et le 16 juin, jour de la fête du Sacré-Cœur, émouvante consécration de la ville à l’église Saint-Étienne. »

L’exil vers le Sud

La résistance allemande a reçu des renforts, elle se durcit. Un jour, révolver au poing, les SS chassent les habitants du quartier Saint-Julien de leurs maisons. Pour Marie-Thérèse, « quitter tout c’est très dur, mais nous vivons dans une telle atmosphère d’angoisse, de souffrances morales, d’inquiétudes…» Sur l’insistance du préfet, elle se résout à quitter la ville avec les colonnes de réfugiés. Un dernier regard sur sa maison qu’elle « laisse à la garde du Sacré-Cœur dont la statue est sur la cheminée du salon » et c’est le départ.

Les réfugiés sont hissés dans des charrettes de paysans réquisitionnées qui les conduisent vers le Sud, de village en village. La nuit, ils dorment la plupart du temps sur de la paille dans des dortoirs improvisés. Le danger n’est pas écarté : « Tous les jours, des avions sillonnent le ciel au-dessus de nous… piquent dans notre direction… petit frisson dans le dos… Vont-ils nous mitrailler ? Nous agitons notre drapeau blanc et ils remontent. Et cela recommence un peu plus loin. Nous sommes vraiment privilégiés, car bien des convois, comme le nôtre, ont été mitraillés. Des villages, des carrefours ont été bombardés avant ou après notre passage. Et nous remercions Notre-Dame de Pontmain de sa maternelle protection. » Enfin, la petite famille arrive à Saint-Denis d’Anjou et parvient à trouver le repos. Le 7 août, les Américains arrivent, acclamés par la population. Marie-Thérèse se contente d’une remarque : « N’ayant pas souffert de la guerre, ils pouvaient les déclarer leurs libérateurs. »